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« Réhabiter le monde » : une exploration de la pensée écologique biorégionaliste

La journaliste Agnès Sinaï retrace l’histoire d’un concept élaboré dans les années 1970 et remis au goût du jour par l’urgence écologique et la crise sanitaire liée au Covid-19 : comment cohabiter au mieux avec le territoire dans lequel on vit.

Claire Legros 

D’où vient l’énergie qui nous chauffe et nous éclaire, l’eau et la nourriture qui nous font vivre ? Connaissons-nous les sols que nous foulons ? Où vont les déchets que nous jetons à la poubelle ? Comme la plupart des habitants de pays développés, nous sommes nombreux à ne pas savoir répondre à ces questions, tant les réseaux qui irriguent nos villes et nos villages sont devenus complexes et invisibles, souvent difficiles à tracer. L’urgence écologique et la crise sanitaire liée au Covid-19 ont mis en lumière la vulnérabilité de territoires dépendants de flux mondialisés pour l’importation de leurs denrées essentielles, vivres et médicaments.

Dans cet ouvrage éclairant, Agnès Sinaï, journaliste et docteure en aménagement de l’espace et urbanisme, propose de remonter à la source et d’explorer une autre échelle d’existence qui redessine les contours des villes et des territoires, non plus en fonction des règles administratives et politiques, mais en partant de leurs ressources naturelles et de leur habitabilité.

Elle mobilise, pour y parvenir, la notion de biorégion, élaborée il y a cinquante ans dans l’effervescence de la contre-culture californienne, et qui fait l’objet ces dernières années d’un intérêt renouvelé dans les milieux éditoriaux et activistes de l’écologie politique.

La biorégion est un espace géographique défini par ses caractéristiques naturelles – sa topographie, les cours d’eau qui le traversent, son microclimat, sa géographie animale et végétale –, et non par les lois humaines. Mais c’est surtout un lieu de vie dont les limites sont configurées pour réduire au maximum l’empreinte écologique des flux de ses habitants, et leur impact à la fois sur leur milieu de vie et sur d’autres territoires plus lointains. Cette échelle peut varier en fonction des ressources du lieu et de la communauté qui l’habite.

L’ouvrage retrace l’histoire de cette idée depuis sa naissance dans la démesure des métropoles californiennes, lorsque les pionniers Peter Berg et Judy Goldhaft imaginent un contre-modèle. Pour ces critiques de l’industrialisme des sociétés modernes, les solutions aux crises ne peuvent pas venir des institutions, responsables du développement sans limites de l’utilisation des énergies fossiles.

Redimensionner les besoins

Elles passent par un changement de posture, par la prise de conscience que le lieu où l’on vit est tissé de multiples relations écologiques au sein desquelles il s’agit de s’insérer, afin de le « réhabiter » plutôt que de s’en penser le propriétaire. C’est parce que le « réhabitant » se découvre cohabitant, relié solidairement aux autres humains, aux plantes, aux sols, aux flux visibles et invisibles qui parcourent le territoire, que son comportement social peut évoluer.

Cette prise de conscience conduit à se confronter à la notion de dépassement (overshoot, en anglais) décrite par le sociologue William Catton (1926-2015) et à renoncer, pour subvenir à ses propres besoins, à annexer d’autres territoires ou à hypothéquer l’avenir des générations suivantes. La réhabitation incite à un redimensionnement nécessaire des besoins et à l’autonomie, « non pas tant à l’échelle de l’individu qu’à celle de la région » (Kirkpatrick Sale, L’Art d’habiter la Terre, Wildproject, 2020).

L’un des chapitres de l’ouvrage reprend d’ailleurs les grandes lignes d’une étude prospective que l’autrice, également cofondatrice et directrice de l’Institut Momentum, a réalisée entre 2016 et 2019 avec Yves Cochet et Benoît Thévard afin d’imaginer une Ile-de-France biorégionaliste (Biorégion 2050. L’Ile-de-France après l’effondrement, Wildproject, 2020), fragmentée en huit biorégions dont le découpage est déterminé par l’unité des paysages et le réseau des cours d’eau.

De fait, le biorégionalisme est un défi, non seulement cognitif mais politique. Agnès Sinaï décrit les liens entre la pensée biorégionaliste et d’autres courants comme le municipalisme libertaire de Murray Bookchin, qui propose un système politique ascendant et décentralisé, où chaque communauté décide de ce qui la concerne. Elle pointe aussi les risques liés à une mauvaise interprétation du concept de biorégion, qui s’en tiendrait à réduire les distances entre les lieux de production et de consommation.

Une pratique réflexive et ouverte

Le biorégionalisme n’a rien à voir avec le localisme des mouvements réactionnaires et identitaires, insiste-t-elle. La réhabitation n’est pas un repli sur soi réservé aux seuls natifs du lieu, mais une pratique réflexive et ouverte qui mêle étroitement les régénérations écologique et sociale.

On peut regretter que les critiques formulées à l’encontre du biorégionalisme et la question importante des interactions entre les différentes échelles, globale et locale, ne soient abordées qu’en fin d’ouvrage, et plutôt sous forme de questions, alors même que « ces réseaux de relations qui se chevauchent créent ce qui peut presque sembler une contradiction dans les termes », écrit l’autrice. Si sa portée politique est encore peu concrète, cette exploration de la pensée biorégionaliste vient opportunément proposer une « rupture dans les imaginaires », pour sortir du récit de la toute-puissance humaine et de la domination de la nature, et ouvrir un nouveau chapitre de cohabitation avec les autres vivants.

« Réhabiter le monde. Pour une politique des biorégions », d’Agnès Sinaï, Seuil, « Anthropocène », 320 p., 22 €.

Réhabiter le monde. Pour une politique des biorégions, par Agnès Sinaï, Seuil, « Anthropocène », 320 p., 22 €.

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