Sélectionner une page

Lire et relire l’auteure Anne Dufourmantelle, femme d’une « humanité exceptionnelle »…

La philosophe, romancière et psychanalyste, morte brusquement le 21 juillet 2017, laisse une œuvre importante.

Née à Paris le 20 mars 1964, Anne Dufourmantelle a trouvé la mort le 21 juillet 2017, sur la plage de Pampelonne, près de Ramatuelle (Var), dans des circonstances tragiques en portant secours au fils d’une de ses amies âgé de 10 ans, qui était en train de se noyer. Au cours de ce sauvetage, elle a succombé à un arrêt cardiaque. Anne Dufourmantelle avait 53 ans.

Philosophe, romancière, psychanalyste, auteure d’une œuvre importante, elle était la fille d’une psychanalyste d’obédience jungienne et avait soutenu sa thèse de philosophie en 1994 sous la direction de Jean-François Marquet, avec pour thème : « La vocation prophétique de la philosophie ». Elle en fera un livre (Cerf, 1998). Elle y donnait un portrait fulgurant de deux figures emblématiques du « dessaisissement subjectif » : Cassandre, sombre personnage de la tragédie d’Eschyle, et Jonas, prophète de la Bible. L’une incarne la voie de la fatalité, l’autre indique que la prédiction inaccomplie ouvre à un avenir où l’homme accède à une humanité spirituelle. Le destin de ces deux héros retiendra sans cesse son attention.

Philosophe et psychanalyste

Amie de Jacques Derrida et d’Avital Ronell – elle publiera un dialogue avec chacun (De l’hospitalité, Calmann-Lévy, 1997, et American Philo, Stock, 2006) –, elle mêlait avec bonheur ses activités de philosophe et de psychanalyste, tout en étant à la fois éditrice (d’abord, chez Calmann-Lévy, puis chez Stock) et chroniqueuse au journal Libération. La compagne de l’écrivain Frédéric Boyer était aussi diplômée de l’université de Brown (à Providence, Etats-Unis) et enseignante à NYU, se réclamant d’une inspiration spinoziste pour cerner les relations entre fatalité et liberté, thème majeur de l’ouvrage qu’elle consacra en 2007 à La Femme et le Sacrifice, d’Antigone à « La Femme d’à côté » (Denoël).

Analysée par Serge Leclaire et membre active du Cercle freudien, elle recevait ses patients avec une douceur extrême, au cinquième étage sans ascenseur de son cabinet de la rive gauche. Cette « chercheuse inlassable », comme le souligne le psychiatre et psychanalyste Guy Dana, son ami et « superviseur », faisait preuve aussi d’une « humanité exceptionnelle », attentive aux souffrances d’autrui et prête à se dévouer en toutes circonstances. Elle regardait le rêve comme l’instrument majeur d’une transformation de soi : « On peut rendre fou quelqu’un, disait-elle, en l’empêchant de rêver. On peut aussi sauver sa vie en écoutant ses rêves à temps. » (L’Intelligence du rêve, Payot, 2012).

En 2009, dans En cas d’amour. Psychopathologie de la vie amoureuse (Payot), elle décrivait les souffrances des couples – querelles, jalousies, séparations, trahisons – en se demandant pourquoi tant d’hommes et de femmes prennent un malin plaisir à répéter inconsciemment des situations anxiogènes au point de se transformer la vie en supplice permanent. Mais surtout, elle se demandait en quoi la dictature de la transparence, propre à la société postmoderne, portait atteinte à l’intimité de chacun. D’où sa réflexion sur une nécessaire Défense du secret (Payot, 2015).

La douceur et le risque

Anne Dufourmantelle n’était pas tendre avec les mères. Dans un essai de 2001, La Sauvagerie maternelle (Calmann-Lévy), elle n’hésitait pas à affirmer que toute mère est sauvage, en tant qu’elle fait le serment, inconsciemment, de conserver toujours en elle le lien qui l’unit à son enfant depuis la naissance. Et elle soulignait que cette attitude se perpétuait bien souvent de mère en fille.

Et pourtant, face aux violences du monde contemporain, elle soutenait l’idée que la douceur est une puissance infinie. Elle en faisait une fête permettant de transformer « l’effraction traumatique » en créativité : « La douceur appartient à l’enfance, elle est un retour sur soi, le nom secret de la beauté et de l’élan mystique » (Puissance de la douceur, Payot, 2013).

C’est dans un livre de 2011, L’Eloge du risque (Payot), qu’elle développe ce qui a été son engagement le plus émouvant. Elle y commente en effet la célèbre phrase d’Hölderlin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve » pour affirmer que ce temps du risque – celui des résistants – serait le contraire miraculeux de la névrose. Prendre le risque d’aimer, de vivre afin de s’extirper de toute dépendance, tel serait pour le sujet l’essentiel de toute forme d’éthique. Anne Dufourmantelle aura eu, jusque dans cette mort tragique, le courage de se saisir du magnifique poème d’Hölderlin.

La douceur comme puissant parfum de subversion selon Anne Dufourmantelle

Portrait d'Anne Dufourmantelle, psychanalyste et philosophe française, à l'occasion de la 34e Foire du Livre le 8 novembre 2015, à Brive-la-Gaillarde, France.

Anne Dufourmantelle

Anne Dufourmantelle n’a jamais craint de prendre des risques. On sait que l’autrice d’Éloge du risque (Payot, 2011) est morte d’un arrêt cardiaque en tentant de sauver un enfant de la noyade en 2017. Philosophe et psychanalyste, elle n’avait bien sûr jamais craint de relever certains défis intellectuels, comme de passer au crible de la philosophie des sujets perçus comme non nobles par les philosophes. La douceur en est un.

Force révolutionnaire

Dans son magnifique Puissance de la douceur, Dufourmantelle prend même le contre-pied des clichés associés à ce concept trop dénigré. Elle la présente comme une force révolutionnaire, une puissance subversive : “La douceur provoque de la violence car elle n’offre aucune prise possible au pouvoir […]. Du prince Mychkine aux vagabonds de Hamsun, ceux qu’on a appelés les innocents ne se savent pas porteurs d’une douceur qui les voue à l’errance et à la solitude. Sa contiguïté avec la bonté et la beauté la rend dangereuse pour une société qui n’est jamais autant menacée que par le rapport d’un être à l’absolu.

« Le soin, l’amour, la justice, le pardon, la bonté, la sublimation, la réparation, la création, la pénombre : la philosophe interroge brillamment toutes les facettes de cet “instinct au plus près de l’être, qui ne serait pas seulement affecté à la conservation de l’être, mais à la relation”. Y compris à la relation avec soi-même. À noter que son Éloge du risque est aussi disponible en poche.

Comment faire entendre le manque de la douceur dans l’existence, la mémoire, la fragilité des êtres ?

Ce manque n’est presque pas audible, je ne sais même pas s’il est vraiment perçu. Il apparaît en creux dans la norme de plus en plus présente que fait peser une société qui se veut démocratique et libérale mais dont la logique consumériste fait s’indifférencier les êtres dans une économie qui ne souffre aucun « état d’âme ».

La douceur est d’abord une intelligence, de celle qui porte la vie, et la sauve et l’accroît. Parce qu’elle fait preuve d’un rapport au monde qui sublime l’étonnement, la violence possible, la captation, la peur en pur acquiescement, elle peut modifier toute chose et tout être. Elle est une appréhension de la relation à l’autre dont la tendresse est la quintessence.

Si la douceur était un geste, elle serait une caresse.

La douceur appartient à l’enfance, elle est un retour sur soi, le nom secret de la beauté et de l’élan mystique.

La douceur est l’un des noms de cette réconciliation avec ce qui a été refoulé, exilé dans le passé et ainsi « repris » avec mansuétude et le courage qu’il faut pour s’avouer qu’on y était, en conscience.

La douceur est ce qui nous permet d’aller au-devant de cet étranger qui s’adresse à nous, en nous. C’est la voix que le poète anime, et recueille.

La douceur a fait pacte avec la vérité ; elle est une éthique redoutable.

La douceur allège la peau, disparaît dans la texture même des choses, de la lumière, du toucher, de l’eau. Elle règne en nous par de minuscules brisures de temps, donne de l’espace, enlève leur poids aux ombres.

La douceur suffit-elle à guérir ? Elle ne se munit d’aucun pouvoir, d’aucun savoir. L’appréhension de la vulnérabilité d’autrui ne peut se passer pour un sujet de la reconnaissance de sa propre fragilité. Cette acceptation est une force, elle fait de la douceur un degré plus haut, dans la compassion, que le simple soin. Compatir, « souffrir avec », c’est éprouver avec l’autre ce qu’il éprouve, sans y céder.

Elle ne peut se trahir, sauf à être falsifiée. La menace de mort même ne peut la contrer.

La douceur est politique. Elle ne plie pas, n’accorde aucun délai, aucune excuse. Elle est un verbe : on fait acte de douceur. Elle s’accorde au présent et inquiète toutes les possibilités de l’humain.

De l’animalité, elle garde l’instinct, de l’enfance l’énigme, de la prière l’apaisement, de la nature, l’imprévisibilité, de la lumière, la lumière.

C’est une part du monde sauvage déposée là.

Il n’y a pas de seuil à la douceur, plutôt une continuelle invitation à être contaminée par elle, qui peut se briser en un instant. »

Recension par MCD

Puissance de la douceur d’Anne Dufourmantelle (Rivages Poche/“Petite Bibliothèque”), 132 p., 8,50 €. En librairie.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *