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Au Pérou, un procès emblématique de la violence contre les défenseurs de l’environnement

Ces dix dernières années, pas moins de 45 d’entre eux, majoritairement des autochtones des régions amazoniennes, ont été assassinés en toute impunité et dans l’indifférence du pays.

Amanda Chaparro (Cuzco, Pérou)

Coupe de bois dans la province de Coronel Portillo (département d’Ucayali), au Pérou, en janvier 2019.

 Coupe de bois dans la province de Coronel Portillo (département d’Ucayali), au Pérou, en janvier 2019.

C’est le cas le plus emblématique de la violence exercée par les mafias contre les défenseurs de l’environnement : le nouveau procès des présumés assassins des « quatre de Saweto », dernier épisode d’une bataille judiciaire qui aura duré dix ans, se déroule en ce moment dans la région amazonienne d’Ucayali, dans le centre-est du Pérou.

Il symbolise l’inaction de l’Etat et le manque de protection accordé aux populations autochtones. Les victimes avaient en effet demandé en vain, pendant de nombreuses années, l’aide des autorités face aux menaces de mort constantes dont elles faisaient l’objet.

Les faits remontent aux années 2010. Edwin Chota, chef de la communauté Ashéninka (l’une des 51 ethnies amazoniennes que compte le Pérou) d’Alto Tamaya-Saweto, en Ucayali, et trois autres dirigeants dénonçaient alors avec véhémence les mafias du bois opérant en toute impunité sur leur territoire, depuis le milieu des années 2000.

Cette région du Pérou, à la frontière du Brésil, est connue pour être l’un des épicentres du trafic de bois tropical. De manière générale, les territoires amazoniens sont en proie, depuis le début du siècle, à la croissance exponentielle des économies criminelles : narcotrafic, usurpation de terres, trafic de bois, mines d’or illégales, etc.

Mafias du bois

Edwin Chota avait porté plainte à diverses reprises pour « bûcheronnage illégal » et « déprédation de la forêt » au sein du territoire communal. En pure perte puisque, le 1er septembre 2014, lui et les trois autres leaders Ashéninka sont cruellement assassinés. Les barques sur lesquelles ils circulent sont prises dans une embuscade : ils sont tués de plusieurs coups de feu et leurs restes jetés aux poissons. Derrière eux, ils laissent quatre veuves et onze orphelins.

Les présumés assassins auraient été embauchés comme tueurs à gages par des mafias du bois, et rétribués entre 10 000 et 25 000 soles (2 400 et 6 000 euros). Les commanditaires appartiendraient au Comando Vermelho, l’une des plus importantes organisations criminelles brésiliennes.

Un premier procès, en 2022, avait abouti à la condamnation à vingt-huit ans de prison des cinq coupables présumés. Mais la sentence a été annulée en août 2023 : la Cour pénale d’appel d’Ucayali a pointé un vice de procédure, laissant planer le doute sur l’indépendance des magistrats. « Les responsables sont toujours en liberté. L’un est en fuite, et sera jugé par contumace. Pendant ce temps, les veuves, elles, reçoivent constamment des menaces, et la communauté doit cohabiter avec ses ennemis [les trafiquants de bois], qui sont aux portes du village », déplore Rocio Trujillo, une des avocates des familles.

Les condamnations pour crimes contre des défenseurs de l’environnement autochtones sont rares. Récemment, le responsable de la mort d’Arbildo Melendez, leader de l’ethnie kakataibo – qui s’était battu contre les invasions de terres sur le territoire communal gangrené par le narcotrafic, dans la région de Huanuco –, a reçu en 2022 une peine clémente de quatre ans et sept mois de prison. La thèse d’un accident a été retenue.

Au Pérou, ces crimes font très rarement la « une » des journaux. Pour la députée de gauche Ruth Luque, présidente de la Commission des peuples andins et amazoniens au Congrès, cette indifférence est le produit du « du racisme et de l’exclusion historique » de ces peuples. « Certains acteurs politiques ne considèrent pas les populations indigènes comme des sujets politiques », poursuit-elle, faisant le parallèle avec le conflit armé qui endeuilla le pays entre 1980 et 2000 et dont les autochtones furent les principales victimes.

Mécanisme de protection inefficace

Pourtant, les chiffres des assassinats de défenseurs de l’environnement sont glaçants. Entre 2013 et 2023, le réseau national des droits humains (CNDDH) en a dénombré 45, dont la majorité étaient des autochtones des régions amazoniennes. Et le rythme s’est accru depuis la pandémie de Covid-19, l’Etat ayant encore amoindri sa présence dans ces territoires.

A l’échelle régionale, un rapport de l’organisation Global Witness publié en septembre dernier place l’Amérique latine comme la région la plus dangereuse au monde pour les défenseurs de l’environnement : il y a eu au moins 1 335 assassinats ces onze dernières années…

Si le Pérou a mis en place en 2021 un mécanisme de protection pour les militants de la cause environnementale, force est de constater son inefficacité. La réponse, consistant essentiellement à mettre à l’abri les personnes menacées, est rarement efficiente. En novembre 2023, le leader Kichwa Quinto Inuma Alvarado a été tué par balles, dans la région de San Martin (Nord), alors qu’il bénéficiait théoriquement de cette protection.

Et le contexte politique ne se prête guère à une amélioration. Le Congrès, dominé par des groupes de droite proches des milieux d’affaires, est accusé de voter une série de lois néfastes aux populations indigènes. Certains députés sont même soupçonnés d’accointances avec les mafias et les trafiquants de terres.

La chambre parlementaire a ainsi voté mi-janvier la modification de la loi forestière, octroyant notamment des facilités pour l’exploitation agricole des terres. Une forme de « légalisation de la déforestation », fulmine Ruth Luque. Le Congrès bloque également la ratification de l’accord d’Escazu, un traité multilatéral avec les pays latino-américains, pouvant apporter davantage de protection aux défenseurs de l’environnement.

« Jusqu’à quand ? », semblent crier dans le vide les proches des victimes des mafias, tandis qu’une trentaine de leaders indigènes vivent encore sous une menace permanente. La dernière audience de « l’affaire de Saweto » aura lieu le 15 mars. Les familles des victimes et les associations de défense de l’environnement espèrent qu’elle marquera enfin un précédent.

Amanda Chaparro (Cuzco, Pérou)

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