Sélectionner une page

La dictature des ressentis

Eugénie Bastié

.

« Notre civilisation reposait sur la raison, l’écrit, la lenteur, la longueur et la capacité d’abstraction. La nouvelle civilisation numérique repose sur l’émotion, l’image, la vitesse, l’extrait et la culture du témoignage ( » moi je’). Aucune vérité universelle, aucun consensus politique ne sont atteignables dans un tel écosystème médiatique. Chacun se replie sur son moi, sur sa tribu. C’est ce que j’ai appelé la « dictature des ressentis’ – pour ne pas dire la dictature du ressentiment –, sur laquelle prospère l’idéologie woke, cette idée que seul ce que je ressens comme une souffrance ou une liberté doit compter. À mesure que grandit le subjectivisme, grandit le sectarisme. Un sectarisme qui n’est plus idéologique mais compassionnel et sentimental. Il n’y a plus de vérité universelle et « ma’ vérité ne saurait être remise en cause au risque de me « blesser’. Celui qui crie le plus fort, celui qui se plaint le plus fort, a le plus de chances d’être entendu. C’est cette incommunicabilité des vécus qui rend désormais si difficile la vie en société. Dans ce chaos qui ressemble à une décadence, faut-il être progressiste ou réactionnaire ? Sommes-nous sur la pente inexorable du déclin, comme le pensent les deux Michel, Onfray et Houellebecq, ou bien à la croisée des chemins ? Depuis plusieurs années, dans mon journal, je décrypte les ressorts de cette Déconstruction qui affecte notre société. Parce que la critique est aisée mais l’art difficile, j’essaie aussi de rendre hommage, à travers une série d’exercices d’admiration, à des figures du passé et du présent qui m’ont marquée, et dans lesquelles je puise pour mieux comprendre ce qui nous arrive.

.

La dictature des ressentis de Eugénie Bastié. Plon Ed. 20.90€

.

Eugénie Bastié : « Nous vivons dans l’ère du tribalisme démocratique »

Entretien. Dans un recueil la journaliste et essayiste passe au crible, avec acuité, les travers relativistes et narcissiques de notre époque.

.

Propos recueillis par Laetitia Strauch-Bonart
.
Eugénie Bastié

« Il est difficile de combattre un sectarisme qui s’exerce au nom de la victimisation. Car que répondre à quelqu’un qui vous dit que vous l’avez blessé, si ce n’est s’excuser et en rester là ? Le débat devient impossible », assure Eugénie Bastié.

.

Se faire entendre dans le brouhaha médiatique tout en poursuivant un travail intellectuel de longue haleine n’est pas donné à tout le monde. C’est ce que parvient à faire, depuis quelques années, la journaliste et essayiste Eugénie Bastié. Dans un livre récemment paru, La Dictature des ressentis (Plon), recueil de ses chroniques publiées dans Le Figaro, elle épingle avec brio une époque qu’elle juge vouée au « ressenti », ce solipsisme de l’émotion qui ne peut aboutir, explique-t-elle, qu’au tribalisme identitaire. A l’émotion brute elle oppose l’argument, mais certainement pas le consensus mou. Eugénie Bastié aime la bataille intellectuelle et ne s’en cache pas. Son dernier essai enquêtait sur la « guerre des idées », et elle admet aimer le « clash des esprits », qu’elle juge absent de la conversation actuelle. Mais, en véritable conservatrice, elle sait que la critique d’un monde ne peut se passer de la célébration d’un autre, c’est pourquoi elle propose aussi, dans son ouvrage, une galerie de portrait d’écrivains qui l’ont marquée et l’accompagnent. « En lisant, en écrivant », ainsi pourrait-on décrire son engagement. Elle montre au passage qu’elle possède une qualité peu commune, l’admiration. C’est l’occasion de s’entretenir avec cette forte personnalité avec laquelle la conversation est toujours une incitation à la réflexion.

Votre livre prolonge la réflexion que vous meniez dans La Guerre des idées sur les conditions de possibilité du débat idéologique et politique. Vous le commencez d’ailleurs par une anecdote personnelle frappante.

Eugénie Bastié : J’évoque mon parcours depuis mes études à Sciences po, il y a quinze ans. J’ai perdu beaucoup d’amis de cette période à cause de mon positionnement politique et idéologique. Je relate en particulier le cas d’une personne dont j’étais auparavant très proche et qui m’a écrit cette phrase : « Ta pensée me blesse. » Une phrase qui a joué pour moi le rôle de révélateur de cette mentalité aujourd’hui prégnante. Celle qu’une pensée est une arme, que les mots tuent, non pas qu’ils peuvent avoir des conséquences qui tuent mais qu’ils tuent eux-mêmes. Pour moi, c’est presque un oxymore ! Une pensée ne peut pas faire violence à quelqu’un au sens littéral. Au passage, il ne me viendrait jamais à l’esprit de renoncer à fréquenter quelqu’un qui m’est proche parce qu’il est de gauche ou d’extrême gauche. C’est propre aux gens de gauche que de nettoyer ainsi leurs relations, d’avoir ce sectarisme relationnel, de faire de l’amitié elle-même un « safe space » intellectuel.

Ce sectarisme de l’amitié est-il si nouveau ?

En partie. On connaît la brouille entre Sartre et Camus, et surtout entre Aron et Sartre, car eux étaient vraiment amis, ou encore entre Breton et Saint-Exupéry. Saint-Exupéry reprochait à Breton de sacrifier l’amitié sur l’autel de l’idéologie, donc cela n’est pas nouveau. Mais, ce qui est différent aujourd’hui, c’est que cela ne se fait pas au nom du logos, de la pensée, mais du pathos, de l’émotion. Quand Sartre déclare que tout anticommuniste est un chien, il ne dit pas que tout anticommuniste le blesse dans son moi, dans son identité. Or il est difficile de combattre un sectarisme qui s’exerce au nom de la victimisation. Car que répondre à quelqu’un qui vous dit que vous l’avez blessé, si ce n’est s’excuser et en rester là ? Le débat devient impossible.

Une pensée extrême ne peut-elle pas blesser ? Pour prendre un exemple malheureusement récent, la charte du Hamas, qui appelle à l’extermination d’Israël et des juifs, n’est-elle pas un texte profondément choquant ?

Cela dépend ce qu’on appelle penser. La charte du Hamas n’est pas une pensée. C’est un appel à l’extermination. Idem pour des propos comme « Israël assassin ! » ou « Gazez les juifs ! », que nous avons récemment entendus. Ce sont des injures et des incitations à la haine. Une pensée est une opinion argumentée. Or, aujourd’hui, de telles opinions sont refusées comme blessantes. C’est la philosophe Sylviane Agacinski, à qui l’on empêche de tenir une conférence sur la PMA dans une université parce que l’on considère son point de vue, qui n’est ni violent ni agressif, comme une offense. C’est être accusé de transphobie lorsque l’on remet en question rationnellement la transition de genre chez les mineurs. Ramener l’argument à l’injure et à l’offense, c’est cela le problème. J’ai moi-même été entartée par des féministes il y a quelques années pendant un débat sur le féminisme, dans lequel je donnais juste mon point de vue, sans insulter personne ! Comme si ma seule présence était intolérable. Alors, bien sûr, je ne défends pas une liberté d’expression sans limites, car certains mots sont sans conteste injurieux, diffamatoires ou haineux.

On peut à la fois accepter d’entendre des arguments rationnels qui contredisent nos propos tout en étant blessé. Le tout n’est-il pas de dépasser cette blessure, voire de s’en servir, pour penser ?

Tout à fait, et moi-même, dans le débat, je n’ai pas peur d’être blessée, d’être heurtée, d’être indignée. Mais il faut savoir surmonter ses émotions, c’est cela le débat. Le prix à payer, dans une démocratie libérale qui respecte la liberté d’expression, c’est d’accepter d’entendre des opinions qui nous déplaisent. Sinon, c’est la Saint-Barthélemy. On a dépassé la guerre civile, en Europe, parce qu’on l’a remplacée par les livres et les discussions.

Au passage, je suis favorable à un débat qui puisse être violent. Je suis pour le clash, je suis pour qu’on s’étripe sur les plateaux télé ! Je suis lasse de ce discours qui se lamente de l’ère du clash. Car c’est faux ! Il n’y a pas de clashs à la télé. Dans l’émission de Bernard Pivot Apostrophes, les intellectuels étaient bien plus en désaccord qu’aujourd’hui. Prenez le débat entre Bardèche et BHL. Là, il y avait du clash. Aujourd’hui, nous n’en avons plus, nous avons une fragmentation des canaux de diffusion qui empêche la confrontation véritable.

La violence du débat idéologique ou politique est nécessaire, car elle permet de purger les passions. Je me rappelle le débat entre Mélenchon et Zemmour lors de la dernière campagne présidentielle. Beaucoup de commentateurs s’étaient plaints de cette incarnation des « extrêmes » et de la « polarisation ». Mais, moi, j’ai trouvé ce débat excellent, car deux visions du monde antagonistes et argumentées s’affrontaient. Ça fait du bien.

N’y a-t-il pas deux écueils aujourd’hui ? D’un côté, des débats qui n’en sont pas où chacun reste dans son silo ; de l’autre, des émissions où les gens se chamaillent, en remplaçant l’argumentation par une rhétorique agressive (on parle fort, on se coupe la parole) ?

C’est vrai, parce que l’image est plus pauvre que l’écrit. C’est à celui qui parlera le plus fort et aura la punchline la plus incisive. Nous vivons davantage à l’ère de la punchline qu’à celle du clash. C’est un appauvrissement par rapport au livre, qui est un moyen extraordinaire pour aller au fond des sujets, pour élucider les désaccords, pour développer une pensée nuancée. La querelle Sartre-Camus s’est déroulée à coups d’articles dans Les Temps modernes et dans Combat. Comme le dit Régis Debray, aujourd’hui la vidéosphère a englouti la graphosphère.

Et vous, vous essayez de concilier les deux ? N’est-ce pas contradictoire ?

La vidéo et l’image sont devenues indispensables pour faire passer un message. On ne peut pas changer l’écosystème dans lequel on vit. J’ai la chance de pouvoir faire les deux. Mais je garde une prédilection pour l’écrit. Et je m’inquiète du monde qui vient, car les articles écrits sont de moins en moins lus sur Internet, les gens y préférant de plus en plus les vidéos. Les grands médias se mettent d’ailleurs à en faire pour accompagner ce phénomène de société. Ensuite, il pourrait y avoir un jour, pour reprendre la terminologie de Debray, un « effet jogging ». Au moment où tout le monde roule en voiture, on se remet à courir, comme pour compenser la mobilité extrême de la modernité. Alors peut-être que, dans quelques années, il y aura tellement d’images que les gens éprouveront le désir de revenir vers l’écrit. La presse écrite sera le « bio » de demain.

Vous estimez que la gauche est davantage portée vers ces dérives émotionnelles et sectaires. N’assistons-nous pas aujourd’hui à une tendance similaire à droite ?

Le sectarisme idéologique me semble constitutif de la gauche, parce qu’elle est en position de domination morale, qu’elle est convaincue d’être le camp du bien, et qu’elle se meut avec aisance dans le domaine de l’abstraction puisqu’elle veut changer le monde en fonction de certains idéaux. La droite, le conservatisme sont faits au contraire de prudence et d’empirisme. Un Sartre, une Beauvoir de droite seraient difficilement concevables. Vous connaissez cette citation de Beauvoir : « La vérité est une seule, l’erreur est multiple. Ce n’est pas un hasard si la droite est pluraliste. »

Cela étant dit, je constate aujourd’hui l’émergence d’une sorte de wokisme de droite, qui consiste à se sentir offensé par les idées de Mélenchon, de vouloir faire taire ses opposants, et de faire preuve d’hubris. Du fait de l’humiliation intellectuelle qu’a longtemps vécue la droite, le risque existe, maintenant qu’elle a acquis un statut plus enviable, qu’elle veuille faire subir à l’adversaire ce qu’elle-même a subi, en employant les mêmes méthodes. Et cela, ce n’est pas ma conception du conservatisme. Par exemple, je suis contre l’interdiction des manifestations propalestiniennes en France. On ne peut pas devenir comme ceux que nous détestons. Je défends le pluralisme, d’autant qu’il permet de révéler quelles sont les opinions présentes dans ce pays et ceux qui les soutiennent. Par exemple, dans ces manifestations, on peut voir qui manifeste, avec quels slogans, et selon quelles alliances.

Est-ce que ces manifestations vous choquent ?

Oui. Je suis choquée d’entendre « ‘Israël assassin ! » hurlé dans Paris, mais je les accepte.

Pourquoi, selon vous, l’émotivité du débat est-elle aujourd’hui plus forte ?

A partir du moment où l’intime devient politique, où la politique touche tant au privé, il est difficile de mettre les émotions de côté. Se positionner sur la question de l’avortement, du mariage homosexuel, du genre, à mon sens, ne relève pas du même registre que de discuter de la collectivisation des moyens de production. On touche, là, l’intimité.

L’autre raison me semble être la culture du témoignage, du « moi je », très valorisée dans les médias et sur les réseaux sociaux, qui est une caisse de résonance des ressentis. « Me too ! », c’est le cri de notre époque, qui résume bien la façon dont tous les combats sont menés aujourd’hui. C’est une pathologie de l’individualisme démocratique, une incapacité de s’extraire de sa condition, de penser universellement, en restant collé à son moi intime et privé.

Ce qui caractérise les nouveaux combats, notamment woke, c’est que la révolution est devenue intime. Elle n’est plus un grand projet collectif. On ne change plus la vie, on change son sexe. Le moi devient le lieu de la révolution politique.

Est-ce un vrai « moi », c’est-à-dire un moi singulier et authentique ? Il paraît plutôt grégaire et identitaire.

C’est tout le paradoxe. C’est de l’individualisme et du tribalisme en même temps. Un tribalisme démocratique, pourrait-on dire. Je fais une part, dans ce livre, à mes admirations littéraires, et je pense que la force de la littérature est de conjuguer la possibilité de l’universel, puisqu’elle touche à la condition humaine, avec le particulier, puisqu’elle raconte des histoires, des visages, des destins particuliers, et non des théories. Or le wokisme, ce n’est ni l’universel ni le particulier, c’est l’enfermement dans une identité figée. C’est, comme dirait Alain Finkielkraut, l’antilittérature.

Vous évoquez dans votre ouvrage la menace d’un « relativisme endémique », et même de « l’autodestruction de la civilisation occidentale ». N’y allez-vous pas un peu fort ?

Je ne crois pas. Depuis les années 1960, comme l’a montré, parmi les premiers, le professeur américain Allan Bloom dans L’Ame désarmée [NDLR : publié en 1987], nous avons opéré un auto-sabordage de notre civilisation, dont les intellectuels se sont attachés à déconstruire les piliers. Tout se valait, toutes les cultures se valaient. Ou plutôt, la culture occidentale était la pire de toutes, et il fallait nous flageller de tous nos accomplissements.

Le philosophe polonais Leszek Kołakowski expliquait que, la supériorité de l’Occident, c’était de douter de sa supériorité. C’est une belle définition. Nous sommes allés loin dans la colonisation, mais nous sommes aussi les seuls à l’avoir radicalement remise en question et à continuer de se flageller à son propos. Nous sommes les seuls à demander pardon pour nos génocides. Mais ce doute va trop loin, il aboutit à l’auto-sabordage, à la négation de soi, il sombre dans la démesure.

Aujourd’hui, cependant, c’est en train de changer. Une prise de conscience, peut-être même une révolution culturelle est à l’œuvre, et l’on constate le retour d’une forme de fierté civilisationnelle.

Cette notion ne comporte-t-elle pas un risque ? Celui du simplisme, de l’artificialité, de l’excès, d’un nouveau sectarisme ?

Je suis d’accord avec la philosophe Simone Weil pour dire qu’il ne faut pas idolâtrer la nation. Elle n’est qu’un attachement humain parmi d’autres. Le risque existe d’un anti-wokisme – on le voit déjà aux Etats-Unis – qui soit l’inverse du wokisme. Le risque d’un wokisme de droite qui brandisse la fierté identitaire comme quelque chose de tribal. En revanche, nous devons prendre soin de nos attachements, que ce soit la famille, les petites patries, l’Europe, l’Occident. C’est tout le génie de l’Etat-nation – je cite ici Pierre Manent –, qui est d’être une construction à mi-chemin entre la tribu et l’universel. Elle laisse de la place à l’attachement humain, parce qu’on ne peut pas aimer une idée, on aime quelque chose de charnel.

Pourquoi cet équilibre (l’attachement plutôt que l’idolâtrie) n’est-il pas visible dans la politique, à droite ? Pourquoi celle-ci adopte-t-elle volontiers une posture si caricaturale ?

C’est un mouvement de balancier historique. Quand on voit la radicalité et les délires des soixante-huitards hier, et ceux des militants woke aux Etats-Unis aujourd’hui, on se dit qu’on est allés tellement loin dans un sens qu’il est sans doute inévitable que cela parte plus loin dans l’autre sens, sûrement moins loin tout de même. Il y a encore de la marge ! On excuse un peu facilement et un peu vite tous ces délires. Je ne vois pas d’équivalent à ces excès à droite, sauf dans le nativisme américain qui est un identitarisme racialiste. Pas en France.

Même chez Eric Zemmour ?

D’abord, il n’est pas dans ce nativisme raciste propre à la droite américaine. Si ses opinions peuvent paraître à certains excessives, je crois que la démocratie a besoin des opinions extrêmes. Elle ne peut pas vivre que de ses partis centristes. Les extrêmes servent à déplacer le centre de gravité du débat. Sans Eric Zemmour, Emmanuel Macron ne se soucierait pas de l’immigration. Sans les zadistes, il ne parlerait pas d’écologie. Les extrêmes sont nécessaires. Sinon, qu’aurions-nous à leur place ? Blanc bonnet et bonnet blanc ? Le « cercle de la raison » des années 1990, qui s’est payé au prix fort, puisqu’on a marginalisé toute une partie de la population en la considérant comme fasciste ?

N’est-il pas préférable d’avoir des partis qui défendent des idées différentes mais non excessives ? Une vraie droite et une vraie gauche plutôt qu’un centre mou, une gauche sectaire et une droite radicale ?

On peut avoir la nostalgie du clivage droite-gauche à l’ancienne, mais, en France, il s’est surtout agi d’un clivage gauche-gauche ! La droite a été anesthésiée par la gauche – il n’y a qu’à se souvenir du chiraquisme tardif. Mais, effectivement, je crois profondément au clivage droite-gauche. Il est le plus structurant, surtout en France. Ce sont deux visions du monde, conservatrice et progressiste. Veut-on faire le paradis sur terre ou non ? Et avec quels moyens ? La droite préfère la prudence parce qu’elle croit au péché originel. Comme l’a écrit Soljenitsyne, « la ligne de partage entre le bien et le mal ne sépare ni les Etats ni les classes ni les partis, mais elle traverse le cœur de chaque homme et de toute l’humanité ». La gauche pense au contraire que l’homme est naturellement bon, que la société le déprave, et qu’il faut donc la déconstruire pour faire renaître l’homme nouveau.

Vous consacrez une partie de votre livre aux écrivains qui vous sont chers. Quels sont ceux qui vous ont marquée ?

Parmi les anciens, Péguy, Bernanos, Dostoïevski. Parmi les contemporains ou récemment disparus, Michel Houellebecq, dont la description chirurgicale de la modernité m’a beaucoup marquée ; plus récemment Nicolas Mathieu ; Kundera et Roth, qui sont supérieurs par l’épaisseur de leurs personnages aux destinées particulières et situent leurs intrigues dans des contextes politiques finement ciselés. Tom Wolfe également. Je considère l’Irlandaise Sally Rooney comme l’une des plus grandes romancières contemporaines. Elle est sans doute plutôt de gauche, et elle met un peu d’idéologie dans ses livres, mais elle possède une délicatesse proustienne dans la construction de ses personnages. Tout semble vrai dans ses livres. Elle va plus loin encore que Houellebecq puisqu’elle décrit la jeunesse, cette génération sans illusions.

Il y a des écrivains qui ont davantage de choses à dire sur notre monde que certains essayistes. Même si, aujourd’hui, le débat d’idées a un peu trop tendance à envahir la littérature, ce qui produit des romans que je qualifierais de « satiriques » sur l’époque.

Et parmi les penseurs ?

J’ai cité Allan Bloom. Parmi les contemporains, je pense à des personnalités qui m’accompagnent. Alain Finkielkraut, dont j’admire la capacité à déceler des faits révélateurs ou importants dans l’actualité, et qui est aussi un ami. Et quelqu’un en qui je me reconnais entièrement intellectuellement, Pierre Manent, qui a su trouver un parfait équilibre.

Si je remonte dans le temps, il y a bien évidemment Simone Weil. L’Enracinement m’a énormément marquée. C’est un livre conservateur, ce qui est inattendu de la part d’une militante d’extrême gauche. Son parcours est fascinant. Mais je reconnais qu’elle avait une part de folie. Je suis partagée entre mon admiration pour les figures qui ont une extrême cohérence et mon attachement baudelairien aux droits « à se contredire et à s’en aller ». L’extrême cohérence est étouffante et effrayante. Robespierre l’était. Il faut laisser un peu d’air dans nos vies et nos idées. On a le droit de se tromper. On a aussi le droit de changer d’avis, il faut même l’assumer et le revendiquer. Or la vie publique, aujourd’hui, ne le permet plus. Quand c’est le cas, on considère les gens comme des traîtres, notamment en politique. Mais, au contraire, c’est un signe d’intelligence. Un livre vient de paraître qui éreinte Albert Camus [Oublier Camus, par Olivier Gloag (La fabrique)], lui reprochant notamment d’avoir changé d’avis sur la peine de mort : il était pour au moment de l’épuration, puis il a été contre. Reprocher à quelqu’un d’évoluer, c’est curieux, et encore davantage quand c’est dans le bon sens ! Notre société ne sait pas pardonner. « Ni oubli ni pardon » pourrait être, après #Metoo, le deuxième slogan de l’époque. Et c’est terrible, car une société ne survit pas sans oubli ni pardon.

Laetitia Strauch-Bonart

Laetitia Strauch-Bonart

Rédactrice en chef Idées &

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *