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Montée de l’extrême droite : vague brune sur l’Europe

 
Benjamin Sire
Déjà au pouvoir notamment en Italie, l’extrême droite vient de finir en tête des élections aux Pays-Bas et poursuit sa progression en Europe. La peur des attentats, de la mondialisation, de l’immigration, le sentiment de déclassement et d’insécurité dopent sa propagation. Au risque de changer le visage de l’Union aux élections de juin prochain, de la faire exploser, et de libérer une rage raciste, homophobe et antisémite.
Les membres du groupe Identité et démocratie se sont réunis, tout sourires, dimanche dernier à Florence. Il n’y avait que du beau monde, dont le RN, la Ligue de Matteo Salvini, l’AfD allemande et le FPÖ autrichien. Leurs ténors, grisés par les derniers sondages, ont exprimé sans complexe leur vision de l’Europe. Et ce n’est pas beau à voir, entre prisme poutinien, homophobie et antisémitisme, ainsi que le rapporte Le Monde. Tandis que le Bulgare Kostadin Kostadinov a agité le spectre du « grand remplacement », lui dont le pays compte moins de 1 % d’immigrés, Tino Chrupalla, le vice-président de l’AfD, a demandé la reddition de l’Ukraine. Quant à Salvini, il s’est lancé dans une diatribe contre une Europe censée être aux mains de la cible préférée des antisémites, le milliardaire George Soros, « qui veut détruire les racines et les valeurs et l’identité de notre continent ». Il ne restait plus à ­Jordan Bardella, peu gêné de ce voisinage, qu’à enfoncer le clou identitaire : « La question de l’immigration en Europe n’est pas simplement une question statistique. C’est la question existentielle de notre identité… »

Illustration : Laura Acquaviva

Une autre scène dit beaucoup de ce qui nous attend, et même de l’aveuglement des politiques qui, s’alarmant régulièrement du risque de progression de l’extrême droite, arrivent encore à s’en surprendre. Elle se déroule à 20 heures, le 22 novembre aux Pays-Bas, au siège du BBB, le mouvement paysan néerlandais. En ce jour de législatives, dans un pays où les candidats sont informés des résultats à la même seconde que les téléspectateurs, Caroline van der Plas, la dirigeante du parti, attend le verdict. Quand celui-ci s’affiche sur les écrans, la sidération se lit sur son visage, comme sur celui d’un très grand nombre de Néerlandais, y compris parmi les électeurs du vainqueur. Le vainqueur ? Geert Wilders, le leader du PVV, le mouvement d’extrême droite eurosceptique, raciste, anti-immigration et pro-Poutine, qui n’avait jamais espéré un tel score. Pourtant, rien ne dit que Caroline van der Plas, elle-même plutôt ferme en matière migratoire, refusera son soutien à un gouvernement confié à Wilders. Mais c’est le symbole qui la choque.

À peu d’exceptions près, rares sont les politiques qui anticipent le drame qui secoue le continent. Comme nous le dit un responsable du MoDem avec une déconcertante naïveté : « Avant chaque élection européenne, on agite le spectre de l’extrême droite, mais on tient bon. » Le fameux « jusqu’ici tout va bien » de l’homme en train de chuter, si bien narré dans le film La Haine. Pourtant, concernant les Pays-Bas, même Marine Le Pen a exprimé sa surprise, elle qui fut parmi les premières à féliciter Geert Wilders, oubliant qu’elle ne cessait de le snober ces dernières années. « La victoire du PVV nous dit [que] nous avons la possibilité [de changer] la majorité au sein de l’Union européenne », a-t-elle estimé. Là est bien le gouffre qui s’ouvre devant nos yeux.

Le 9 juin 2024, lors des élections européennes, si les sondages disent vrai, la progression de l’extrême droite pourrait conduire à une mise en minorité relative des proeuropéens. Malgré la défaite en octobre du PIS, qui dirigeait la Pologne depuis 2015 et reste néanmoins puissant, les partis xénophobes ne cessent d’étendre leur influence. Il leur arrive de triompher, comme en Italie, en ­Croatie, aux Pays-Bas, en Hongrie ou en Slovaquie. Mais aussi d’occuper un rôle central dans la vie politique de certains pays, comme en Finlande, en ­Lettonie, en Estonie, en Suède, bientôt en Allemagne et en France, où le Rassemblement national est le premier parti. Viennent ensuite les nations où le spectre menace, comme l’Espagne, la Belgique, le Danemark et la Grèce. Pourquoi alors cette triste communion de tant d’États dans cette dérive que nul n’aurait pu ni croire ni accepter il y a encore trente-quatre ans, quand le mur de Berlin s’effondrait et que la démocratie libérale s’envisageait triomphante ? Ces raisons sont pourtant agitées devant les yeux des­ gouvernants depuis des décennies.

De crise en crise

À l’origine de l’émergence de l’extrême droite à partir de la fin des années 1980, outre l’immigration, on cite la mondialisation et le rôle des institutions européennes. Les deux se voient imputer les mêmes tares. On leur reproche d’écraser les particularismes culturels au profit d’une standardisation mercantile sous drapeaux américain et chinois. Mais aussi de favoriser le dumping social, la désindustrialisation au profit des pays à la main-d’œuvre moins onéreuse et un libre-échange privé de garde-fous en matière de sécurité, de qualité et d’hygiène. Elles se voient également blâmées pour leur rôle dans une immigration de travail poussant les locaux vers le chômage. Rappelons-nous l’époque où l’extrême droite émergente se fondait sur des slogans comme « La France aux Français », plus ou moins déclinés dans chaque pays.

Quant à l’Europe, elle est jugée technocratique, imposant aux citoyens des normes absurdes ignorantes des particularismes locaux, et soupçonnée d’être aux mains d’une « élite mondialiste » servant des intérêts plus économiques que patriotiques, selon un narratif qui alimente la résurgence d’un antisémitisme souvent fondé sur l’idée fantasmée d’un monde contrôlé par les banquiers juifs.

Chemin faisant, d’autres facteurs ont servi de carburant à une extrême droite aux aguets. Parmi eux, la crise financière de 2008 et le retour des conflits, comme l’actuelle guerre en Ukraine, écornant l’argument historique, et pourtant toujours valide, d’une Europe garantissant la paix. S’ajoutent les craintes en matière sanitaire, comme l’a prouvé la pandémie de Covid qui a exacerbé le fantasme d’institutions au service de « Big Pharma » et incapables de se coordonner pour protéger les peuples. Ainsi, partout les peurs liées aux questions de souveraineté, qui font le lit de l’extrême droite, se sont ­renforcées. Un climat aggravé par la crise migratoire et la progression d’un islamisme avec son cortège d’attentats qui ont sidéré le continent et alimentent l’inquiétude des citoyens.

Révolution numérique

Les électeurs tentés par l’extrême droite ont tôt fait de considérer que l’Europe a été convertie au libéralisme sociétal par les progressistes américains, coupable à leurs yeux d’avoir encouragé la tolérance à l’égard de l’islamisme voire sa diffusion à travers des campagnes promouvant le voile, mais aussi d’avoir piétiné les traditions fondatrices de l’Europe avec les excès du wokisme.

À cela s’ajoute un schisme entre des centres urbains vus comme étant aux mains d’insiders qui manœuvrent confortablement dans l’ère numérique et des espaces ruraux et périurbains frappés par un déclassement économique, informatique et culturel, ainsi que l’ont montré les ouvrages de Jérôme Fourquet, Laurent Bouvet ou Christophe Guilluy. Cette révolution numérique a par ailleurs participé à l’explosion d’un individualisme s’opposant aux corps intermédiaires, et, dans une époque où les structures éducatives peinent à remplir leur mission, a conduit les sociétés vers une radicalité manichéenne exacerbée par les réseaux sociaux et faisant le lit des populismes, qui surfent sur les peurs et les ressentiments. Ces réseaux ont par ailleurs permis aux mouvements complotistes d’obtenir une exposition sans précédent. Or ceux-ci alimentent la défiance des citoyens envers leurs gouvernants et sont stimulés par les populistes. Restent, outre la crise migratoire, principal accélérateur du vote en faveur de l’extrême droite, deux éléments contextuels qui y concourent.

Tout d’abord l’inflation post-pandémie et le conflit entre le Hamas et Israël, qui booste tout autant la crainte de l’islamisme que l’antisémitisme. On a ainsi constaté aux Pays-Bas combien Geert ­Wilders est monté dans les sondages après les attaques du Hamas. Et ce dans une période où des ingérences étrangères cherchent à provoquer le chaos en ­Occident. C’est le cas de la Russie, devenue spécialiste de la déstabilisation, mais également de l’Iran, avec laquelle elle se coordonne à l’occasion d’opérations de désinformation.

La peur de la finance

Une fois compilés ces motifs qui expliquent la radicalisation des sociétés européennes, une question essentielle se pose. Pourquoi, hormis la crise migratoire, qui stimule l’extrême droite par la peur qu’elle suscite et le racisme qu’elle réveille, une telle configuration ne fait-elle pas davantage le lit de la gauche et de son versant radical ? Tout d’abord parce qu’une partie de cette gauche a suivi les consignes de la note du think tank Terra Nova de 2011, qui a fait son deuil des classes populaires autochtones au profit des minorités ethniques, de genre et d’identité, dans le sillage du wokisme. Tandis que son versant social-démocrate, incarnant davantage les élites bourgeoises, s’est converti à un certain libéralisme, celui plus extrémiste se montre complaisant avec ­l’islamisme et l’antisémitisme.

Certains populistes ont capté un public jusque-là dévolu à la gauche.

Si ces aspects se retrouvent d’un pays à l’autre, pour arriver à leurs fins, certaines extrêmes droites ont dû faire (parfois hypocritement) leur aggiornamento social et étatiste. C’est ainsi qu’entre le FN de Jean-Marie Le Pen et le RN de sa fille Marine s’est produite une évolution sur le plan économique. Quand le père promouvait la fin de l’impôt sur le revenu et le rétrécissement du périmètre de l’État, sa progéniture insiste sur le caractère protecteur de ce dernier, même si les votes européens d’un RN par ailleurs empêtré dans ses procès de détournement de fonds communautaires n’en témoignent pas. C’est ainsi que ­certaines extrêmes droites ont pu capter un public traditionnellement dévolu à une gauche qui s’est fait siphonner par le bas.

À partir de là, entre contestataires inquiets pour leur avenir et jouant la carte du « pourquoi pas eux ? », complotistes persuadés que l’Europe agit contre les nations au profit des lobbys financiers, nationalistes et simples citoyens voyant dans l’islam et les migrations une atteinte profonde à leur culture, à leur sécurité autant qu’à leurs traditions et craignant le « grand remplacement », le vote en faveur de l’extrême droite progresse inexorablement. Qu’importe que les raisons avancées soient légitimes ou fantasmées. Reste à considérer les spécificités nationales qui stimulent cette dynamique.

L’Allemagne et ses démons

Le symbole le plus frappant est sans doute ­l’Allemagne. Elle est le lieu où l’Histoire aurait dû rendre impossible la résurgence de l’extrême droite. Or, à travers le parti populiste AfD, mais aussi le mouvement raciste Pegida, elle se voit désormais confrontée à ses pires fantômes. Si l’AfD pèse encore peu au Bundestag, elle est créditée de 22 % dans la perspective des européennes. En cause notamment, dans un contexte économique morose, la politique d’ouverture migratoire pratiquée par une Angela Merkel ayant reconnu son empressement. Ce n’est pas tout, même si l’AfD, à travers l’exclusion en 2020 de l’une de ses figures antisémites, Wolfgang Gedeon, joue une partition proche de celle du RN vis-à-vis des Juifs, affichant son soutien à Israël, la base du parti gronde parfois.

À ce sujet, voici Helga, sexagénaire qui habite dans un village du district de Sonneberg, en ­Thuringe. C’est dans cette région que l’AfD a fait élire l’un des siens à la tête d’une importante communauté de communes en juin dernier. Et Helga est de ses primo-électeurs. Institutrice retraitée, elle vit dans un village vierge de migrants et ne fréquente pas de Juifs, « à moins de l’ignorer », avoue-t-elle. Mais elle a quand même une idée sur la question. « Les Juifs, contrairement aux migrants qui ne peuvent pas s’adapter, je n’ai rien contre. Mais ils ont trop de poids. Après le nazisme, on ne nous a pas dit de ne plus les attaquer. Ça, tout le monde était d’accord. Mais on nous a demandé de les aimer, comme si l’amour se commandait. Avant la guerre, ils avaient mis la main sur le pays. Et, avec l’Europe, on a l’impression que ça recommence, qu’on n’a plus le droit d’être Allemands, que c’est aussi eux qui nous amènent les Arabes, parce qu’ils n’aiment pas les frontières et notre culture et veulent faire de l’argent sur la misère. »

Même ambiguïté en Pologne, où le PIS de Jarosław Kaczyński, qui vient pourtant de perdre les législatives au profit de la coalition civique de Donald Tusk, reste le premier parti, tandis que l’ultradroite nationaliste de Konfederacja est passée de 11 à 18 députés. Si, à la différence de Konfederacja, le PIS condamne officiellement l’antisémitisme, il profite d’un climat national qui lui est propice et a tenté, en 2018, de faire passer une loi menaçant de prison les personnes évoquant la responsabilité de la Pologne dans la Shoah. Mais la « question juive » ne caractérise plus aujourd’hui la Pologne, ni l’autre régime illibéral que représente la Hongrie, à la différence de la reconnaissance de ses racines chrétiennes, inscrite dans la Constitution hongroise en 2011. Celles-ci servent de moteur à plusieurs extrêmes droites qui s’attaquent désormais aux droits des femmes, comme l’avortement, et aux LGBT. C’est le cas, outre en Hongrie et en Pologne, en Italie, en Espagne avec Vox, mais aussi en Slovaquie où le parti national SNS, héritier de son ancêtre néonazi, vient de rejoindre le gouvernement. Une spécificité propre aux pays à la démographie en berne où la famille hétérosexuelle est sacralisée et dans lesquels l’extrême droite encourage des politiques natalistes au profit de leurs ressortissants pour contrer les effets de l’immigration.

Une immigration honnie qui est le point commun de tous ces partis, même si leurs discours changent selon qu’ils sont au pouvoir ou dans l’opposition. Ainsi, en Pologne et en Hongrie, la pénurie de main-d’œuvre a contraint les gouvernements à ouvrir les vannes de l’immigration. Quant à l’Italie, malgré la fermeté du programme ayant réussi à Giorgia Meloni, elle a dû en appeler à l’Europe pour être soutenue face à la crise migratoire. Une Europe qui est dans le viseur de la plupart des partis d’extrême droite, mais que ces derniers se font fort de réformer à leur profit en juin, ainsi que l’a rappelé le groupe ID à Florence dimanche dernier.

Comme nous le dit Antoine Guéry, porte-parole de Stéphane Séjourné, probable tête de liste de Renaissance : « Même si les proeuropéens obtiennent une majorité, celle-ci sera sans doute assez courte. On risque alors d’assister à des batailles homériques pour l’adoption de chaque texte. » Jusqu’à la prochaine fois où, sans doute, d’autres pays auront vu leurs gouvernements basculer très à droite, ce qui risque d’affecter non seulement la majorité au ­Parlement, mais également la commission de Bruxelles. Mais « jusqu’ici tout va bien »…

Et aussi…

Des chiffres et des alertes

Tout juste publié, le dernier sondage réalisé par Europe Elects pour Euractiv donne une idée de ce que serait le Parlement de Strasbourg si les élections européennes avaient lieu aujourd’hui. Outre le repli des centristes de Renew et des écologistes, pour lesquels c’est le scrutin le plus favorable, et qui passeraient de 72 à 52 députés, il témoigne de la nette progression de l’extrême droite. Forte de 146 élus, répartis entre les groupes Identité et Démocratie, Conservateurs et Réformistes européens, et non-inscrits, dont les députés du Fidesz hongrois et ceux de Reconquête !, elle pourrait en obtenir 190 grâce à plusieurs pays. La France, d’abord.

Arrivée en tête en 2019 avec 23,24 % des voix, la liste encore menée par Jordan Bardella est créditée de 29 %. En Allemagne, l’AfD, qui avait obtenu 11 % en 2019, fait un bond, dépassant les 22 %. Idem en Autriche, où le FPÖ pourrait reprendre la main, à l’occasion à la fois des européennes et des législatives de l’automne prochain, se voyant promis de doubler son score de 2019, pour tutoyer les 30 %. En Roumanie, même constat. Le jeune parti Alliance pour l’unité des Roumains a commencé sa carrière électorale par un 9 % aux législatives de 2020. Il est désormais crédité de 20 % à la veille des européennes.

Ce phénomène se retrouve là où l’extrême droite a obtenu des scores limités aux dernières législatives locales. Notamment au Portugal, où le Chega, qui a obtenu 7,4 % en 2022, pourrait quasiment doubler son score en juin prochain. La menace se précise.

Benjamin Sire
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Composition de l’Union européenne

1958 États membres fondateurs : Belgique, Allemagne, France, Italie, Luxembourg et Pays-Bas.

1973 Adhésion du Royaume-Uni, du Danemark et de l’Irlande.

1981 Adhésion de la Grèce.

1986 Adhésion de l’Espagne et du Portugal.

1995 Adhésion de l’Autriche, de la Finlande et de la Suède.

2004 Adhésion de Chypre, de la Tchéquie, de l’Estonie, de la Hongrie, de la Lituanie, de la Lettonie, de Malte, de la Pologne, de la Slovénie et de la Slovaquie.

2007 Adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie.

2013 Adhésion de la Croatie.

MCD

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