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Pourquoi l’Occident n’a pas dit son dernier mot face à Poutine et Xi Jinping

Géopolitique. L’anthropologue Emmanuel Todd dans un livre douteux annonce « la défaite de l’Occident » face à la Russie et la Chine. Les démocraties libérales ont pourtant encore de nombreux atouts pour s’opposer aux régimes autoritaires.

 Thomas Mahler, Charles Haquet et Cyrille Pluyette
3788 Couv Occident Visuel

« Si l’Europe tient le choc face à la Russie, l’Europe a des cartes à jouer vis-à-vis des grands Etats émergents, qui ne veulent pas dépendre entièrement de la Chine, des Etats-Unis ou de la Russie », analyse Michel Duclos.

Un Occident rongé par le nihilisme, de plus en plus isolé, et qui court à sa perte face à la Russie et à la Chine. Parue chez Gallimard le 11 janvier, La Défaite de l’Occident, d’Emmanuel Todd, s’est déjà vendue à plus de 20 000 exemplaires, selon Edistat. L’anthropologue avait prédit en 1976 l’effondrement de l’Union soviétique. Près de cinquante ans plus tard, il annonce la « désintégration » de l’Occident et de son bras armé, l’Otan. On peut rétorquer que ce succès de librairie marque avant tout la défaite de la rigueur universitaire. Emmanuel Todd y mêle partis pris prorusses, pifomètre macroéconomique et psychanalyse des nations. A le lire, l’invasion de l’Ukraine est moins une agression russe que la faute d’une Amérique submergée par une pulsion de violence. En voulant défendre l’intégrité de son territoire, l’Ukraine témoignerait de son « attachement pathologique à la Russie (sic)« . L’essayiste y cite comme source fiable l’enquête, parue sur un blog, de Seymour Hersh, 86 ans, qui accuse les Etats-Unis du sabotage des gazoducs Nord Stream. Mais, le comble, c’est que le régime de Poutine est qualifié de « démocratie autoritaire », tandis que les démocraties occidentales ne seraient que des « oligarchies libérales ».

En dépit de ses outrances, l’ouvrage avance des arguments qui méritent d’être débattus sur le fond. Pour l’essayiste, Europe et Etats-Unis traversent une crise profonde. Leurs dirigeants, Joe Biden ou Emmanuel Macron, ne sont pas au niveau de Vladimir Poutine et de Xi Jinping. Todd imagine même que l’Allemagne et la Russie puissent se rapprocher par pragmatisme.

L’anthropologue commence par souligner la « stabilité » et la résilience de la Russie de Poutine. Depuis 2000, le pays a vu une baisse de l’alcoolisme, des suicides et des homicides. Mais c’est oublier que les années 1990, marquées par une sortie déstabilisatrice du communisme, ont été particulièrement calamiteuses. Surtout, l’auteur ne mentionne pas la chute mondiale des suicides (une réduction d’un tiers entre 1990 et 2016, selon une étude du British Medical Journal).

Etats-Unis : déclin de l’espérance de vie, mais maintien économique

En contraste, Emmanuel Todd dépeint les Etats-Unis comme l’homme malade du camp occidental. Il s’appuie sur la baisse de l’espérance de vie américaine – effectivement une anomalie au sein des pays riches et qui s’explique par la crise des opiacées ou l’épidémie d’obésité. Allant à l’encontre des connaissances scientifiques, l’anthropologue voit dans le surpoids des Américains une « perte de contrôle » des individus sur eux-mêmes : « [Les chiffres américains] trahissent une déficience du surmoi à l’échelle de la société tout entière. »

Mais, pour Thomas Gomart, directeur de l’Institut français des relations internationales (Ifri), si déclin de l’Occident il y a, c’est bien plus celui de l’Europe que des Etats-Unis. « Le poids relatif de l’Europe diminue à l’échelle globale, alors que celui des Etats-Unis se maintient. En 1980, ces derniers représentaient 25 % du PIB mondial ; encore 25 % quinze ans plus tard au pic de leur moment unipolaire ; toujours 25 % en 2023. L’Union européenne, elle, représentait 16 % du PIB mondial en 2022. » Et l’auteur de L’Accélération de l’Histoire (Taillandier) de constater la création d’une « triple asymétrie » : « L’Europe voit sa dépendance s’accentuer, non seulement par rapport aux Etats-Unis, mais aussi par rapport aux pays du Golfe et à la Chine. »

Alors que la croissance de l’économie chinoise ralentit, il est cependant de moins en moins certain que celle-ci puisse un jour surpasser le rival américain. Le modèle chinois, fondé sur les exportations et les grands investissements dans les infrastructures, s’est essoufflé, et l’endettement des gouvernements locaux a explosé.

Les nouvelles routes de la soie, une impasse ?

Du côté de la démographie, l’avantage est également américain. Avec un taux de fécondité de 1,5 enfant par femme, la Russie est déjà en plein déclin, à peine enrayé par l’annexion de la Crimée, qui a permis à Poutine d’ajouter 2,3 millions d’habitants à la Fédération de Russie. Selon les projections de l’ONU, le pays pourrait perdre 25 millions d’habitants en cinquante ans, ce qui le reléguerait au 15ᵉ rang mondial. Le déclin chinois s’est, lui, accéléré l’année dernière, avec une baisse de 2 millions de personnes par rapport à 2022. A l’inverse, la population des Etats-Unis devrait croître de plusieurs millions d’habitants d’ici à 2100, bénéficiant d’une tradition d’immigration et d’une capacité à aimanter les talents du monde entier.

Sur le plan géopolitique, Thomas Gomart souligne : « S’ils ont subi de sérieux revers dans des conflits périphériques, comme en Afghanistan ou au Vietnam, les Américains demeurent invaincus à l’échelle mondiale. La Chine est la seule puissance à pouvoir aujourd’hui proposer une vision globale alternative. Mais les Etats-Unis, même s’ils ont essuyé des revers régionaux, restent prédominants, et n’ont nullement renoncé à l’exercice de la puissance. »

Washington peut compter sur un solide système d’alliances, de l’Otan à l’Aukus, dans le Pacifique. Face à la menace chinoise et nord-coréenne, les Etats-Unis ont même réussi à réconcilier Japon et Corée du Sud, ennemis historiques. Depuis l’échec du pacte sino-soviétique, la Chine, elle, refuse toute alliance l’engageant militairement, préférant des partenariats plus flexibles, comme celui noué avec la Russie de Vladimir Poutine. Symbole de sa volonté d’accroître son influence mondiale, les nouvelles routes de la soie, ou « Belt and Road Initiative », connaissent un sérieux ralentissement. Si la Chine a prêté près de 2 000 milliards de dollars à 165 pays, elle a revu son programme à la baisse. Il suscite une méfiance croissante à travers le monde du fait de l’endettement dangereux qu’il fait peser sur les Etats pauvres. « Dans de nombreuses régions du monde en développement, la Chine est perçue comme un créancier rapace et inflexible », notent Francis Fukuyama et Michael Bennon, chercheurs à Stanford, pour qui « Pékin risque de s’aliéner les pays qu’elle avait l’intention de courtiser ».

L’Occident isolé sur le plan des valeurs ?

Mais, à en croire Emmanuel Todd, la principale faiblesse de l’Occident vient de sa sortie de la religion, et notamment du protestantisme. La Réforme a, selon lui, été la matrice du développement économique de l’Europe, puis des Etats-unis. Son recul ne peut donc que provoquer la désintégration morale et une perte de sentiment collectif dans nos sociétés. Notons que l’anthropologue se distingue en se focalisant sur Luther et Calvin, alors que d’autres déclinistes réactionnaires, comme Patrick Buisson ou Philippe de Villiers, déplorent l’extinction du catholicisme traditionaliste. Pour Todd, qui se fait – malgré lui ou non – le relais de la propagande du Kremlin depuis le début de la guerre en Ukraine, la légalisation du « mariage pour tous » est un bon marqueur des pays qui sont passés à un « état zéro de la religion ». Avec, pour conséquence, le nihilisme, une « déficience du surmoi » et le passage à un capitalisme purement cupide.

Autre argument souvent avancé contre l’Occident : les démocraties européennes et nord-américaines, trop libérales, seraient de plus en plus isolées sur le plan des valeurs. Dans son livre, Emmanuel Todd s’appuie sur l’un de ses dadas : les structures familiales et les systèmes de parenté. Les pays occidentaux se caractérisent par un système de parenté bilatéral (les ascendants et collatéraux du père et de la mère pèsent d’un poids égal sur le statut social de l’enfant) et la famille nucléaire. Le reste du monde est lui dominé par le modèle patrilinéaire : le statut social de l’enfant est défini par la parenté du seul père, modèle qui s’accompagne souvent d’un système familial communautaire peu propice à l’individualisme. Ce qui, selon l’essayiste, explique pourquoi le discours conservateur et homophobe d’un Poutine serait plus porteur, au niveau mondial, que le wokisme promu dans les campus anglo-saxons.

Les données du World Values Survey, initié par le chercheur Ronald Inglehart, montrent cependant un tableau plus contrasté. Entre 1998 et 2022, les pays orthodoxes, comme la Russie, sont effectivement devenus plus conservateurs. Les pays occidentaux, déjà les plus laïques et individualistes, ont encore creusé l’écart avec le reste du monde en matière de valeurs libérales. Mais il n’en reste pas moins vrai que, lorsque l’on constate à la fois une hausse de la prospérité et de l’espérance de vie, des progrès dans l’éducation et une diminution des taux de fécondité, les sociétés tendent à adhérer à des valeurs plus séculières et rationnelles.

Manque de lucidité face à Poutine et Xi Jinping

« En Asie, au Moyen Orient, en Afrique, on voit des mouvements protestataires qui réclament des valeurs universelles plutôt qu’occidentales », observe le géopolitologue Nicolas Tenzer, auteur de Notre guerre (Ed. de l’Observatoire). « La demande de liberté, de dignité, de droits de l’homme est partagée, quelles que soient les croyances religieuses ou culturelles. Emmanuel Todd épouse les vieux schémas de l’orientalisme, que l’on retrouve aussi chez Samuel Huntington ou chez des figures en France qui nous expliquent que la Russie serait un éternel peuple d’esclaves. Même chose pour les Chinois et les Arabes, qui seraient voués à la servitude liée à leur culture, ce qui justifie les régimes autoritaires. Mais il n’y a pas de déterminisme historique des sociétés. Celles-ci évoluent, comme l’ont montré Taïwan, le Hirak en Algérie ou les protestations en Birmanie. » Une récente enquête du Conseil européen pour les relations internationales prouve que l’attrait de l’Occident demeure sans égal. Seulement 5 % des citoyens de pays non occidentaux sondés choisiraient de vivre en Chine s’ils en avaient la possibilité, alors que 56 % opteraient pour les Etats-Unis ou l’Union européenne.

Pour des intellectuels comme Thierry Wolton ou Nicolas Tenzer, la grande faiblesse de l’Occident est avant tout de ne pas avoir suffisamment été lucide face aux évolutions idéologiques de ses adversaires, à commencer par la Russie. « Il y a eu de la corruption et une influence invasive du régime de Poutine jusque dans l’entourage des dirigeants occidentaux. Mais aussi une absence totale de sens moral devant les crimes massifs commis par la Russie depuis vingt-quatre ans : guerre de Tchétchénie, Géorgie, Syrie, Ukraine… Rien qu’en Syrie, Poutine a tué bien plus de civils que Daech. A cela, s’ajoute un phénomène de peur face à des Etats autoritaires. Mais, au-delà de tout, je constate un échec intellectuel. L’école réaliste, ou ce que Raymond Aron appelait le pseudo-réalisme, n’a pas tenu compte de la menace russe. Or l’objectif principal de Poutine, c’est de réviser les frontières et de détruire les normes et les règles de droit », estime Nicolas Tenzer.

L’Europe face au défi ukrainien

Et l’Europe, dans tout ça ? Le Vieux Continent, nous l’avons vu, est à la traîne des Américains. Non seulement la croissance économique y est plus molle, mais, plus grave, l’Europe a pris du retard en matière d’innovation – intelligence artificielle, informatique quantique, microprocesseurs, espace… « L’Europe n’a pas la capacité américaine à faire émerger très vite de nouveaux acteurs très grands. C’est une source de divergence inquiétante entre Européens et Américains », déplore Jérémie Gallon, directeur pour l’Europe du cabinet de conseil en géostratégie McLarty Associates. C’est d’autant plus regrettable, souligne l’ancien diplomate, qu’il y a peu de réservoirs de talents de cette ampleur dans le monde. « Partout, dans l’UE vous trouvez des gens très bien formés sur les technologies les plus avancées. Pour ne pas se faire distancer par les Etats-Unis, il faut créer une véritable union des marchés de capitaux, tout en offrant un cadre réglementaire qui favorise l’innovation plus qu’elle ne la freine. Nous ne pouvons nous résoudre à voir nos start-up partir ailleurs. Il faut leur donner la chance de grandir à l’échelle du continent. »

L’UE peut aussi compter sur la force de ses alliances. L’Otan, qui s’élargit, mais aussi la variété des accords commerciaux noués avec le reste du monde. Mais, pour se faire une place dans ce siècle brutal et tourmenté, elle doit également devenir géopolitique, et s’acheminer vers une défense commune. D’autant que son avenir reste suspendu à celui de l’Ukraine. Or, jusqu’à présent, les Vingt-Sept sont à la peine. Divisions, hésitations, rebuffades… Face à une machine de guerre russe qui monte en puissance, l’Europe n’est pas à la hauteur. L’aide est insuffisante, trop tardive. Pis, nous ne sommes pas capables de produire des armes et des munitions en masse.

C’est pourtant nécessaire, pour éviter le scénario noir d’une victoire de la Russie, qui nous affaiblirait considérablement et ternirait notre image à l’international. « Les Européens doivent se mobiliser pour fournir aux Ukrainiens les moyens de terminer cette guerre en position de force. Plus elle se prolonge, plus ils en sortiront affaiblis, et l’Europe avec eux. Si elle s’en donne la peine, l’Europe peut casser le narratif de la Russie, selon lequel elle est en train de gagner », estime l’ancien diplomate Michel Duclos, pour qui il faut se concentrer sur la livraison d’armes capables de déstabiliser la Russie, comme les missiles Scalp, qui permettent des frappes en profondeur.

Car la guerre en Ukraine est observée de près par les pays du Sud, qui jaugent la puissance européenne à cette aune. « Si l’Europe tient le choc face à la Russie, l’Europe a des cartes à jouer vis-à-vis des grands Etats émergents, qui ne veulent pas dépendre entièrement de la Chine, des Etats-Unis ou de la Russie », conclut Michel Duclos. Espérons que les élections européennes, dans quelques mois, seront l’occasion de se poser les bonnes questions sur le destin du Vieux Continent.

 Thomas Mahler, Charles Haquet et Cyrille Pluyette

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