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Quand l’écologie historique ausculte les cicatrices du passé

En proposant de remonter le temps, non pas sur des dizaines, mais des centaines voire des milliers d’années, l’écologie historique bouleverse les connaissances que nous avons des écosystèmes qui nous entourent.

Alice Bomboy

« Restaurer les écosystèmes. » Derrière ces mots, nous entrevoyons tous, ou presque, les mêmes images : celles de forêts coupées à blanc retrouvant leur bruyante luxuriance équatoriale, celles de rivières moribondes débarrassées de leurs pollutions et retrouvant leurs flots cristallins et vivants, celles de marais asséchés et désormais réconciliés avec leurs eaux stagnantes à la biodiversité foisonnante.

Et si nous nous trompions ? Et si ces images n’étaient finalement que le fruit de notre imaginaire, une idée trompeuse de ce qu’aurait été la nature primitive avant que l’homme n’y appose ses marques ? Comment savoir, d’ailleurs, à quoi ressemblait l’âge d’or des écosystèmes qui nous entourent, il y a deux cents, cinq cents ou plus de mille ans ? Peut-on vraiment restaurer un milieu sans connaître son histoire ancienne et les blessures successives qui lui ont été infligées, modifiant sa destinée ? Un peu comme si un chirurgien avait l’ambition de réparer un fémur brisé cent fois, sans qu’il n’ait jamais vu auparavant ni appris à quoi ressemblait un fémur fonctionnel, en bonne santé.

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Une discipline, l’écologie historique, tente de lever cet aveuglement. Son objectif ? Raconter à quoi ressemblaient les écosystèmes avant que la toute première présence humaine ne commence à les affecter et dresser la longue liste des dégradations qu’ils ont subies au cours de leur existence chahutée, les espèces perdues, et parfois gagnées, les dynamiques successives avec lesquelles ils ont rebondi, survécu ou plongé, à chaque nouvelle cicatrice.

La prairie qui n’avait jamais été une forêt

La plaine de Crau, vue du ciel, ressemble à un immense champ de cailloux aride, niché entre la Camargue et l’étang de Berre, sous la chaîne des Alpilles. Elle est ce qu’on appelle un paléodelta : celui-ci a fonctionné depuis deux millions d’années, lorsque la Durance se déversait encore dans la Méditerranée, avant d’être capturée par le Rhône il y a soixante-dix mille ans, transformant cet estuaire en une vaste plaine asséchée.

« La plaine de Crau est peu connue car c’est un écosystème herbacé qui, en apparence, a peu d’intérêt, explique Thierry Dutoit, directeur de recherche au CNRS à l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale (IMBE), sur les universités d’Aix-Marseille et Avignon. C’est pourtant un écosystème unique : le “coussoul”, la seule steppe d’Europe occidentale. »

Pour les phytosociologues ayant étudié cette curiosité du paysage méditerranéen, l’explication a longtemps été claire : avant d’être usée par des pâturages multicentenaires et les feux de végétation caractéristiques de la région, cette prairie était auparavant une forêt, et les arbres qui poussent encore en bordure du « coussoul », survivants de ce passé forestier, en seraient la preuve.

L’écologie historique, elle, raconte une histoire pour partie différente. Lorsqu’ils ont plongé dans les archives de la région, Thierry Dutoit et ses collègues de l’IMBE ont pu remonter le temps grâce aux cartes géographiques de la zone. En 1826, une carte d’état-major atteste déjà de l’existence de prairies et de l’emplacement de nombreuses bergeries. Au XVIIe siècle, la carte de Cassini, première carte générale du royaume de France, révèle elle aussi une végétation herbacée et la présence de galets. Plus ancienne, une carte titrée « Provincia » (pour « Provence »), datée de 1631, mentionne également un espace très ouvert, le campus lapideus, littéralement « champ de cailloux ». Mais de forêts, aucune trace.

Intrigués, les scientifiques ont continué à remonter dans le temps en utilisant une autre approche : sous les fondations des plus anciennes bergeries, bâties à l’époque romaine, il y a quelque deux mille ans, ils ont échantillonné les sols pour y récolter les charbons des espèces parties en fumée lors d’incendies ayant embrasé la région dans ce lointain passé, bien avant ces constructions.

Là encore, de forêts, aucune trace : les charbons extraits de leurs archives terrestres n’appartenaient pas à des espèces végétales issues de milieux boisés, mais à du thym, de la lavande, du romarin, des plantes herbacées caractéristiques des prairies. « Nous avons recherché une vingtaine d’espèces d’arbres dans ces charbons. Nous en avons peut-être manqué, faute d’un échantillonnage suffisant, mais jusqu’à preuve du contraire, nous pouvons dire qu’il n’y a jamais eu de forêts à la place de la steppe du coussoul au centre de la plaine de Crau », résume Thierry Dutoit.

Les Romains façonnent encore la végétation actuelle

Cette leçon détonante n’est pas la seule à avoir été tirée de l’étude de la Crau. Sur le coussoul, tellement sec qu’il n’est pas soumis à la sédimentation, plus de 150 bergeries d’époques variées apparaissent comme des griffures visibles à l’œil nu dans la steppe, sans avoir besoin de fouiller le sol : là des rangées de cailloux, marquant les plus anciennes installations, ailleurs des murets écroulés, d’autant plus hauts et intacts qu’ils sont d’origine récente.

Dans les années 1990, des archéologues avaient montré que cette présence d’activités de pâturage de brebis, toujours pratiquées aujourd’hui, était très ancienne et remontait à la fin du néolithique. Au cours du temps, ces bergeries ont été utilisées, puis abandonnées, comme les bergeries romaines pendant les grandes invasions, aux IVe et Vsiècles, puis de nouvelles ont été construites au XVIIIe siècle, abandonnées de nouveau à l’occasion d’un changement de race ovine au XIXe.

Il suffit finalement de peu de choses […] pour impacter sur des millénaires la trajectoire des écosystèmes. : Thierry Dutoit, de l’IMBE

Cette alternance d’utilisations et d’abandons, qui a encore prise aujourd’hui, a été employée par les « écologues historiens » comme un gradient temporel grâce auquel ils ont pu mesurer l’impact des activités menées il y a quelques dizaines, centaines et même milliers d’années sur la végétation actuelle locale. Leurs résultats, publiés en 2020, ont étonné jusqu’aux chercheurs : même après mille six cents ans d’abandon des bergeries romaines, le fait que des brebis aient été concentrées là, dans des enclos, il y a presque deux millénaires, affecte encore aujourd’hui l’environnement en modifiant le sol et la végétation, qui diffèrent de la steppe qui n’a jamais connu d’activités pastorales.

« Notre travail montre que l’homme marque durablement son environnement et qu’il suffit finalement de peu de choses, comme la contention de troupeaux domestiques dans des enclos, pour impacter sur des millénaires la trajectoire des écosystèmes, leur composition, et ce qu’ils vont devenir, commente le scientifique. Et nous parlons ici de pastoralisme extensif, dont les impacts sont bien moindres comparés à ceux générés par les autres activités se développant sur les zones non protégées de la Crau – d’immenses entrepôts logistiques, un aéroport militaire, des vergers intensifs, etc. »

On comprend dès lors la chimère que représentent les opérations de restauration de l’écosystème de la Crau dans son état « originel » – désormais inatteignable et qui n’a de surcroît jamais été une forêt en son centre. Au sujet de ces cicatrices irréparables, le scientifique parle de « seuil d’irréversibilité », au-delà duquel les dégâts causés par les activités humaines sont trop importants pour espérer être réparés à l’identique, et ce d’autant plus dans un contexte de dérèglements climatiques.

Les forêts primaires n’existent plus

Une vision partagée par Guillaume Decocq, directeur de l’unité Écologie et dynamique des systèmes anthropisés à l’université de Picardie Jules-Verne. « Je considère qu’on ne peut pas revenir en arrière en ce qui concerne les écosystèmes, assure-t-il. Le mot restauration est très ambigu et porte à confusion. Il y a deux façons de faire de la restauration : soit avec l’objectif de retrouver des espèces dites patrimoniales, soit pour retrouver des écosystèmes fonctionnels, mais qui n’incluront souvent pas les mêmes espèces que par le passé, tout simplement parce que les conditions ont changé. »

Le scientifique travaille depuis toujours sur la dynamique des forêts, tout d’abord sur un temps relativement « court », deux cents à trois cents ans. Mais cette focale n’expliquait pas tout, alors il est remonté de plus en plus loin, jusqu’à l’époque gallo-romaine, grâce au prisme de l’écologie historique. « L’homme a généralement une vision à court terme des forêts, car personne ne peut se rappeler à quoi ressemblait la forêt des générations précédentes, la vie humaine est bien trop courte comparée à celle d’un arbre », reconnaît-il.

Cette lacune temporelle entretient le sentiment que nous aurions encore en France de vieilles forêts, proches d’un état primitif. Rien n’est plus faux. « Si l’on regarde la forêt de Compiègne en Picardie, au nord de Paris, elle n’existait pas à l’époque gallo-romaine, et ceci est valable pour la grande majorité des forêts domaniales de plaine sur notre territoire. On se demande même où étaient les forêts à cette époque, tellement il en reste peu de traces ! », rappelle Guillaume Decocq.

Grâce à la télédétection par laser, ou « Lidar », qui permet de cartographier des espaces en « supprimant » les informations sur le couvert forestier, révélant du même coup les structures restées dissimulées sous celui-ci, la forêt de Compiègne, connue pour ses vieux chênes et hêtres, a montré un autre visage, bardé des balafres de l’époque gallo-romaine. « Les traces de parcelles sont partout. C’était donc un espace très cultivé et pas du tout forestier, analyse le chercheur. Sur les 14 000 hectares de forêt domaniale, on retrouve plus de 120 sites gallo-romains, qui sont en réalité de petites fermes construites en pierre calcaire. Celle-ci continue d’influencer la dynamique des écosystèmes : elle a modifié localement la fertilité des sols et permis à une végétation plus luxuriante de se développer. »

Pour l’œil averti, ce sont des taches rectangulaires de végétation plus verte (les fermes), ou de plus grands espaces également foisonnants (les champs, sur lesquels on répandait de la craie, en guise d’amendement). « Dans ce que nous appelons la forêt de Compiègne, il n’y a donc pas toujours eu de forêt, mais plutôt des épisodes successifs de cultures, d’abandon et de boisement, puis une nouvelle disparition des arbres, etc. On est loin de l’idée qu’on se fait de la forêt “primaire” ! », commente le scientifique.

Devant l’étendue des différents états par lesquels peut passer une forêt, les porteurs de projets de restauration forestière semblent n’avoir que l’embarras du choix pour déterminer leur objectif : faire renaître une forêt du XIXe ou du XVIIe siècle, voire du Moyen Âge ? Une forêt de cette époque n’aurait par exemple rien à voir avec nos forêts contemporaines.

« C’était un milieu bien plus ouvert, dans lequel les houppiers des arbres n’étaient pas jointifs, les gens ratissaient les feuilles tombées au sol pour en faire de la litière et amenaient le bétail en forêt. Cette présence d’animaux domestiques a remplacé celle des animaux sauvages, comme les grands herbivores, les aurochs par exemple, instaurant une pression beaucoup plus forte sur la forêt. On avait affaire à des sortes de pâturages boisés, tels que ceux qui sont d’ailleurs représentés dans les œuvres d’art de cette époque », décrit Guillaume Decocq.

Une idée de la « Nature »

Choisir un état antérieur, de « référence », est au cœur de bien des discussions écologiques. « Il y a encore beaucoup de projets de restauration qui ne se font pas sur des bases scientifiques, qui reposent sur des savoirs empiriques et sur l’idée de “ce que devrait être la nature” », estime Thierry Dutoit. Les projets de « réensauvagement », par exemple, donnent souvent ce sentiment de « nature ». Celui-ci laisse à penser que les écosystèmes auraient retrouvé un état sauvage, pratiquement inaltéré. Mais ces espaces, dans lesquels on a souvent ramené de grands herbivores, ne sont pas plus naturels que ceux qu’ils sont censés réparer, car ils renferment souvent une trop forte densité de grands herbivores, faute de pouvoir recréer leurs grandes migrations naturelles.

« Cependant il ne faut pas exclure ces projets. Parfois, l’environnement est tellement dégradé par rapport aux écosystèmes historiques que l’on n’a pas d’autre choix que de laisser faire à nouveau la nature. Toutes ces visions de la restauration sont finalement complémentaires. Ce qui serait dommageable, c’est d’avoir un seul dogme ou paradigme et de se dire “ceci a marché ici, alors ça marchera aussi partout ailleurs” », conclut le chercheur.

En novembre dernier, les pays européens sont parvenus à un accord sur la loi européenne sur la restauration de la nature : restaurer au moins 20 % des zones terrestres et 20 % des zones maritimes d’ici à 2030 et tous les écosystèmes qui en ont besoin d’ici à 2050. S’inspireront-ils de l’écologie historique pour mener à bien leur lourde tâche ?

Alice Bomboy à suivre sur Mediapart

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