La déforestation mondiale a augmenté de 4 % malgré les promesses et les engagements internationaux
Outre le déboisement, la dégradation des écosystèmes forestiers liée aux conséquences du dérèglement climatique et aux prélèvements de bois a un impact majeur.

Ils ont pris les dirigeants au mot et surveillent de près si leurs promesses se concrétisent. Depuis la 26e conférence mondiale pour le climat (COP26) qui s’est tenue à Glasgow en Ecosse en 2021, au cours de laquelle 145 Etats se sont engagés à mettre fin à la déforestation et à la dégradation des terres d’ici à 2030, une vaste coalition organisations de la société civile, constituée notamment d’ONG et d’organismes de recherche, publie chaque année une « Evaluation de la déclaration pour les forêts ».
En 2022, lors de sa précédente édition, ce document signalait « de modestes progrès », même si les pays n’étaient collectivement pas sur la bonne trajectoire pour atteindre leurs cibles. La nouvelle évaluation, publiée lundi 23 octobre, ne confirme pas ces avancées et s’alarme au contraire d’un retour en arrière : la déforestation mondiale a augmenté de 4 % en 2022 par rapport à 2021.
Près de 6,6 millions d’hectares ont disparu, dont 4,1 millions d’hectares de forêts primaires tropicales, extrêmement précieuses pour le climat, la biodiversité et la régulation de différents cycles, tel celui de l’eau. La région tropicale d’Amérique latine et des Caraïbes est particulièrement affectée, et, en valeur absolue, le Brésil, l’Indonésie, la Bolivie et la République démocratique du Congo sont les pays où la superficie déforestée a été la plus importante. L’agriculture (élevage de bétail, production de soja, d’huile de palme…) est le principal facteur de perte de forêt sous les tropiques. A travers la planète, cinquante Etats sont tout de même en bonne voie pour mettre fin à la déforestation sur leur territoire d’ici à la fin de la décennie : c’est le cas du Venezuela, du Guatemala, du Vietnam, de la Malaisie ou encore du Mexique.
« Cet objectif pour 2030 n’est pas seulement une cible qu’il serait agréable d’atteindre : mettre fin à la déforestation est essentiel pour maintenir des conditions de vie acceptables pour l’humanité, rappelle Erin Matson, coordinatrice de l’évaluation et consultante au sein de la société Climate Focus. Mais aujourd’hui, nos investissements dans des activités nuisibles aux forêts sont bien plus élevés que nos investissements dans des secteurs qui leur sont favorables. » Le montant des dépenses néfastes est estimé à environ 500 milliards de dollars (soit 473 milliards d’euros) par an, contre 2,2 milliards de dépenses publiques « vertes ».
Les forêts boréales et tempérées également menacées
L’impact de la déforestation sur le climat est majeur. En 2022, les émissions brutes liées à ce phénomène ont atteint 4 milliards de tonnes d’équivalent CO2, un chiffre en hausse de 2 % par rapport à la période de référence (2018-2020). Autrement dit, si la déforestation était un pays, elle serait le troisième émetteur après la Chine et les Etats-Unis.
Ces déboisements, qui induisent des émissions de CO2 dans l’atmosphère, nuisent aussi à la capacité des forêts à stocker du carbone. Grâce à une nouvelle méthode d’analyse d’images satellitaire, une équipe internationale de chercheurs a réalisé la première carte permettant de voir où se situent les sources et les puits de carbone à l’échelle planétaire. Leur étude, publiée début octobre dans Nature Geoscience, établit qu’au cours de la dernière décennie, les forêts mondiales ont séquestré en moyenne 500 millions de tonnes de carbone par an. Elle montre aussi que les forêts boréales et tempérées sont devenues les principales contributrices à ce puits de carbone, alors que les vastes forêts tropicales n’absorbent quasiment plus de CO2.
« Ces résultats sont très inquiétants, souligne Jean-Pierre Wigneron, chercheur à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement et l’un des auteurs de l’étude. Il y a un potentiel de séquestration énorme dans les zones tropicales, mais celui-ci ne fonctionne plus à cause de la déforestation et de la dégradation. Et les forêts boréales et tempérées ne peuvent constituer qu’un puits très limité, qui est en plus en danger. » Les sécheresses répétées observées au cours des dernières années, ainsi que les immenses incendies et les autres effets du dérèglement climatique réduisent la capacité de ces écosystèmes à absorber du carbone, comme cela a déjà été observé en France.
Une autre étude, publiée le 3 juillet dans Communications Earth & Environment, montre également que le puits de carbone des forêts d’Europe de l’Est est en déclin, « sous l’effet combiné des récoltes de bois et des perturbations liées au dérèglement climatique ».
Renforcer les droits des peuples autochtones
Au-delà de la déforestation, la nouvelle évaluation analyse aussi les conséquences de cette dégradation des forêts. « La déforestation est le mot à la mode mais la dégradation, dont on ne parle jamais, est aussi extrêmement importante, explique Erin Matson. Elle implique une perte de carbone, une perte de l’intégrité des écosystèmes et une perte de la biodiversité forestière. Selon ces indicateurs, la forêt est en déclin dans de nombreuses régions du monde. » Les dernières données montrent que le nombre d’espèces d’oiseaux, de mammifères, de reptiles et d’amphibiens qui vivent dans des habitats forestiers a décliné de 79 % entre 1970 et 2018. En 2022, la perte de couvert forestier a en revanche diminué dans les zones dites « clés pour la biodiversité », des sites identifiés comme particulièrement importants.
Dans un autre rapport publié lundi, le Fonds mondial pour la nature (WWF) liste plusieurs actions prioritaires pour atteindre les objectifs de la déclaration de Glasgow. L’ONG appelle à rediriger ou supprimer les subventions néfastes, à mobiliser des flux financiers publics et privés massifs, à réformer les accords commerciaux globaux qui incitent à la conversion des terres et à renforcer les droits des peuples autochtones et des communautés locales, qui jouent un rôle crucial pour la préservation des écosystèmes. « Ces solutions sont déjà en place, mais de manière fragmentée et à petite échelle, note Mary Gagen, responsable forêts au sein de la branche britannique du WWF. Nous devons les intensifier de toute urgence. »