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Piplantri, ce village d'Inde qui plante des arbres pour envoyer ses filles à l'école

Piplantri, ce village d’Inde qui plante des arbres pour envoyer ses filles à l’école

Robin Tutenges

En ouvrant un compte à son nom et en plantant 111 nouveaux arbres à chaque fois qu’une fillette vient au monde, cette cité du Rajasthan a réussi à changer la place des femmes tout en faisant de l’environnement une réelle force rémunératrice.

À Piplantri (État du Rajasthan, Inde).

En s’avançant dans l’épaisse végétation, Sangita marche d’un pas assuré. La jeune Indienne sait où elle va. Elle emprunte ce chemin verdoyant depuis sa naissance, soit près de onze ans. «Je pourrais le faire les yeux fermés», assène-t-elle. Arrivée au milieu d’arbres qui se confondent, Sangita s’arrête. Le voilà, le premier qui a été planté pour honorer sa venue au monde. Autour, le bois semble infini. Les racines se croisent, les branches s’emmêlent à perte de vue. À chaque naissance féminine dans Piplantri, un petit village de l’État du Rajasthan, dans le nord-ouest de l’Inde, de nouveaux arbres rejoignent leurs congénères, contribuant à promouvoir l’éducation des filles, tout en luttant contre les mariages précoces et la dégradation de l’environnement.

Il y a quelques années à peine, Piplantri était pourtant loin d’être un havre de paix –tant pour les jeunes Indiennes que pour la planète. La cité d’environ 6.000 habitants était ravagée par l’exploitation d’une mine de marbre, dont les déjections détruisaient tout ce que la nature tentait de faire pousser. Et les filles subissaient un sort semblable.

Naître puis grandir en étant une fille dans cet État, l’un des pires du pays pour les femmes et l’un de ceux au taux de fœticides féminins parmi les plus élevés au monde, était presque contre-nature. Les laisser aller à l’école n’était même pas envisagé. Jusqu’à ce que l’ancien chef du village lance une idée: planter 111 arbres à la naissance de chaque fille, tout en versant, sur un compte bancaire, une somme qui ne pourrait être débloquée qu’à ses 18 ans et uniquement si ses parents ne l’avaient pas mariée entretemps. Une proposition qui a révolutionné les choses dans le village, mais aussi dans le pays tout entier.

Des grilles soutiennent la pousse d’arbres plantés un an plus tôt dans le village de Piplantri (Inde). Les parents des filles doivent aussi assumer l’entretien des plantations.

Un drame qui a tout bouleversé

En 2005, Shyam Sundar Paliwal devient sarpanch –l’élu local au niveau d’un village. Une heureuse nouvelle très vite ternie par un drame familial: sa fille Kiran, alors âgée de 17 ans, meurt quelque temps plus tard, des suites d’une déshydratation. Un événement qui le marquera à jamais, mais qui réveillera aussi en lui une conscience écoféministe, teintée d’une volonté à toute épreuve.

Pour honorer sa mémoire, le sarpanch décide de planter un arbre juste à l’entrée de Piplantri, afin que chacun puisse le voir et se souvenir de la défunte. Une exposition inédite pour une femme du Rajasthan: dans cette région, avoir une fille est considéré comme un fardeau et seuls les garçons ont les faveurs des familles.

N’étant pas perçues comme des membres productifs de la société, nombre de fillettes y sont mariées avant d’atteindre leurs 18 ans –le taux de mariage d’enfants dans l’État a grimpé à 24,5%, selon des données datant de 2019-2021. Les noces, les grossesses précoces et les violences liées au genre éloignent les jeunes filles de la région de l’école. Si tant est que leur famille, souvent pauvre et non éduquée, ait un jour envisagé de les y envoyer. Mais pour Shyam Sundar Paliwal, il était temps que les choses changent.

Des jardiniers installent sur un arbre du village le portrait de Kiran, la fille décédée de l’ancien sarpanch.

En 2006, il décide de voir plus grand et instaure une sorte de pacte dans le village: désormais, pour chaque fille qui naîtra à Piplantri –sans exception aucune–, les habitants planteront 111 arbres (un nombre considéré comme sacré par les locaux). En parallèle, les villageois participeront, pour chaque fillette venue au monde, à l’ouverture d’un compte bancaire contenant 31.000 roupies (environ 341 euros), dont 10.000 devront être déboursées par les parents, et qui lui reviendront une fois atteints ses 18 ans.

Cette somme servira soit pour ses études, soit pour participer aux coûts engendrés par son mariage –en Inde, le paiement de la dot est à la charge de la famille de l’épouse en gage de compensation, celle du marié devant par la suite la «prendre en charge». C’est notamment ce qui pousse les parents à trouver un époux à leur fille avant que ce montant ne soit trop élevé.

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«Avant le dépôt d’argent, les parents doivent d’abord signer une déclaration sous serment, pour assurer qu’ils suivront bien plusieurs points, explique Shyam Sundar Paliwal, l’ex-sarpanch à l’origine du programme. Par exemple, ils doivent jurer qu’ils ne marieront pas leur fille avant l’âge adulte, qu’elle ira à l’école jusque-là et qu’ils prendront soin d’elle. Comme si c’était un garçon.» Si l’une de ces promesses est brisée, le contrat est rompu et l’argent ne leur reviendra pas. Une situation qui, en près de dix-sept ans d’existence de cette pratique, n’est jamais survenue, assure Shyam Sundar Paliwal.

Aucune, parmi le millier de filles nées à Piplantri depuis 2006, n’a été mariée avant d’atteindre l’âge adulte; aucune n’a abandonné son instruction avant ses 18 ans. Cette dernière donnée dénote dans les statistiques du Rajasthan, où une écolière sur cinq arrête les cours à l’âge de 14 ans.

«Le système n’est plus le même, on n’a plus besoin de marier nos filles»

Ce n’est pas un hasard si le programme a été aussi bien accepté par les villageois et qu’il est aujourd’hui scrupuleusement respecté. Le projet, qui vise d’abord à promouvoir l’éducation des filles et leur émancipation, a eu des retombées positives, principalement financières, pour toutes les familles. Et cela a été décisif.

Prem (au centre) et sa famille, dans le village de Piplantri (Inde).

En Inde, la pauvreté est l’une des principales raisons de l’abandon scolaire des filles, précise Rohit Kumar, directeur de la Fondation Apni Shala, un centre scolaire de Bombay spécialisé dans le développement de l’enfant. «La question de l’éducation en général est une question de pertinence. Les familles se demandent: “Qu’est-ce que cela va m’apporter, en tant que parent, d’envoyer ma fille à l’école?” Tout tourne autour de la question de l’argent.» Une question à laquelle le programme de Piplantri a répondu: la plantation d’arbres et de fruits génèrent des revenus; l’entretien des forêts et le développement des établissements scolaires du village ont fait exploser la demande de main-d’œuvre, permettant ainsi d’employer et d’intégrer pleinement les familles.

«Quand notre première fille est née, on ne pensait pas l’envoyer à l’école. Pour nous, ce n’était pas très important», se souvient Prem, habitante de Piplantri. Avant l’implantation du projet, son mari ne gagnait pas d’argent. Elle ne travaillait pas non plus. «Je me disais: “Comment voulez-vous que j’envoie ma fille à l’école? Je n’ai pas d’argent!” Alors, je me résignais à devoir la marier au plus vite.»

Sa deuxième fille née, l’équation financière ne s’est pas améliorée. Et puis, un jour, des voisines lui ont parlé du projet qui germait dans le village. Très vite, elle y a participé et a trouvé un emploi à l’école, avant de bifurquer dans l’entretien de la végétation. À la naissance de sa troisième fille, elle a signé le contrat sans hésiter. «Ce qui m’a convaincue, c’est que l’on reçoit de l’argent et qu’on peut l’utiliser pour l’éducation [des enfants]. Moi, je veux que ma fille soit éduquée. Le système n’est plus le même désormais, on n’a plus besoin de marier nos filles. Elles peuvent être indépendantes.» Aujourd’hui, les trois petites de Prem vont à l’école.

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«Il est difficile de convaincre les gens. Si vous vous contentez de dire des choses, ils ne vous écouteront pas, estime l’ancien sarpanch tandis qu’il réfléchit à ce qui a transformé cette idée un peu folle en une vraie réussite. Mais lorsqu’ils voient que le travail se fait, que les résultats sont là, ils écoutent. Orienter vers les résultats, c’est la clé.»

Des jeunes filles assistent à un cours de mathématiques dans une école du village de Piplantri (Inde).

«Aujourd’hui, toutes les femmes du village sont indépendantes»

Depuis le début du programme, une tendance inédite a commencé à apparaître: il y a désormais plus de filles que de garçons sur les bancs des écoles de Piplantri. Un phénomène propre au village, reconnaît une jeune élève. «Autour de nous, il y a beaucoup de villages où les filles ne sont pas envoyées à l’école, contrairement à ici. Dans le village voisin, mes amies me disent par exemple qu’elles rêveraient de vivre ici. J’ai beaucoup de chance d’être née là, je peux même conduire un scooter!»

Voir des foules de jeunes filles s’éduquer change également la perception de leur potentiel, insiste Santo Chaudhry, enseignante au sein d’un établissement scolaire de Piplantri. «Les filles ne se sentent plus comme un fardeau pour leur famille. Elles ont toute la latitude pour développer leurs potentiels cachés.» Ce changement de paradigme, cette émancipation nouvelle, ne se cantonne pas à la scolarité: il ruisselle, jusqu’à atteindre les autres femmes du village qui ont grandi dans un monde drastiquement différent.

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Kala Paliwal n’a ainsi jamais fréquenté l’école. «Je ne sais faire qu’une signature», regrette cette mère de famille, née à Piplantri. «Avant, seules deux familles du village envoyaient leurs filles à l’école. Des familles riches.» Pour les autres, il fallait travailler et s’occuper chaque jour, pendant des heures, des tâches ménagères. «Les femmes n’avaient même pas le droit de sortir de chez elles.» De ce temps révolu, elle ne garde que des souvenirs âpres.

«Aujourd’hui, toutes les femmes du village sont indépendantes. Elles ont leur propre argent et n’ont plus besoin de demander quoi que ce soit à leur mari», se réjouit-elle. Illettrée et sans éducation, Kala Paliwal a été propulsée cheffe du comité des travailleuses de Piplantri.

Un jardinier de Piplantri (Inde) se trouve au milieu de la grande serre où les jeunes plants d’arbres prochainement mis en terre sont entretenus.

Une révolution verte

Si les résultats et la promesse de revenus sont le nerf du projet Piplantri, tout se base sur un plan économique solide et bien réfléchi. Une économie verte, tournée vers la nature et l’humain, qui s’oppose aux projets effrénés qui ont ravagé la région au début du millénaire.

«Avant, ces terres étaient stériles, elles étaient comme hantées. Il n’y avait pas d’eau», raconte l’un des jardiniers du village, au milieu de la grande serre où les jeunes plants d’arbres sont entretenus. Quand les mines de marbre ont commencé à fleurir dans la région, les arbres ont été rasés, l’eau drainée, l’herbe enfouie sous les gravats extirpés du sol pendant l’excavation, et les maladies se sont répandues à cause de la pollution. Une «fausse idée de développement», selon Shyam Sundar Paliwal, l’ancien sarpanch.

Une mine de marbre, toujours en activité près du village de Piplantri (Inde).

Depuis 2006, plus de 500.000 arbres ont été plantés à Piplantri, ce qui a complètement modifié l’environnement local. La pluie est revenue –et l’eau avec–, les terres sont plus fertiles, les revenus agricoles des villageois augmentent, la température du village a chuté (le Rajasthan est l’un des endroits les plus chauds au monde et le mercure y dépasse parfois les 50°C) et les espèces sauvages ont investi les nouvelles forêts.

Mieux encore: parmi les près de quarante espèces de plantes que les villageois cultivent, nombre d’entre elles, comme l’Aloe vera, les bambous, l’amla ou le manguier, sont commercialisées par des coopératives de femmes et permettent de générer des revenus. Et, en fin de parcours, cet argent permet de financer le programme et son développement.

Ce succès n’est pas passé inaperçu en Inde, notamment auprès du gouvernement du Rajasthan. En 2018, l’État a créé un centre de formation au cœur du village pour y réunir des ingénieurs, des fonctionnaires et des résidents d’autres districts, afin de pousser à ce que le modèle de Piplantri soit reproduit et se propage partout sur le territoire. Depuis, l’initiative a été reprise bien au-delà de l’État, jusque dans les vallées du Jammu et du Cachemire. Au total, plus de 130 villages indiens auraient déjà adopté ce modèle d’écoféminisme.

Des enfants du village de Piplantri rentrent de l’école en traversant la végétation.

Shyam Sundar Paliwal, lui, ne voit pas de limites à l’élargissement de ce projet, si ce n’est que les réserves d’eau sont toujours insuffisantes dans cette région où le changement climatique se fait clairement ressentir. Mais la diffusion et l’implantation du modèle Piplantri est possible partout sur le globe car, selon lui, il existe un lien indéfectible entre la féminité et la nature: «La nature nous donne naissance à tous, tout comme les femmes. Les deux sont liés.» Ainsi, prendre soin de l’un doit inévitablement passer par la considération de l’autre.

Robin Tutenges

Robin Tutenges

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