« Pour 2024, nous avons besoin d’un nouveau récit susceptible d’esquisser une transition verte »
Si le XXᵉ siècle a été marqué par l’erreur de croire que nous pouvions maîtriser la finance et la nature, nous manquons aujourd’hui de repères pour appréhender le changement climatique sans céder au catastrophisme, observe Marie Charrel, journaliste, dans sa chronique.
Nous adorons nous raconter des histoires. C’est même ce qui nous définit le mieux : dans son best-seller Sapiens. Une brève histoire de l’humanité (Albin Michel, 2015), l’historien Yuval Noah Harari explique qu’Homo sapiens est devenu l’espèce dominante sur la planète grâce à sa propension à collaborer, mais aussi grâce à sa capacité à élaborer des récits et à croire dur comme fer en des créations de son esprit guidant son action, telles que les dieux, les nations, l’argent ou les marques.
Merveilleux pouvoir qu’est l’imagination, mais terrible aussi, car son corollaire est la crédulité – sur laquelle prospèrent les infox – et, surtout, l’illusion. Dans une note publiée le 11 décembre par l’Institut français des relations internationales, Sylvie Goulard, ancienne sous-gouverneure de la Banque de France, rappelle qu’au XXe siècle, l’homme a nourri une « triple illusion », « il a cru à la fois maîtriser la finance, dompter la nature et empêcher la guerre ».
On pourrait en ajouter bien d’autres, mais pour ces trois-là, le réveil est particulièrement brutal. La crise de 2007, née parce que des produits financiers fabriqués à partir de crédits accordés à des ménages américains peu solvables ont semé la panique dans l’ensemble du système financier mondial, fut un premier coup de semonce. Les petits génies de la finance étaient convaincus d’avoir éliminé le risque. En vérité, ils l’avaient disséminé partout.
« Les ingénieurs, poursuit l’ancienne députée européenne MoDem, ont pensé multiplier à l’infini les rendements agricoles et industriels, les entreprises augmenter leurs profits notamment en délocalisant la production, les consommateurs accumuler des objets dans leurs placards sans souci de l’épuisement des ressources naturelles. » Nous avons ravagé notre planète en imaginant qu’un miracle ou qu’une invention technologique fabuleuse nous éviterait de payer l’addition. Nous avions tort.
Le rôle de l’Europe
En outre, l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la guerre au Moyen-Orient, les tensions croissantes entre la Chine et les Etats-Unis ébranlent l’ordre mondial construit par l’Occident au sortir de la seconde guerre mondiale. Et la finance joue également un rôle. Parce que le dollar est l’argent du commerce, les Etats-Unis l’utilisent pour imposer leurs sanctions à la Russie ou à l’Iran. Parce qu’elle ne veut pas tomber dans ce piège au cas où les tensions autour de Taïwan dégénéreraient, la Chine continue de pousser l’internationalisation de sa monnaie, le yuan, et l’érection d’un ordre financier autre que celui du dollar.
Dit autrement : la triple illusion du XXe siècle s’est effondrée. Et pourtant, « partout dans le monde, des entreprises, des autorités publiques, des citoyens réclament “plus de temps” », observe Sylvie Goulard.
Plus de temps pour s’adapter, trouver l’argent nécessaire à la transition, changer de mode de vie, parce que rien n’est simple, parce que la crise sociale gronde en tout pays. Plus de temps parce qu’on ne sait pas faire autrement que courir après la croissance. Parce que depuis la parution du rapport Meadows de 1972 sur le sujet, les démocraties ont été incapables de se préoccuper vraiment du climat. Parce que les populistes montent, eux qui tissent un récit à première vue si séduisant, fait de recettes faciles et du rejet de l’étranger. Parce que l’autre grand récit du moment, catastrophiste et culpabilisateur, laisse penser qu’il est déjà trop tard pour agir face au désastre climatique.
Pour 2024, nous n’avons pas besoin de nouvelles illusions, mais d’un nouveau récit, susceptible d’esquisser un système économique débarrassé des obsessions du passé, concentré sur une transition verte véritablement juste et un rapport au vivant équilibré. Peut-être émergera-t-il de l’Europe qui, pour peu qu’elle ne cède pas aux divisions, pour peu qu’elle aille au bout de sa mue industrielle et se dote d’un fédéralisme budgétaire sérieux, pourrait incarner un nouveau modèle. En 2024, pour tenir face à l’horreur, nous aurons aussi besoin, malgré tout, d’un peu d’utopie.
