Histoire du fascisme français
Jean Frédéric Desaix et APPIS
L’extrémisme français entre deux époques. Une réponse aux thèses de Zeev Sternhell et un bilan actuel de la droite extrême.


Fascisme français ? La controverse de Serge Berstein, Michel Winock et Jean-Noël Jeanneney
De nombreux ouvrages traitent de la montée de l’extrême droite en Europe et de la séduction des discours populistes dans un monde de plus en plus complexe. La France n’échappe pas à ce terrain d’études. De nouveaux mouvements extrémistes ravivent d’anciens démons de son histoire.
Les deux ouvrages (un recueil et la revue Lignes) ici recensés sont à mettre en parallèle, comme un écho, du passé vers l’avenir. Leurs motivations sont différentes mais ils offrent une analyse pointue des différents mouvements à l’œuvre en France, d’une part au début du XXème siècle et, d’autre part au début du XXIème siècle.
Ces périodes ne sont pas identiques même si la tentation est grande de construire des passerelles. Il n’en reste pas moins que le cas français passionne. Le berceau des libertés et des droits de l’homme n’a jamais été débarrassé d’une droite ultra-conservatrice. Elle a été l’occasion pour certains historiens d’affirmer que le fascisme prend sa source dans le pays de Rousseau, Voltaire et Montesquieu. N’est-ce pas trop?
La France préfasciste d’avant-guerre
Le débat, initié par l’historien israélien Zeev Sternhell, sur les origines françaises du fascisme ne cesse de se poursuivre. Il mobilise ses contradicteurs qui s’emploient avec détermination à démontrer que la thèse de l’historien des idées ne passe pas la barrière des faits, ni en France, ni en Europe. Non, la France n’est pas le pays où prend naissance, avant 1914, le mouvement fasciste qui inondera l’Europe. Ce n’est pas le travail global de l’historien, dont on peut relire la vie et la pensée dans le livre-entretien Histoire et Lumières, paru l’année dernière et commenté ici, qui est remis en cause. Sa thèse, issue de son étude des mouvements nationalistes français d’avant 1914, ne convainc pas. Pour le démontrer, des grandes signatures de la science politique française et européenne se rassemblent dans un ouvrage justement intitulé Fascisme Français?, et dirigé par Serge Berstein et Michel Winock, celui-là même qui fut, par le passé, l’éditeur de Sternhell… Winock ouvre la voie: même si des mouvements existent en France avant 1914, l’Italie connaît elle aussi sa part d’ombre. Plus grave est l’occultation par Sternhell de la Grande Guerre, qui porte les frustrations d’après-guerre et la violence des mouvements européens des années 1920 d’où naîtra le fascisme. Le mot est d’ailleurs prononcé pour la première fois en 1919, en Italie.
Le rejet en France de l’absolutisme monarchique et clérical au XVIIIème siècle produira des réactions contre-révolutionnaires, mais de là à en faire un véritable système, la nomenklatura universitaire manque de s’étouffer.
Rappel à l’ordre
Les faits sont têtus et constituent un rappel à l’ordre salutaire qu’empruntent Alain-Gérard Slama, Jacques Julliard, Jean-Pierre Azéma, Paul Thibaud ou Jean-Noël Jeanneney. Ce n’est pas une union de circonstance, honorant la mémoire de Réné Rémond et défendant les intérêts d’une caste d’intellectuels directement visée par Sternhell. C’est, semble-t-il, la volonté de sortir d’une controverse et d’éclairer le lecteur sur les démons français du début du XXème siècle: boulangisme, antidreyfusard, Barrès, catholiques conservateurs… Le fascisme, par définition totalitaire, violent et communautaire, ne s’accorde pas en France avec une droite qui, malgré tout, reste attachée majoritairement au fond républicain de l’époque. L’idéalisme philosophique de Sternhell, alimenté par sa vison binaire d’une contre-offensive naturelle à la révolution laïque et républicaine française, relève plus de la caricature que de la démarche scientifique. Steven Englund plonge une plume virulente contre cette vision de la France de l’époque, démontrant que les faits donnent raison à la clairvoyance populaire plutôt qu’aux séductions boulangistes. La France n’a pas été épargnée par les mouvements fascisants et notamment celui du PSF dans l’entre-deux-guerres. Elle a connu, avant la Première Guerre mondiale, un fourmillement préfasciste, à la recherche d’une voie entre républicanisme et nationalisme. L’ouvrage démontre parfaitement comment s’organise, dans tous ces réseaux hétéroclites, la dérive de la pensée. Rien n’en fait pour autant le berceau du fascisme européen, ni la marque d’une quatrième droite française. Ces tentations idéologiques, bardées d’antisémitisme et de nationalisme, trouveront en Italie et en Allemagne une virulence totalitaire et une violence organisée. L’analyse de Sternhell est donc une «relecture du passé qui ne passe pas».
Retour ou renouveau de l’extrémisme au XXIe siècle?
Cette poussée, souvent disséminée, du rejet de l’autre et du repli sur soi n’est donc pas un monopole français. Elle n’est pas non plus celui d’une époque. Le numéro 45 de la revue Lignes présente «Les nouvelles droites extrêmes» et expose avec beaucoup de style et d’intérêt le développement actuel d’une extrême droite toujours aussi diffuse et insidieuse. Le philosophe Jacob Rogozinski et l’essayiste Michel Surya rassemblent de passionnantes contributions d’universitaires sociologues, philosophes, politistes, journalistes, anthropologues. Il ne s’agit pas d’une nouveauté pour les auteurs mais bien d’un retour des conservatismes les plus durs qui ont pu trouver quelques points de convergence dans l’actualité. La question des identités nationales et religieuses, croisant celle des identités sexuelles ou du prétendu enseignement du «genre» dans les écoles, ont donné à voir une étrange kermesse de rue, dans laquelle chacun a tenté de trouver son rôle et placer sa voix. Là aussi, l’ouvrage évite de parler de fascisme, les événements et les discours ne se diluant pas forcément dans les urnes, malgré un Front national qui promet encore des lendemains meilleurs.
L’antisémitisme ou l’homophobie ont repris une place sur la scène médiatique, «dé-tabouisant» des thèmes que l’on croyait définitivement enterrés. Les auteurs décortiquent les mouvements à l’œuvre en France et les discours les plus sidérants entendus durant le printemps 2014, notamment lors du passage de la «Manif pour tous» au «Printemps français». Frédéric Neyrat démontre comment le concept de nationalisme semble parfois dépassé et remplacé par celui d’identitaire, devenu une idéologie qui permet toutes les fantasmagories. Ce discours foncièrement minoritaire et confidentiel a pris une place considérable dans l’espace public. Cette place vient paradoxalement renforcer la légitimité de ces discours absurdes, notamment sur la question du genre, fort bien expliquée par Jean-Philippe Milet. D’une manière générale, la montée du Front national, en parallèle de ces poussées extrémistes, questionne les auteurs car son réservoir est empli d’une peur collective mal identifiée, mêlant l’immigration, la concurrence économique étrangère et la bureaucratie bruxelloise.
Epoques différentes, mêmes dérives?
Entre la nouveauté et le renouveau, l’analogie avec les années 1930 est parfois frappante, notamment pour l’antisémitisme. «Mais attention de ne pas tomber dans l’anachronisme», prévient Jérémy Guedj, «l’Etat d’Israël n’existait pas, ni la cause palestinienne… néanmoins l’histoire s’impose à la réflexion actuelle».
Face à ces mouvances et au choc des résultats aux élections européennes et départementales, Jean-Loup Anselme envisage, non pas la fin des partis de gouvernement mais plutôt une décomposition à gauche et une recomposition à droite. D’autres auteurs sont plus durs, notamment avec la gauche, évoquant une capitulation intellectuelle. Le sociologue Gérard Mauger évoque, quant à lui, le combat «mythologique» entre le beauf et le bobo, préfigurant des luttes sociétales nouvelles.
Ne pas confondre «libéralisme culturel» et «mondialisation néolibérale», réconcilier les champs intellectuels et éducatifs avec la classe populaire, décrypter les hoaxes et autres théories du complot, dénoncer les fabrications de coupables sur mesure… sont autant de propositions détaillées dans cette revue que l’on pourra lire avec beaucoup d’attention.
Aujourd’hui, comme hier, les pratiques politiques et républicaines, faites de constructions partisanes morcelées, se doivent de monter à l’assaut de ces idées conservatrices, racistes et inégalitaires. Le peuple ne doit pas être exclu de ce nouvel avatar du vivre ensemble.
Métissages d’extrême droite
Le monde des droites radicales françaises n’est pas monolithique. Bien au contraire, il est profondément éclaté, ainsi que le montre le dossier « Les 36 familles de la droite », publié en 1999 dans la revue Éléments
, organe néo-droitier vieux d’un demi-siècle. Comme il existe des extrêmes gauches, il y a des extrêmes droites ayant des référents intellectuels qui lui sont propres, des positions antagonistes et des rapports parfois (très) conflictuels. Un néopaïen néonazi aura une conception du monde et de la religion différente, voire opposée, à celle d’un catholique contre-révolutionnaire. Plusieurs lignes de force distinguent les différentes tendances : régionalisme (souvent fédéraliste) contre jacobinisme ; paganisme contre christianisme (fréquemment traditionaliste) ; nationalisme contre européisme ; ethnodifférentialisme contre racisme biologique. Il arrive que ces différents thèmes s’hybrident. Ainsi, le culturalisme des ethnodifférentialistes emprunte aujourd’hui aux théories racistes. Derrière la promotion des « différences » et du refus du mélange, nous trouvons, de façon de moins en moins masquée, des discours défendant la « race blanche » et sa supériorité.
Ensuite, il y a un clivage entre les cadres et les théoriciens, intellectuels souvent issus de milieux aisés, et certains militants, anti-intellectuels et venant de milieux populaires : par exemple, il y a un monde entre les membres de la Nouvelle Droite, de la mouvance nationaliste-révolutionnaire ou de l’Action française, composées de cadres, d’universitaires, de hauts fonctionnaires ou de journalistes, et la mouvance skinhead, peu attirée par les constructions idéologiques complexes. L’extrême droite n’est pas composée que de brutes incultes, loin s’en faut : elle a aussi ses intellectuels. Alain de Benoist ou Dominique Venner en sont de bons exemples.
Les extrêmes droites ne sont pas closes sur elles-mêmes, et des convergences, des alliances sont possibles. À cela, deux raisons : 1/les différences sont moins importantes que les points de convergence dans leur volonté de subvertir la société libérale ; 2/les différences, ou les oppositions, sont mises de côté au profit d’une alliance stratégique, lors d’un combat commun, par exemple lors des manifestations contre la promulgation du mariage homosexuel, ou dans la condamnation de la franc-maçonnerie. On voit des rapprochements dans le rejet de l’Islam et de l’immigration extra-européenne. L’antisémitisme et l’antisionisme, ainsi que la volonté de créer une religion propre aux populations blanches, ainsi que le néopaganisme ou le christianisme identitaire, sont aussi des points de convergence importants.
Plusieurs tendances sont présentes en France ; certaines sont en déclin, d’autres en plein essor. Du fait de leur éclatement, il est difficile d’en brosser un panorama systématique. Parmi les premières, nous pouvons citer les groupuscules strictement nationalistes, comme le Parti de la France ou Synthèse nationale (composés tous les deux d’anciens membres radicaux du Front national), Les Nationalistes d’Ivan Benedetti (nostalgique du régime de Vichy), les différentes factions de l’Action française – mouvement royaliste qui existe depuis l’Affaire Dreyfus, dont les idées, notamment portées par Charles Maurras, ont profondément marqué la culture hexagonale
. Et on recense, parmi les tendances qui sont en progression, les formations populistes (Rassemblement national, Reconquête d’Éric Zemmour) et surtout l’idéologie identitaire.
Le terme « identitaire » renvoie à un courant de l’extrême droite apparu vers le milieu des années 1990, largement théorisé par le Groupe de Recherches et d’Études de la Civilisation Européenne (GRECE), aujourd’hui disparu, et ses revues (Nouvelle École et Éléments), mais dont les idées préexistaient depuis le début des années 1980. Il fait la promotion du régionalisme, condamnant l’immigration – vue comme une colonisation inversée –, propose un « décolonialisme » européen, et rejette le métissage culturel ou physique perçu comme un ethnocide. Les militants qui se réclament de la logique identitaire font l’éloge de l’identité européenne, et plus largement « blanche », de l’enracinement, et rejettent l’universalisme.
La mouvance identitaire, éclatée du point de vue des groupuscules, partage l’idée d’une immigration-colonisation ; celle d’une guerre civile déjà commencée ; une conception ethnique et essentialisée des identités ; la croyance en l’incompatibilité des civilisations entre elles et la nécessité de préserver les différentes aires civilisationnelles ; le principe du choc des civilisations ; la nécessité de mettre en place une « remigration » des minorités ethniques sur le sol européen vers leurs aires civilisationnelles/pays d’origine (y compris pour leurs descendants), etc.
Ce courant est devenu dominant, malgré les dissolutions par le gouvernement de groupuscules comme Génération identitaire. Il s’est massivement diffusé depuis le début des années 2000, aidé par la mise en place de structures dynamiques, promouvant ces discours, comme l’Institut Iliade, fondé en 2014 sur les cendres de la Nouvelle Droite par Philippe Conrad, Jean-Yves Le Gallou et Bernard Lugan (aujourd’hui tous deux conseillers politiques d’Éric Zemmour). Il est destiné à perpétuer la pensée du théoricien identitaire Dominique Venner, en formant des cadres et en organisant des colloques. Ces derniers attirent d’ailleurs des militants instruits et plutôt issus de classes sociales aisées. Comme le montrent ses différentes publications, ce dernier reprend d’ailleurs la logique de défense de la « race blanche » promue à l’origine par le GRECE. Des groupes et des éditeurs ouvertement nazis/néonazis se réclament aujourd’hui de cette idéologie, car elle est historiquement moins connotée que le nazisme. Pour autant, ce dernier n’a pas disparu. Au contraire, des militants se réclament actuellement du national-socialisme et diffusent leurs idées via des maisons d’édition (Pierre Marteau éditeur – le paravent utilisé par un éditeur d’extrême droite pour ses publications antisémites et négationnistes – ; les éditions du Lore) ou des revues (Tabou ou Sparta), qui traduisent ou publient des auteurs, notamment américains (de l’« alt-right », ladite « droite alternative » aux USA), développant des positions nationalistes blanches, suprémacistes ou « postnazies ».
L’antisémitisme et le négationnisme n’ont pas disparu à l’extrême droite. Ces milieux n’ont jamais oublié les vieilles antiennes du « complot juif » et pensent percevoir son action dans les évolutions politiques de notre pays. Certains représentants de cette extrême droite sont ouvertement négationnistes, comme Hervé Ryssen, Boris Le Lay, Jérôme Bourbon ou Vincent Reynouard. Des maisons d’extrême droite rééditent même des brochures antisémites de la Seconde Guerre mondiale, comme l’ont fait les Éditions du Lore avec le catalogue de l’exposition parisienne de 1941 sur « le Juif et la France » ou la brochure Comment reconnaître un Juif ? de Georges Montandon, datant de la même époque, tandis que des théoriciens suprémacistes blancs voient l’action des « Juifs » dans le supposé « génocide blanc » à l’œuvre avec le « grand remplacement » théorisé par l’écrivain Renaud Camus. On peut aussi citer les livres des suprémacistes blancs étatsuniens (Greg Johnson ou Robert S. Griffin) traduits par les éditions Akribeia ou par les pseudo éditions « Pierre Marteau » (comme La Race selon le national-socialisme du néonazi italien Giantantonio Valli). Alain Soral, ancien comédien, réalisateur et essayiste qui prétend articuler valeurs de gauche (« le travail ») et de « droite » (le nationalisme, entre autres), a monté une entreprise qui rapporte, le mouvement « Égalité et réconciliation », association qui s’appuie sur un site internet extrêmement consulté, ce qui a pu assurer la popularité des théories d’extrême droite. Ces dernières sont notamment diffusées via la maison d’édition Kontre-Kulture, qui vend notamment des ouvrages « classiques » de l’antisémitisme d’extrême droite (Gougenot des Mousseaux, Toussenel, Drumont, Ford, Demachy, De Poncins, etc.) et des rééditions du Mein Kampf de Hitler
Enfin, il faut noter le retour en force à l’extrême droite du catholicisme traditionaliste, dans une variante « identitaire ». Longtemps considéré comme désuet ou réactionnaire, il retrouve grâce auprès des militants. Il est considéré aujourd’hui comme la religion des Européens chrétiens et comme celle qui combat l’« invasion musulmane ». Les personnes qui y reviennent, ou qui s’y convertissent, se voient comme de nouveaux chevaliers se battant pour un Occident « blanc ». En outre, il offre une conception complète du monde, morale et traditionnelle de la société, mise en en avant lors des « manifestations pour tous » : contre l’avortement ou la liberté des mœurs, pour une société organique. Il a fréquemment positions antisémites ou antimaçonniques. Cette idéologie réactionnaire au sens propre diffuse aujourd’hui un national-catholicisme via différents groupuscules et sites comme le Salon beige, Civitas, La renaissance catholique, la Fraternité Saint Pie X. Surtout, cette forme particulière du catholicisme s’est diffusée au sein d’autres formations politiques, transmettant ses discours et valeurs, fusionnant très bien avec les considérations identitaires.
L’évolution la plus significative reste néanmoins l’apparition de « youtubeurs » et d’« influenceurs » d’extrême droite, souvent indépendants des groupuscules établis, ce qui ne signifie pas qu’ils sont sans idéologie, bien au contraire. Mais ils ont adapté les discours propres à l’extrême droite au format du consumérisme vidéo : attitude agressive, intervention dynamique, punchline, etc. Plusieurs sortent du lot : l’ancienne porte-parole de Génération identitaire Thaïs d’Escufon, la catholique traditionaliste Virginie Vota, Papacito, l’ancien frontiste Julien Rochedy, le nationaliste blanc Daniel Conversano ou, évidemment Alain Soral. Précédant cet essor, différents militants d’extrême droite ont fondé des sites de « ré-information », qui se présentent comme des alternatives aux informations « mainstream » et cherchent à attirer, dans un contexte d’essor des populismes, les déçus de la presse généraliste et les méfiants envers les médias traditionnels, comme la Fondation Polemia de l’ancien membre du GRECE Jean-Yves Le Gallou, ou Novopress des Identitaires. Tous utilisent une méthode efficace, qui relève de l’« infox », mais aussi des registres de la propagande et de la désinformation : le détournement d’images ou de vidéos. Il s’agit, dans la majorité des exemples, d’un changement de contexte et de légende dans un sens très hostile aux musulmans, à l’islam et aux migrants.
Dans la rue
Parallèlement à cet activisme idéologique, nous voyons, depuis une dizaine d’années, le retour des actions violentes, commises par des groupuscules parmi les plus radicaux, voire des incitations à des actions violentes, comme l’a fait récemment le youtubeur Papacito en mettant en scène le meurtre d’un électeur de la France insoumise représenté par un mannequin. Parmi les groupes régulièrement médiatisés, nous pouvons citer Les Nationalistes d’Ivan Benedetti (issu de la dissolution de L’Œuvre française), la Ligue du Midi de Richard Roudier, les militants du Bastion social (dissous en 2019), membres à l’origine du syndicat étudiant d’extrême droite Groupe Union Défense (GUD), les néonazis, etc. les militants de Génération Identitaire. Ces différentes organisations se retrouvent également chez les Zouaves, une structure violente, mais informelle, fondée en 2018 par de jeunes militants (composée notamment de membres du GUD, de Génération Identitaire, de l’Action française), surtout active à Paris, qui comprend aussi des hooligans, agressant non seulement des antifas, des journalistes, etc., mais encore des militants d’extrême droite critiques envers eux. Elle a été dissoute le 5 janvier 2022. Néanmoins, la principale évolution de ces dernières années reste la multiplication d’actions individuelles ou groupusculaires, indépendantes de toute organisation politique. Cet activisme se caractérise par la forte prégnance des idées survivalistes et identitaires : les personnes impliquées sont persuadées d’être en « guerre » contre une « invasion » arabo-musulmane et se voient comme des résistants. Ils préparent à la fois à la guerre et à survivre dans des zones reculées.
Zemmour, homme providentiel à droite ?
S’il existe différentes tendances à l’extrême droite, aujourd’hui, Éric Zemmour les agrège. Ce journaliste issu d’une famille juive d’Algérie, connu pour ses positions racistes et ses sorties antisémites, a adopté les thèses de l’extrême droite la plus radicale, telle l’idée d’une immigration perçue à la fois comme une forme de colonisation (le « grand remplacement ») et comme une source de criminalité. Il développe également un discours ouvertement décliniste (voir Le Suicide français, 2014), reprenant là encore une vision propre à l’extrême droite (elle imprégnait déjà Les Décombres, pamphlet collaborationniste de l’écrivain Lucien Rebatet paru en 1942).
Plutôt conservateur et souverainiste à l’origine, Éric Zemmour a radicalisé son discours dans un sens ouvertement raciste à partir de 2015, à la suite du succès de son livre Le Suicide français, qui défendait déjà Pétain. Depuis lors, il reprend l’idée, en l’accentuant progressivement, de la dangerosité de l’islam en France, chassant les traces d’une islamisation et d’un multiculturalisme prétendument destructeur d’identité jusque dans les prénoms, dont certains seraient l’expression d’un refus d’intégration. Ainsi, il s’oppose à l’immigration, aux mariages mixtes et au modèle actuel d’intégration, jugé trop laxiste et pas assez assimilationniste. Il reprend aussi, depuis 2009, les thèses de l’existence des races humaines, en particulier celle d’une continuité ethnique des populations européennes. Ses positions sur l’immigration lui ont ouvert les portes de l’extrême droite, en particulier celles de la Nouvelle droite, comme l’a montré sa séance de dédicace le 26 septembre 2018 à la Librairie Nouvelle tenue par François Bousquet, un proche d’Alain de Benoist – l’un des principaux théoriciens de la Nouvelle droite – et actuel rédacteur en chef d’Éléments. Zemmour a ainsi donné plusieurs longs entretiens à Éléments, réalisés à chaque avec François Bousquet
.
Du fait de ses prises de position publiques, Éric Zemmour a été plusieurs fois condamné pour incitation à la haine raciale. La dernière date du 17 janvier 2022. Ces condamnations attirent les éléments les plus radicaux de l’extrême droite, séduits par la teneur de ces discours. Seuls les plus antisémites (Soral
, Jérôme Bourbon, l’actuel directeur de publication du journal Rivarol, fondé en 1951 par des rescapés de la Collaboration, etc.) refusent encore de le suivre. Ce rôle fédérateur a longtemps été dévolu à Jean-Marie Le Pen, qui avait réussi à unir une grande partie de l’extrême droite française sous son nom.
Malgré tout, des négationnistes, des identitaires, des nostalgiques du régime de Vichy ou de l’Algérie française, des néo-droitiers, des catholiques traditionalistes et même un nombre grandissant de cadres du Rassemblement national (Chantal Dounot-Sobraquès, Nicolas Bay, Damien Rieu, Jean Messiha, Gilbert Collard, Jérôme Rivière, etc.) se reconnaissent dans sa candidature. Parmi ses soutiens, nous pouvons citer Philippe Randa, Jean-Yves Le Gallou, Philippe Millau, Tristan Mordrelle, Albéric Dumont, Karim Ouchikh (un proche de Renaud Camus), Philippe Schleiter (le neveu du négationniste Robert Faurisson), Bruno Mégret et, à quelque distance, Charles Million et Marion Maréchal, cette dernière étant en passe de le rejoindre. Plusieurs conservateurs ou membres des Républicains ont également rejoint Zemmour : Guillaume Peltier, Thierry Mariani (passé entre-temps au Rassemblement national), Jean-Frédéric Poisson, Laurence Trochu, Christine Boutin, etc., sans compter des électrons libres comme Paul-Marie Couteaux, Jacline Mouraud, une ancienne figure des Gilets Jaunes, ou Joachim Son-Forget… Zemmour attire aussi des violents, parfois issus des Zouaves et de Génération Identitaire, qui se sont fait remarquer par leur agression de militants de SOS Racisme lors de son congrès au parc des expositions de Villepinte le 5 décembre 2021.

Cela fait partie de la stratégie d’Éric Zemmour, qui est un partisan de la « droite hors les murs » et de l’« union des droites ». Ces concepts renvoient à l’idée d’agréger, ou d’unir, des militants de droite et d’extrême droite autour d’une personnalité forte n’étant pas connue pour son implication dans une organisation militante. Elle a été portée par des individus comme Patrick Buisson, Robert Ménard, Charles Fillon, et déjà Éric Zemmour, après les « Manifestations pour tous »… Il s’agit d’unir des militants autour d’un projet ouvertement conservateur sur le plan des mœurs et autoritaire sur le plan politique, avec un rejet affirmé de l’immigration extra-européenne, dans une logique identitaire. Longtemps considérée comme un échec par certains observateurs, cette stratégie semble payer pour Zemmour, qui se présente aux élections présidentielles de 2022.
Les militants sont à la fois attirés par son discours sur l’immigration et sa conception de l’histoire, en particulier celle de la Seconde Guerre mondiale et de la décolonisation, jouant sur les mémoires des rapatriés d’Algérie, qui relèvent à la fois d’une méconnaissance criante de l’Histoire et d’une réécriture idéologique (du régime de Vichy notamment), comme l’ont brillamment montré Laurent Joly et le collectif d’historiens qui a publié récemment Zemmour contre l’Histoire
. En effet, le polémiste reprend allégrement les lieux communs typiques de l’extrême droite française sous le couvert de l’« anticonformisme ». Surtout, Éric Zemmour offre à l’extrême radicale, discréditée politiquement et idéologiquement, une voix qu’elle n’a plus depuis 1945, une voix face aux historiens « officiels », lesquels diffusent selon lui des « bobards ». Ainsi, la fondation Polémia de l’identitaire Jean-Yves Le Gallou décerne tous les ans des « bobards d’or », visant le supposé « politiquement correct » des « médias officiels ».
Nous avons vu dans cet article que l’extrême droite est un monde complexe, composé de différentes tendances, parfois opposées ou antagonistes. Malgré tout, il existe des invariants, comme le rejet de la PMA, ceux de l’immigration et de la religion musulmane qui permettent de définir ce milieu et aux différentes tendances de se retrouver. Si l’extrême droite reste profondément divisée, elle a trouvé aujourd’hui un héraut en la personne d’Éric Zemmour, qui reprend le rôle qu’avait auparavant Jean-Marie Le Pen.
Les gilets jaunes : à l’extrême droite, l’important c’est de récupérer
Partis et groupuscules ont vite tenté de se rapprocher des gilets jaunes, potentielle manne électorale. Mais le RN est le seul qui semble avoir tiré son épingle du jeu.
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Dès les premiers samedis de manifestation des gilets jaunes, l’extrême droite a flairé l’aubaine : enfin un mouvement social non encadré par les syndicats et les partis de gauche, et il a éclos dans cette «France des oubliés» dont Marine Le Pen se veut l’avocate. Chaque parti a tenté de récupérer le mouvement, avec en général un succès mitigé. «Les gilets jaunes sont à l’image de cette France qui paye toujours la note», estime-t-on à l’époque au Rassemblement national. «Eux, c’est nous : ils expriment ce que je ne cesse d’exprimer», courtise de son côté Nicolas Dupont-Aignan, taulier de Debout la France (DLF). Le souverainiste croit alors avoir un léger avantage sur le RN : l’une des premières vidéos virales appelant à manifester contre la hausse des taxes sur les carburants a été faite par un certain Frank Buhler, adhérent de DLF, qu’il a rejoint en mai alors qu’il allait être exclu du RN pour cause de propos racistes.
Le Rassemblement national comme centre de gravité des gilets jaunes
Un simple tri croisé entre le soutien aux « gilets jaunes » et le choix politique fait lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2017 montre que la France insoumise (LFI) et le Rassemblement national (RN) en attirent l’essentiel. La proportion de ceux qui soutiennent « tout à fait » les « gilets jaunes » est de 47 % dans l’électorat de Jean‑Luc Mélenchon et de 57 % dans celui de Marine Le Pen, bien avant l’électorat de Benoît Hamon où cette proportion n’est plus que de 34 %, de Nicolas Dupont-Aignan (31 %), de François Fillon (15 %) et d’Emmanuel Macron (9 %).
Cette première lecture électorale, qui conduit à penser que l’on est donc dans le « ni gauche ni droite », doit cependant être très vite corrigée par la lecture des autres variables. On voit ainsi que 44 % de ceux qui soutiennent « tout à fait » le mouvement font confiance à Marine Le Pen (dont 21 % disent qu’ils n’avaient pas confiance en elle mais qu’elle a gagné leur confiance) contre 27 % à Jean‑Luc Mélenchon.
De la même façon, certaines variables sont décisives pour l’interprétation de ce soutien. Il en va ainsi du niveau de libéralisme culturel que l’on a mesuré à partir d’un indice construit sur la base de trois questions :
- Faut-il rétablir la peine de mort ?
- Y-a-t-il trop d’immigrés en France ?
- Doit-on abolir la loi autorisant le mariage homosexuel ?
L’indice va donc de 0 à 3 et a été ensuite dichotomisé en deux groupes selon le niveau global de tolérance sociétale. On voit alors que ceux qui soutiennent fortement le mouvement appartiennent à 65 % au groupe à tolérance faible alors que cette proportion tombe à 36 % chez ceux qui ne le soutiennent pas du tout.
Cette orientation axiologique se révèle de manière assez crue dans les réponses aux questions portant sur l’immigration. Par exemple, 38 % des soutiens déterminés au mouvement sont d’accord (tout à fait ou plutôt) avec la proposition selon laquelle l’immigration est une source d’enrichissement culturel, alors que cette proportion grimpe à 62 % parmi ceux qui s’opposent fortement au mouvement. De même, 71 % des soutiens les plus déterminés au mouvement pensent que l’islam est une menace pour la République contre 53 % de ceux qui lui sont clairement hostiles. On pourrait multiplier les exemples. Il ressort de l’analyse que le soutien aux « gilets jaunes » s’inscrit bien plus dans l’univers politique du RN que de LFI.
Marine Le Pen arrive en tête chez les gilets jaunes
La candidate du Rassemblement national (RN) est favorite au sein du mouvement de protestation des gilets jaunes, selon un sondage réalisé par BVA pour le quotidien Ouest-France, paru lundi (11 avril) au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle.
44% des gilets jaunes ont voté dimanche pour la candidate d’extrême droite Marine Le Pen, qualifiée pour le second tour de l’élection présidentielle le dimanche 24 avril, selon les chiffres de BVA. Arrive en deuxième place Jean-Luc Mélenchon, candidat de la France insoumise (LFI) qui recueille 28% de leurs votes, puis Éric Zemmour (Reconquête) avec 8% des voix.
Pour rappel, le mouvement des gilets jaunes a débuté en octobre 2018, initialement pour protester contre l’augmentation des prix du carburant. Rapidement leurs revendications se sont élargies au faible pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires et au pouvoir en place, ces derniers appelant collectivement à la démission d’Emmanuel Macron.
Si la cheffe du RN plait aux gilets jaunes, cela peut s’expliquer entre autres par son opposition totale au passe sanitaire, qu’elle a promis de supprimer si elle était élue présidente de la République.
Lors des manifestations contre le précieux sésame permettant de justifier d’un schéma vaccinal complet ou d’un test Covid négatif, des membres du mouvement étaient présents : en septembre 2021, 121 000 gilets jaunes anti-passe sanitaire défilent dans toute la France, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur.
En août 2021, trois figures des gilets jaunes ont déclaré au site FranceInfo combattre de façon intensive l’instauration du passe sanitaire pour s’opposer à une société « où on trie les individus pour des raisons de santé », selon les dires de Maxime Nicolle, administrateur d’une page Facebook avec plus de 157 000 abonnés.
Pourtant, le chef de file de la France Insoumise avait annoncé de son côté, lors de son rassemblement à Paris le 20 mars, dernier vouloir accorder une amnistie à tous les gilets jaunes.
« Le gouvernement de l’Union populaire réparera tout ce qui peut l’être pour les victimes de l’autoritarisme. Il amnistiera tous les Gilets jaunes condamnés, il garantira et s’assurera du reclassement et de l’indemnisation des victimes d’amputation et d’éborgnement dont la vie a été brisée par les violences policières », avait-il déclaré. Cela n’aura sans doute pas suffi à convaincre.
Marine Le Pen avait réagi dès le lendemain sur France Inter déclarant sa ferme opposition à cette mesure : « Il y a un certain nombre de personnes pendant les événements des “gilets jaunes” qui sont des militants d’extrême gauche qui sont allés là-bas pour casser ou casser de la police, pour détruire des biens publics. Ces gens-là, qu’ils aient été condamnés, je suis désolé de vous le dire, je trouve ça normal ».
Il faut néanmoins garder en tête que trois ans après sa création, le mouvement des gilets jaunes est aujourd’hui assez décousu et dispersé entre plusieurs revendications, sans chef de file défini.
De plus, le sondage indique que 24% des gilets jaunes ne se sont pas rendus aux urnes dimanche 10 avril pour le premier tour de l’élection. Soit 44% + 24 % égal 68 % de fachos et populistes.
Jean Frédéric Desaix et APPIS