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Laure Heinich, avocate : « Robert Badinter refusait qu’on coupe les hommes en deux et n’acceptait pas davantage qu’on divise la société »

Laure Heinich, avocate

L’ancien garde des sceaux, qui avait fait abolir la peine de mort en 1981, était l’incarnation du métier d’avocat, sa figure tutélaire pour toute une génération, même si beaucoup ne l’ont jamais entendu plaider, explique la juriste.

Robert Badinter a dîné avec nous, qui étions alors les douze secrétaires de la Conférence du barreau de Paris, un concours d’éloquence auquel il avait échoué. Il en gardait une petite amertume que je ne comprenais pas, nous aurions tous troqué notre victoire contre les siennes. C’était en 2006, il a signé le livre d’or en apposant une citation de Voltaire : « J’aurais voulu être avocat, c’est le plus bel état au monde. » Robert Badinter était donc couronné par Voltaire, puisqu’il était l’Avocat, son incarnation, sa figure tutélaire. Son plus bel état.

Toutes les professions se l’arrachent aujourd’hui : Robert Badinter aurait incarné la figure du professeur, de l’écrivain, du ministre, du constitutionnaliste. Certainement, mais, pardon de l’affirmer, il était d’abord avocat, complètement avocat. Les défendre tous (Robert Laffont, 1973), ce n’était pas le titre d’un de ses livres, je l’emprunte à notre confrère Albert Naud, mais quelle autre formule résumerait mieux sa vie, son action, son œuvre ? Cet énoncé constitue le métier d’avocat. « Tous », c’est-à-dire sans exception, les hommes, les femmes, les minorités, les auteurs, les victimes.

Robert Badinter refusait qu’on coupe les hommes en deux et n’acceptait pas davantage qu’on divise la société, encore moins la fonction d’avocat, qui n’est pas de défendre une partie d’entre nous seulement. Il l’exprimait avec cette autorité et cette absence de compromission qui le caractérisait : « Si les avocats n’assurent pas la défense, ils ne servent à rien. »

Jean-Denis Bredin [1929-2021], avec lequel il était associé, définissait superbement le métier dans Le Nouvel Observateur en 1976 au moment où Robert Badinter recevait des tombereaux de haine pour défendre « un jeune homme » qui avait tué un enfant. Parler de « jeune homme » pour un tueur d’enfant, était-ce provocateur, audacieux ? Ou une vérité qui n’amoindrit pas l’horreur mais ne cède pas devant elle ?

« Interdire la haine »

« Etre présent aux côtés de tous, et même du pire d’entre nous, surtout du pire d’entre nous, qui n’a plus rien, ni foi, ni conscience, ni droit, ni ami, ni juge, quand la haine et la colère l’emportent à la mort, écrivait Me Bredin. Etre avocat, messieurs qui ne défendez jamais, sans doute, que des veuves et des orphelins, ce n’est pas justifier, ce n’est même pas excuser. C’est interdire à la haine d’être présente à l’audience. »

Lorsqu’il a raconté les faits à Robert Badinter, Patrick Henry [qui avait enlevé et tué un enfant de 7 ans, le 30 janvier 1976] a commencé son récit par « J’ai perdu la tête », ce qui aurait pu être le début et la fin de l’histoire. Pour le sauver, Robert Badinter s’est adressé aux juges mais, au-delà, à la société. C’est comme cela que l’on convainc, en touchant à la fois l’intime et l’universel en chacun.

En cela, la plaidoirie pour Patrick Henry reste un modèle. Il fallait s’en prendre à la peine de mort, c’était d’elle qu’on parlait quand on parlait de Patrick Henry. Robert Badinter a harangué les jurés, s’ils votent la condamnation à mort, ils votent pour qu’on « prenne un homme vivant et qu’on le coupe en deux ».

Robert Badinter a poursuivi le combat pour l’abolition parce qu’au-delà de l’inhumanité de la peine de mort, il la savait injuste. Ce n’est pourtant pas ce qu’on nous apprend à l’université. On la compare à la loi du talion qui serait incompatible avec la civilisation. Mais on ne nous dit pas ce que Robert Badinter répétait, que la peine de mort est profondément raciste, que partout dans le monde, les minorités trinquent. Si le grand homme a éradiqué le procédé, il n’a rien pu faire contre cette volonté de punir l’étranger.

Il a soutenu son message jusqu’à l’Assemblée nationale en 1981 faisant d’abord appel à ce pourcentage inconsidéré de personnes noires condamnées à mort aux Etats-Unis : « Et pour un homme de justice, quel vertige ! » La situation française n’était pas tellement différente. Le ministre a égrainé le nombre de condamnations à mort sur notre territoire : 25 % touchaient les étrangers, qui ne représentaient que 8 % de la population.

Tout n’a pas changé

Sur les neuf dernières exécutions, il recensait quatre étrangers, dont trois Maghrébins : « Leurs crimes étaient-ils plus odieux que les autres ou bien paraissaient-ils plus graves parce que leurs auteurs, à cet instant, faisaient secrètement horreur ? C’est une interrogation, ce n’est qu’une interrogation, mais elle est si pressante et si lancinante que seule l’abolition peut mettre fin à une interrogation qui nous interpelle avec tant de cruauté. »

C’est ainsi que fut supprimé l’alexandrin « Tout condamné à mort aura la tête tranchée », remplacé par l’octosyllabe « La peine de mort est abolie ». Les têtes n’ont plus été tranchées mais les Maghrébins ont continué d’être condamnés. Tout n’a pas changé avec l’abolition.

J’entends qu’on loue son œuvre pour la prison, l’accès à la culture pour lequel il s’est battu. Les prisons demeurent indignes, pour certaines, il est recommandé par le Contrôleur général des lieux de privation de liberté de ne pas y enfermer d’êtres humains. Mais le sujet n’intéresse pas plus que les migrants qui remplissent le fond des mers. C’est « l’inhumanité ordinaire », dont parlait Robert Badinter.

Il demeure un modèle d’éloquence alors même que notre génération d’avocats ne l’a pas entendu plaider. La sincérité de son indignation, ce premier geste de l’avocat, saisit d’emblée. Il m’arrive de plaider ses mots qu’il a hurlés, emporté par la colère à la tribune du Vel’d’Hiv quand la foule sifflait Mitterrand [lors du cinquantième anniversaire de la rafle, le 16 juillet 1992], « Vous m’avez fait honte, les morts vous écoutent. » Ne devrait-on pas toujours parler comme si les morts nous écoutaient ?

Laure Heinich est avocate la cour et autrice de :  « La Justice contre les hommes » (Flammarion, 2023).

 

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