La disqualification totale pend au nez de la gauche »
L’analyste politique Chloé Morin, qui vient de publier un livre, brosse le portrait d’une gauche contaminée par le wokisme.

Et la France céda aux sirènes wokes… Dans son dernier essai, Quand il aura vingt ans (Fayard), la politologue Chloé Morin analyse la progression du wokisme dans l’opinion publique française et dans les cercles politiques de gauche. Ce phénomène importé des États-Unis, pour mémoire, agglomère un gloubi-boulga de concepts, à savoir l’intersectionnalité et la dénonciation des systèmes d’oppression sociaux, racistes ou sexistes.
« À quoi ressemblera la France quand mon fils aura vingt ans ? À quoi ressemblera le pays des Lumières s’il continue à se fracturer ainsi de l’intérieur ?
Un grand nombre de citoyens inquiets, qu’ils soient parents ou non, se posent ces questions légitimes auxquelles les responsables politiques peinent à répondre. Notre société est bousculée par une nébuleuse de pensées minoritaires dont nous connaissons très mal les contours. Nous la désignons par le terme wokisme, objet hautement inflammable qui agrège différents…
Chloé Morin: «Le wokisme est un héritier du trotskisme»
Quand les wokes vous dénient le droit de parler de racisme si vous n’êtes pas noir, ou de féminisme si vous n’êtes pas une femme, ils installent un récit de l’intolérance au nom justement d’une tolérance qu’ils revendiquent pourtant. De mon point de vue, c’est une faute grave. […] Revenons aux auteurs précurseurs du wokisme pour en comprendre les origines: tout part de l’idée d’un éveil de la société à ses biais et errements, d’une prise de conscience des discriminations qui persistent en dépit de textes juridiques proclamant l’égalité de tous. […] C’est l’histoire d’un monde universaliste de progrès égalitaire que les appels à l’éveil voudraient solder, par une révision des récits considérés comme imposés par le dominant blanc, occidental, masculin par essence, coupable à travers les âges de dicter à «la multiplicité »
« Pour les wokistes, la fin justifie tous les moyens » 
ENTRETIEN – Ils effraient souvent, indiffèrent parfois… Les militants néoféministes ou décoloniaux constituent-ils un phénomène de gauche radicale comme un autre ? Dans son dernier livre, Chloé Morin a mesuré l’ampleur du wokisme et le danger qu’il représente pour la démocratie.
Le wokisme, ou « éveil », déchaîne les passions entre les extrêmes. Comment définissez-vous ce phénomène, sachant que les militants eux-mêmes n’utilisent pas ce mot ?
CHLOÉ MORIN – Il est vrai que nous sommes face à une nébuleuse de pensées, qui comprend notamment le néoféminisme et le décolonialisme. Il n’existe pas de définition qui fasse consensus dans le monde académique. Pour moi, le wokisme est une vision manichéenne, où le monde se compose uniquement de dominants et de dominés, chacun étant enfermé dans sa case étanche et sans autre perspective que le conflit. Les dominants, ce sont les hommes, l’Occident, Israël… Les dominés sont les femmes, les anciennes colonies, les Palestiniens… L’objectif poursuivi est simple : renverser les rapports de domination. Ce mode de pensée s’est installé dans les débats, dictant l’agenda médiatique grâce à une grande maîtrise des codes des réseaux sociaux et des médias d’information continue. Les activistes wokes considèrent que la fin justifie tous les moyens. Ainsi, ils n’hésitent pas à piétiner la présomption d’innocence, ou encore à intimider leurs cibles : des pièces de théâtre et des conférences ont été empêchées, la censure gagne dans l’édition et le cinéma, dans les entreprises. Par peur de représailles, de plus en plus de citoyens n’osent plus exprimer leur désaccord.
Ingouvernable, la France ? Irréconciliables, les Français ? Comment la patrie conquérante et triomphante des Trente Glorieuses peut-elle, soixante ans plus tard, se retrouver dans une telle situation de blocages, d’inquiétudes et de colères ? Neuf Français sur dix trouvent que notre pays est divisé socialement, politiquement, sur les plans culturel et religieux, selon le sondage sur le climat social et la gouvernance spécialement réalisé pour ce nouvel essai, qui explore les ultimes pistes permettant de nous sortir de l’impasse. Quelles stratégies adopter face à une société rétive à tout changement, figée par un État trop lourd et une administration pléthorique, écrasée par la crise sociale, tétanisée par un absurdistan démocratique que tout le monde dénonce, mais que personne ne parvient à réparer ? Chloé Morin, dans un travail méthodique d’investigation, ouvre le débat avec une trentaine de responsables de la vie politique, du monde économique et des médias : Édouard Philippe, Laurent Berger, Valérie Pécresse, François Ruffin, Jean-Dominique Senard, Anne Sinclair, Philippe Martinez et… Marine Le Pen. Et cette perspective : les Français, désabusés, vont-ils finir par porter au pouvoir la seule option politique qu’ils n’ont pas encore essayée ? Chloé Morin est politologue, spécialiste de l’analyse de l’opinion et de la communication publique. Ancienne conseillère du Premier ministre (2012-2016), experte associée à la Fondation Jean-Jaurès, elle a cofondé Societing, dont elle est directrice générale.
« Pour les wokistes, la fin justifie tous les moyens »
Chloé Morin, Quand il aura vingt ans, Fayard, 7 février 2024, 320 p., 21,50 €.
Ils effraient souvent, indiffèrent parfois… Les militants néoféministes ou décoloniaux constituent-ils un phénomène de gauche radicale comme un autre ? Dans son dernier livre, Chloé Morin a mesuré l’ampleur du wokisme et le danger qu’il représente pour la démocratie.
On touche ici à des sujets auxquels les Français sont attachés : la lutte contre les discriminations, l’égalité, le combat contre le sexisme et ses violences. Ces causes nourrissent une forme d’impatience, notamment chez les plus jeunes. Et, pour certains, comme je le disais, la fin en vient à justifier tous les débordements, même les moins démocratiques. Notre héritage révolutionnaire ou l’exemple du trotskisme devraient pourtant nous rappeler que, lorsqu’on utilise tous les moyens au service d’une cause messianique, cela ne se finit jamais très bien… On écrase sans états d’âme la présomption d’innocence, les principes du contradictoire nécessaires à des procès équitables, l’habeas corpus, l’universalisme des Lumières… Ce sont bien les moyens, davantage que les objectifs poursuivis, qui distinguent le wokisme de la gauche républicaine et universaliste.
Ce clivage entre l’action directe et la négociation a toujours existé à gauche, depuis les mouvements ouvriers du XIXe siècle…
Les jeunes se tournent vers le wokisme parce qu’ils croient que la gauche sociale-démocrate a échoué à combattre les discriminations. Or l’égalité est au cœur du logiciel de la gauche. Le problème, c’est que le chemin emprunté par les activistes risque de disqualifier l’ensemble de ceux qui se battent pour la faire progresser. Car enfin, la question mérite d’être posée : qui profite du rejet grandissant du wokisme ? Les conservateurs et tous ceux qui disqualifient le combat pour l’égalité ! La gauche républicaine doit reprendre le dessus, regarder en face ces dérives, et s’en détacher clairement. Sinon, j’ai la certitude qu’elle ne reviendra pas au pouvoir avant de très longues années.
Sont-ils vraiment dangereux ou simplement zélés et bruyants ?
Outre le fait qu’ils pourraient condamner durablement à la marginalité le combat pour l’égalité, ils ont de nombreux effets nocifs. On juge acceptable de remplacer une injustice par une autre. On balance des noms sur les réseaux, on détruit des carrières et des réputations. Le directeur de Sciences-Po Paris, Mathias Vicherat, n’est ni visé par une plainte, ni encore moins condamné, mais on exige sa démission séance tenante au nom d’une certaine idée de l’exemplarité. Nicolas Bedos, qui n’a été ni jugé ni condamné par la justice, se voit interdire par Amazon de faire la promotion de sa série Alphonse, mais aussi, avec lui, l’intégralité du casting, de Jean Dujardin à Charlotte Gainsbourg. On censure, on efface, on intimide, on dénonce… La justice s’est construite pour mettre fin, notamment, à la vengeance privée. Et voilà qu’on revient, avec l’aide précieuse des réseaux sociaux et la complicité active de certains médias, au Moyen Âge. […]
Vous soulignez aussi l’antisémitisme de la pensée woke.
Elle considère que l’État hébreu est un colonisateur, et ne tient aucun compte des circonstances de sa naissance, à savoir la Shoah. Les Juifs sont des dominants (des Palestiniens), et ne peuvent donc pas être en même temps des victimes. Donc l’antisémitisme n’existe pas, c’est un point aveugle de la pensée woke. C’est pour cela aussi qu’ils ne condamnent pas le terrorisme du Hamas. Je note aussi que le patriarcat est toujours dénoncé, sauf le patriarcat musulman. Car, pour eux, les musulmans font partie des dominés.
A-t-on échoué à transmettre les valeurs universalistes aux jeunes générations ? Les parents nés dans les années 1960 ou 1970, qui ont vu chuter le communisme, ont-ils cru que le progrès irait de soi ?
Oui, le wokisme fait partie des conséquences d’un échec de la transmission de nos valeurs et principes fondamentaux. Rendez-vous compte : au pays de Charlie, la moitié des Français pensent qu’on ne devrait pas critiquer les religions ! Or l’idée qu’il ne faudrait jamais offenser quiconque est d’une grande perversité : c’est la fin du débat public. Il y aura toujours quelqu’un pour se dire offensé par vos propos. Si le ressenti individuel devient la limite de toute expression, alors tout le monde se taira. On aboutit à une dictature horizontale. […] »
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Un grand nombre de citoyens inquiets, qu’ils soient parents ou non, se posent ces questions légitimes auxquelles les responsables politiques peinent à répondre. Notre société est bousculée par une nébuleuse de pensées minoritaires dont nous connaissons très mal les contours. Nous la désignons par le terme wokisme, objet hautement inflammable qui agrège différents courants en lutte contre les discriminations, des mouvements décoloniaux aux associations LGBT, en passant par l’indispensable combat pour l’égalité entre les femmes et les hommes « .
Dans cet essai, Chloé Morin livre une analyse du phénomène woke, appuyée par des sondages inédits qui, pour la première fois, permettent de le quantifier. À travers cinq dystopies, l’auteure s’autorise aussi des détours par la fiction pour imaginer ce que serait notre futur immédiat soumis aux ravages d’un mouvement qui s’est détourné des idéaux humanistes de ses origines.
Une voie existe, entre ceux qui condamnent en bloc cette vague perçue comme un nouveau totalitarisme et ceux qui, au contraire, estiment que ce combat est une fin qui justifie tous les moyens. Gardons espoir.
APPIS et MCD
Publications
- Les Inamovibles de la République : Vous ne les verrez jamais, mais ils gouvernent, Éditions de l’Aube, 8 octobre 2020, 224 p.
- Avec Daniel Perron, Être vieux: relégation ou solidarité ?, Éditions de l’Aube/Fondation Jean Jaurès, coll. « Monde en cours », 2021, 94 p.
- Le Populisme au secours de la démocratie ?, Gallimard, coll. « Le débat », 2021, 176 p..
- On a les politiques qu’on mérite, Fayard, 2022, 324 p.
- On aura tout essayé, Fayard, 2023, 400 p.
- Quand il aura vingt ans : À ceux qui éteignent les Lumières, Fayard, février 2024, 320 p.
