« La maîtrise du foncier est la condition sine qua non de notre souveraineté alimentaire »
Ludovic Aventin, fondateur de Terra Hominis
En vingt ans, l’équivalent de la surface de l’Italie en terres agricoles a été acheté par des fonds d’investissement dans le monde, s’alarme, dans une tribune, Ludovic Aventin, fondateur de Terra Hominis, qui appelle le gouvernement à miser sur l’épargne des Français pour « conserver un contrôle de la terre à la table ».
Liberté, Egalité, Fraternité… Souveraineté ? Les crises que nous avons vécues ces dernières années ont eu des conséquences nombreuses, parmi lesquelles le changement de paradigme du concept de souveraineté. La crise sanitaire mondiale a révélé, par son imprévisibilité, notre dépendance aux produits de santé. Le conflit ukrainien, pas davantage prédictible, a, lui, mis en exergue notre dépendance aux produits agricoles.
Notre incapacité à assurer notre approvisionnement en produits essentiels a ainsi mis en lumière la nécessité de la souveraineté. Auparavant perçue comme une épithète autarciste et nationaliste, la souveraineté est devenue synonyme d’indépendance et de liberté. Le gouvernement la brandit désormais en étendard, rebaptisant ses institutions, à l’instar du ministère de l’agriculture « et de la souveraineté alimentaire ».
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Les bouleversements climatiques et la crise de l’eau, dont nous percevons de manière exponentielle les prémices, sont là pour nous rappeler que cette question de la souveraineté alimentaire n’est pas derrière nous. Dans ce contexte, si se nourrir est une nécessité, l’agriculture en est le préalable. La maîtrise du foncier est donc la condition sine qua non de notre souveraineté alimentaire.
Des investissements pour des cultures de rente
D’autres pays et des entreprises l’ont bien compris. La « Land Matrix », une initiative mondiale et indépendante de suivi foncier réunissant des partenaires internationaux et régionaux, tels que le Cirad, un organisme français de recherche agronomique et de coopération internationale pour le développement durable des régions tropicales et méditerranéennes, a enregistré 1 865 transactions de terres survenues entre 2000 et 2020, couvrant une superficie totale de 33 millions d’hectares.
C’est l’équivalent de l’Italie ou des Philippines qui a changé de main en vingt ans au bénéfice, dans une large majorité, de grandes entreprises de fonds d’investissement états-uniens, chinois, brésiliens, malaisiens et chypriotes. En 2021, le « Bilan de la ruée mondiale sur les terres » de la Land Matrix indiquait que ces investisseurs privilégiaient les cultures de rente et mettaient, par conséquent, en péril la sécurité alimentaire des zones géographiques concernées.
Plus encore, le bilan alertait sur une prochaine accélération des investissements fonciers, compte tenu de l’augmentation des prix des denrées agricoles et de celui du bois. Cette alerte doit sonner comme une menace.
En France, rester maître du foncier agricole
La France, en effet, dispose des terres les moins chères d’Europe, d’après le rapport « Evolution des modes de portage du foncier » du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) de février 2023 : l’hectare agricole y vaut « en moyenne 6 000 euros quand il est libre (4 500 euros quand il est loué) contre 10 000 euros en Pologne, 12 000 euros en Espagne et en Grèce, 17 000 euros en Slovénie, 18 000 euros au Danemark, 21 000 euros en Allemagne, 23 000 euros en Irlande, 25 000 euros au Royaume-Uni, 30 000 euros en Suisse, 63 000 euros aux Pays-Bas ».
En euros constants en France, le prix de terre agricole équivaut à celui de 1965. Avant cette course au foncier, que nous pouvons cette fois anticiper, il nous faut retenir les leçons du passé et garder la maîtrise sur le foncier agricole pour ne pas être captifs d’entreprises ou de pays étrangers. Se nourrir étant le besoin le plus essentiel, les Candide deviendront les premiers maillons de la chaîne alimentaire.
Ces cataclysmes passés, présents et à venir nous commandent de conserver un contrôle de la terre à la table. A cet égard, le projet de loi d’orientation agricole, que devait présenter le ministre de l’agriculture, le mercredi 24 janvier, nous rappelle que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Par la création d’un nouvel outil de portage foncier, l’intention du ministère était de mobiliser l’épargne des particuliers pour acquérir des terres et les louer à long terme à un agriculteur.
Plus une approche financière
Or, le ministère a fait le choix de nommer cet outil « groupement foncier agricole d’investissement » (GFAI) plutôt que « groupement foncier agricole d’épargnants » (GFAE). Loin d’être un détail sémantique, le ministère qualifie ainsi nos terres agricoles non de moyen pour sécuriser notre alimentation, mais de produits financiers. Lesquels, logiquement au vu du profil des acquéreurs, appelleront une hausse des dividendes de fermages qui se répercutera inéluctablement sur les agriculteurs et les citoyens. Alors que le foncier fait l’objet d’appétits voraces, le message envoyé est une invitation.
En privilégiant l’appellation de groupement d’épargnants, le message serait celui de la protection. C’est alors aux Français que le ministère s’adresserait, leur rappelant qu’ils disposent de 6 000 milliards d’euros d’épargne financière et que la valeur totale du foncier agricole représente 160 milliards d’euros. Clair est le calcul, limpide serait la communication du ministère de la souveraineté alimentaire : seuls 2 % de l’épargne des Français suffirait à sécuriser leur besoin le plus essentiel, se nourrir.
En privilégiant cette appellation financière, le gouvernement manque une deuxième occasion, particulièrement regrettable en ces temps où agriculture et société semblent ne plus parler le même langage. Mettre l’accent sur un outil de portage de foncier à disposition des Français aurait été l’occasion de retisser les liens. Car, de nos jours, agriculteurs et citoyens sont devenus producteurs et consommateurs. Beaucoup de ces derniers oublient que la nourriture est une culture, ignorent les contingences des saisons, les contraintes du temps, les exigences du métier d’agriculteur et la susceptibilité de la nature.
Terra Hominis, première société à mission dans le domaine agricole, spécialisée dans le financement participatif de domaines viticoles afin de faciliter l’installation ou le développement de vignerons.
Ludovic Aventin(fondateur de Terra Hominis)