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En Haute-Marne, l’abattage délirantde 4 000 arbres pour des raisons de sécurité routière déchaîne les passions. «Peut on ramener le président du département à la raison»…

 

La biodiversité
Un plan d’arrachage massif d’arbres, dévoilé cette semaine par le conseil départemental, révolte les associations de protection de la nature. Le ministère la Transition écologique craint une «atteinte à la biodiversité».

Sascha Garcia

«Inacceptable», «délirant», «qu’on foute la paix aux arbres»… Depuis quelques jours, le «plan d’abattage et de sécurisation» du réseau routier de la Haute-Marne n’en finit pas d’insurger. Au cœur des réprobations, le chiffre avancé par le président du conseil départemental, Nicolas Lacroix, de 4 000 arbres susceptibles d’être arrachés, afin de mieux sécuriser les routes de son territoire, dont il a la charge. «C’est sûr que cela peut paraître beaucoup», concède l’élu étiqueté Les Républicains à Libération ce vendredi 16 février. «Mais nous allons étudier la situation arbre par arbre, ce que la loi nous oblige à faire !», temporise-t-il, en vain. Le sujet est remonté jusqu’aux oreilles du ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu, qui a adressé un courrier à l’élu jeudi lui demandant de chercher «des alternatives» à ce projet, craignant une «atteinte à la biodiversité».

Dans le détail, seuls les «arbres malades» et ceux qui «représentent un danger du fait de leur proximité avec la route» sont dans le viseur du plan, détaille Nicolas Lacroix. Les premiers car «ils peuvent perdre leurs branches, voire tomber sur la route», les seconds pour leur emplacement, situés dans la «zone de récupération», et donc susceptibles d’être percutés par une voiture. «Nous avons décidé d’étudier en priorité les arbres situés à moins de 2 mètres de la chaussée, se défend l’élu, qui tente de dédramatiser. Sur les 4 000 arbres, on tombe à 735.» Pas de quoi rassurer les associations environnementales. «Nous sommes vent debout contre l’abattage systématique des arbres. Nous sommes conscients des impératifs de sécurité routière, mais ce ne sont pas les arbres qui attaquent les automobilistes», rétorque à Libération le président de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), Allain Bougrain-Dubourg.

«Les arbres ne sautent pas sur la route…, soupire Nicolas Lacroix. Mais ils grossissent et déforment la chaussée, qui peut faire décoller une moto ou une voiture ! C’est un vrai enjeu de sécurité routière». A ce sujet, le délégué général de l’association 40 millions d’automobilistes, Pierre Chafferay, se désole : «C’est vraiment de la méconnaissance sur le dossier que d’enlever ces arbres». Selon lui, les troncs qui longent le bord de nos routes limitent l’éblouissement et font office d’obstacles visuels entraînant une plus grande vigilance des conducteurs, en plus de les faire ralentir. Un avantage significatif quand on sait que la vitesse est la première cause de mortalité routière en France. En plus d’être le premier département français à rétablir la limitation de vitesse à 90 km/h, le conseil départemental pourrait donc se priver d’un outil naturel précieux.

«Univers de biodiversité exceptionnelle»

Plutôt que de déraciner les arbres, le président a-t-il vraiment d’autres choix ? Oui, selon Pierre Chafferay, pour qui la meilleure solution consiste à ajouter «des glissières de sécurité et des écrans motos», pour protéger les arbres et les usagers. Impossible selon Nicolas Lacroix. «Je n’ai pas la place ! A certains endroits, vous n’avez pas la largeur d’un rétroviseur entre la chaussée et l’arbre», s’impatiente-t-il. «Sinon, et ce n’est pas mieux, je découpe la route, coupe les racines, refais un beau tapis d’enrobé, et je limite l’espérance de vie de l’arbre», argue le président du département. «Il faut être réaliste !»

En bout de chaîne, c’est tout un biotope qui pourrait se retrouver perdant. Comme le décrit le défenseur de la nature, Allain Bougrain-Dubourg, «l’arbre, c’est un univers de biodiversité exceptionnelle. Ça va des petits reptiles, au cortège d’insectes et de mammifères, et un grand nombre d’espèces d’oiseaux, bien évidemment». Et les mesures de compensation, prévues lors de l’abattage d’un arbre, ne satisfont pas les associations environnementales. «J’entends bien qu’en coupant un arbre centenaire pour en replanter un, le compte n’y est pas», concède Nicolas Lacroix. Selon l’élu, le département s’évertue à financer la plantation d’arbres fruitiers, de haies, et de jachères fleuries. «D’autant plus qu’aujourd’hui, les poumons de la Haute-Marne, ça se passe en forêt, pas au bord de la route», estime-t-il. Avec 40 % de surfaces forestières, le département est l’un des plus boisés de la région Grand Est.

«Dans les accidents de la route, les arbres n’y sont pour rien, jamais pour rien», martèle une dernière fois Pierre Chafferay. De son côté, la LPO s’est associée aux associations environnementales locales pour se tenir informés sur le dossier, et «ramener le président du département à la raison», espère Allain Bougrain-Dubourg. La polémique, qui a pris des proportions nationales, servira de leçon à Nicolas Lacroix. «Certains m’avaient conseillé de ne rien dire, et de faire cette campagne d’abattage de façon plus discrète», lâche-t-il en fustigeant le courrier «inacceptable» du ministre de la Transition écologique. Entre la sécurité routière et la préservation de l’environnement, aucun compromis n’aura été trouvé.

Sascha Garcia à suivre sur Libé

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