Féminismes : #NousToutes vraiment ?
Les viols commis par les hommes du Hamas le 7 octobre ont réveillé les divisions entre féministes. La tension monte entre les universalistes, qui souhaitent lutter contre toutes les violences sexuelles, d’où qu’elles surgissent… et des militantes décoloniales, plus complaisantes envers les « racisés », surtout s’il s’agit de la Palestine. Ces dernières ont de plus en plus d’influence sur le collectif #NousToutes. Au point d’en oublier certaines victimes ?
Organisée par #NousToutes, principal collectif féministe français, la marche avait visiblement d’autres priorités… D’habitude, c’est une marée violette, la couleur du mouvement aux 500 000 abonnés Instagram, qui déferle. Cette année, la marche est teintée de vert, blanc, rouge et noir, les couleurs de la Palestine, et résonne de slogans dénonçant le « génocide » et le « colonialisme » d’Israël. On remarque aussi beaucoup d’hommes, plus que d’ordinaire, et ils n’ont pas l’air très « déconstruits » : certains ont le visage cagoulé et hurlent leur haine de l’État hébreu. Au point que des participantes se sentant en insécurité – un comble pour une manif contre les violences – ont quitté le cortège. De leur côté, encerclées par des militants de Révolution permanente et du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), une centaine de membres du collectif juif Nous Vivrons tentent de porter la voix des victimes israéliennes du 7 octobre. Les CRS leur déconseillent de rejoindre le cortège principal : trop dangereux. Faute de pouvoir défiler jusqu’à République, elles feront plusieurs fois le tour de la place de la Nation avec leurs pancartes : « Silence, le Hamas viole ! » Certaines ironisent sur l’engouement du camp woke pour l’intégrisme islamiste, « LGBTQ, avec le Hamas vous seriez pendus ».
Derrière ce triste décor, une réalité. Plus les combats se démocratisent, plus le noyau dur de la cause militante, féministe ou antiraciste, se radicalise. À peine lancée en octobre, une nouvelle officine a réussi à prendre l’ascendant : Urgence Palestine. Ce collectif fédère une trentaine d’associations, dont les antifas, le NPA, le Parti des Indigènes de la République (PIR), la Confédération nationale du travail (CNT), mais aussi Samidoun, un réseau de solidarité avec les prisonniers palestiniens lié au Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). Un mouvement terroriste interdit en Allemagne. Sous cette bannière, la cause palestinienne, désormais confondue avec le soutien à la « résistance » du Hamas, parvient à parasiter toutes les luttes progressistes. Et tant pis si l’objet de ces luttes – droits des femmes ou des LGBTQ – entre en collision frontale avec les valeurs et les objectifs du Hamas : ce n’est pas la cohérence qui étouffe les promoteurs de la convergence des luttes.
C’est pourtant le grand credo du féminisme intersectionnel, censé articuler les luttes antiracistes et antisexistes, mais qui en vient parfois à museler la dénonciation du sexisme par peur d’alimenter le racisme. Que faire en cas de choc des priorités ? Si ton violeur est noir, arabe, musulman, tu la fermes ? C’est entre les lignes ce que conseille Houria Bouteldja, l’ex-présidente du PIR, tout sauf féministe, mais très écoutée au nom de l’intersectionnalité. « Mon corps ne m’appartient pas. Aucun magistère moral ne me fera endosser un mot d’ordre conçu par et pour des féministes blanches […] J’appartiens à ma famille, à mon clan, à mon quartier, à ma race, à l’Algérie, à l’islam », écrit l’autrice de Les Blancs, les Juifs et nous. Comme si dénoncer un « racisé » revenait à trahir son clan. C’est encore plus vrai si la victime est israélienne et que le violeur est un « racisé » du Hamas, mouvement soutenu par les Indigènes de la République. « On ne peut pas être Israélien innocemment », écrit Bouteldja sur un blog de Mediapart. « Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race », lâchait en son temps Maurice Barrès. Bouteldja ne dit pas autre chose. Mais elle signe des pétitions aux côtés d’Annie Ernaux ou d’Adèle Haenel.
Les mouvements de femmes n’existent que lorsqu’ils sont autonomes.’’
Une partie des féministes occidentales, imprégnées de la vulgate intersectionnelle à la sauce indigéniste, a manifestement retenu la leçon. Quand, le 7 octobre, des milliers de combattants du Hamas ont violé en masse, elles se sont tues. Avant de condamner, du bout des lèvres, face au tollé. Un silence embarrassé avait également accompagné la vague d’agressions sexuelles commises par des migrants la nuit de la Saint-Sylvestre 2016 à Cologne ; les accusations de viol à l’encontre du prédicateur musulman Tariq Ramadan ; le meurtre de Shaïna, brûlée vive par son petit copain ; ou l’affaire Mila, cyberharcelée pour avoir « offensé » l’islam. Déjà, certaines féministes décoloniales regardaient leurs pieds. Mais cette fois, la cause palestinienne aidant, elles tolèrent que leurs alliés prennent fait et cause pour les violeurs.
Cheval de Troie
Le cheval de Troie d’Urgence Palestine dans #NousToutes s’appelle Sasha Yaropolskaya. Cette « réfugiée russe » (selon ses termes), transactiviste, est la porte-parole du collectif Du Pain et des Roses, la branche « féministe » et queer de Révolution permanente. Un parti exclu du NPA, qu’il trouvait trop droitier, soutenu par Adèle Haenel. Son leader, le syndicaliste Anasse Kazib, est allé jusqu’à soutenir les chauffeurs de bus salafistes refusant de serrer la main des femmes ou le groupe intégriste BarakaCity (qui applaudit le retour des talibans). « La libération de la Palestine est une cause féministe », répète à l’envi Sasha Yaropolskaya, bien en peine d’expliquer en quoi le Hamas est féministe : parce qu’il voile les femmes et punit de mort les homosexuels ? À l’instar de son mouvement et du NPA, Sasha n’a pas manqué de saluer, le 7 octobre, l’action du Hamas : « Des images incroyables après des décennies d’oppression sanglante. »
Sasha Yaropolskaya elle-même n’est pas membre de #NousToutes, mais de « l’inter-orga », constituée autour du collectif féministe, qui a choisi de durcir son virage intersectionnel. Parmi les groupuscules composant cette nouvelle intersyndicale, outre Du Pain et des Roses, on trouve la Relève féministe, née après l’affaire Quatennens, le Mouvement des mères isolées, l’association Diivineslgbtqi+, mais aussi des mouvements plus anciens, comme Act Up-Paris ou la Fédération Parapluie rouge, qui défend les droits des travailleurs du sexe. « Pendant longtemps, #NousToutes a invisibilisé certaines luttes » et « peu parlé de racisme, d’islamophobie, de travail du sexe ou de violences économiques », explique à Causette Maëlle Noir, l’une des têtes d’affiche du collectif.
Pour cette porte-parole de #NousToutes, ces sujets ont été « écartés » pour « faire consensus ». Place au dissensus ! Et c’est réussi. Car dans cette nouvelle organisation, aux côtés de collectifs d’extrême gauche ultra-politisés, figure aussi l’Union nationale des familles de féminicide (UNFF), qui regroupe une centaine de familles touchées par ces meurtres. Un partenaire-clé de #NousToutes. Or, très vite, « l’inter-orga » se déchire autour de la question du viol du 7 octobre. Les voix appelant à ne pas le passer sous silence sont accusées « de faire le jeu de la propagande israélienne » et de « légitimer le génocide en cours » à Gaza. Mais aussi de « parler à la place des concernées ». « Sauf que les concernées, regrette une militante juive de #NousToutes, ne sont écoutées que si elles sont sur la ligne décoloniale de Tsedek », un micro-collectif juif antisioniste proche d’Houria Bouteldja. Selon cette même source, les dirigeantes de #NousToutes ne modéreraient pas les échanges par souci « de ne pas passer pour des féministes blanches » et d’apparaître, au contraire, « comme les meilleures alliées des antiracistes ».
Hiérarchiser les victimes
À la veille du 25 novembre, Sasha Yaropolskaya va peser de tout son poids pour qu’Urgence Palestine prenne la tête du cortège, à la place de l’Union regroupant les familles victimes de féminicide… Mais s’insurge quand elle apprend que les Guerrières de la paix défileront dans le cortège international, derrière sa fondatrice, Hanna Assouline. Elle défend pourtant un agenda peu suspect de sionisme belliqueux : deux États, israélien et palestinien, vivant côte à côte. Même de gauche et anti-Nétanyahou, un sioniste reste… un sioniste pour qui veut « libérer la Palestine, de la rivière à la mer ». En duo avec Urgence Palestine, Du Pain et des Roses a même prévu une action choc lors de la manif pour dénoncer le « massacre » à Gaza : un die-in, une mise en scène macabre, avec des combinaisons ensanglantées destinées à frapper les esprits. Apprenant cette initiative deux heures avant la manif, les représentantes des familles de féminicide tapent du poing sur la table. « Rien que d’y avoir pensé quand elles savent que nous, on éponge le sang de nos mortes, c’est juste atroce », s’indigne Sandrine Bouchait, sa présidente et cofondatrice de l’UNFF, dans Libération. Après avoir relayé le die-in, #NousToutes bat finalement en retraite. Mais la rupture est consommée et sera officialisée, début février, dans un communiqué.
L’UNFF avait rejoint #NousToutes en 2019, « à l’époque où ce mouvement était une plateforme d’éducation populaire » s’appuyant sur des associations et des experts, explique Sandrine Bouchait. Elle se souvient d’un « espace bienveillant, rigoureux et sérieux ». Depuis que la direction a décidé de s’appuyer sur « une interorganisation fortement connotée politiquement », ce lieu autrefois propice à la collaboration a viré « au cauchemar ». Goutte d’eau qui a fait déborder le vase : la présidente de l’UNFF s’est entendu dire par la présidente de l’association afro-caribéenne DiivinesLGBTQI+ que les victimes de féminicide seraient « moins importantes parce que c’est moins grave, moins barbare, dès lors qu’il n’y a pas de racisme ». Odieux pour Sandrine, dont la sœur Ghylaine a été brûlée vive par son compagnon il y a sept ans. Mais l’aboutissement logique d’une perspective intersectionnelle dans laquelle les oppressions se font concurrence.
Si #NousToutes n’est pas directement en cause, « cela soulève la question de l’irresponsabilité d’un collectif extrêmement suivi qui ne réagit pas face à des propos visant à hiérarchiser les victimes en fonction de leur couleur de peau », poursuit l’UNFF, ajoutant ne pouvoir dès lors rester associée « à un mouvement qui, par son inaction, semble tolérer de telles déclarations ». Au lendemain du 25 novembre, des militantes féministes ont osé rompre l’omerta. « Le slogan “Je te crois” est essentiel dans le combat féministe, or vis-à-vis des femmes israéliennes il y a clairement un deux poids, deux mesures », a dénoncé Diane Richard, ex-porte-parole de #NousToutes, dans Libération, regrettant une « minimisation, voire une négation des viols commis par le Hamas ». De son côté, Eva Vocz, chargée de plaidoyer chez Act Up-Paris, a épinglé la « porosité à l’antisémitisme de certaines féministes ». Et d’ajouter sur X : « Si l’intersectionnalité s’arrête dès qu’il est question de femmes juives, c’est sans moi. » Diane Richard croyait naïvement que le fiasco de la manif du 25 novembre provoquerait une remise en question. De fait, #NousToutes, qui s’était jusque-là contentée d’une expression minimale de solidarité « avec les Palestiniennes et les Israéliennes », a condamné cette fois « sans ambiguïté les crimes sexuels et sexistes, viols et féminicides commis par le Hamas » dans un communiqué le 27 novembre.
Pour le reste, #NousToutes se pose en victime d’une campagne de l’extrême droite, allant jusqu’à répandre la rumeur que Nous Vivrons était en fait noyauté par la Ligue de défense juive… Ce qui revient à « poser une équivalence entre juifs et fachos et justifier notre exclusion », regrette Sarah Aizenman, cofondatrice de Nous Vivrons. Mi-février, après la parution d’une enquête dans Libération révélant la violence des débats internes, la direction de #NousToutes trouve un moyen de se sortir de l’embarras : en tapant sur Aurore Bergé. Il faut dire que la ministre de l’Égalité entre les femmes et les hommes y est allée avec ses gros sabots, déclarant vouloir « passer au crible toutes les associations féministes soutenues financièrement par le gouvernement » afin de supprimer les financements de celles qui auraient tenu des « propos ambigus au sujet du 7 octobre ».
Tollé général chez les féministes, déjà échaudées par les propos du président Macron en défense de Gérard Depardieu. Dans une tribune publiée sur Mediapart, et signée entre autres par Annie Ernaux et Anna Mouglalis, #NousToutes a beau jeu de fustiger cette « énième manifestation d’un retour de bâton ou “backlash” anti-féministe particulièrement inquiétant, favorisé par une extrême-droitisation des discours politiques et médiatiques ».
D’autres réactions, plus inquiétantes encore, suivent fin février. Une membre de la Coordination nationale de #NousToutes, Karima, et une militante de la Relève féministe acceptent de participer à Paroles d’honneur, l’émission du Parti des Indigènes de la République, ouvertement favorable au Hamas. Et aucune d’elles ne va réagir malgré les propos tenus. Alors que la présentatrice de l’émission attaque en relevant qu’Aurore Bergé s’est exprimée sur une radio juive – « déjà radio J, la radio pas du tout orientée politiquement… », avant d’ajouter que l’annonce de la ministre n’a d’autre but que de « mater tous ceux qui ne sont pas sur la ligne de la Macronie en ce qui concerne la Palestine ». Rien que ça. Mirabelle, l’une des intervenantes, va jusqu’à tenir une position ouvertement négationniste, qualifiant de « mensonge » les viols du 7 octobre. « C’est quoi les preuves ? » s’interroge-t-elle, sans être contredite par les autres invitées.
À ses côtés, une ancienne militante du collectif, Morgane Merteuil, abonde : « On sait qu’Israël a menti sur plein de choses, pourquoi pas là-dessus. » Cette travailleuse du sexe regrette que la France se soit dotée, avec la loi séparatisme, d’un moyen de contrôler les associations recevant de l’argent public, et dit craindre qu’elle n’évolue comme l’Allemagne, où « tu ne peux pas demander de subventions si tu ne reconnais pas Israël ». « En France, jusqu’à quel point le sionisme est en train de devenir le nouveau narratif républicain français ? » feint de s’interroger la militante.
“La mort du féminisme”
En apparence, la sortie d’Aurore Bergé a permis de ressouder les rangs en désignant un ennemi : le pouvoir. « En réalité, #NousToutes, ce n’est plus qu’une page Insta. Elles ne produisent plus aucun contenu positif, elles se contentent de réagir », estime une ancienne du collectif, brocardant un « féminisme Instagram ». Le risque est surtout de se marginaliser et de finir par se « groupusculiser » à force de sacrifier le combat féministe sur l’autel d’autres luttes, parfois antinomiques. « Dans les années 1970, les mouvements féministes ont cherché à s’émanciper des luttes révolutionnaires, car elles ne concernaient pas les femmes. Et là, de nouveau, on se raccroche au train des autres luttes, anticoloniales, antiracistes, pour la Palestine. Mais c’est la mort du féminisme ! » s’alarme Annette Lévy-Willard, une fondatrice du MLF. Avant de rappeler cette évidence : « Les mouvements de femmes n’existent que lorsqu’ils sont autonomes. »
Des féministes plus indépendantes ont décidé de réagir en vue du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes. Emmenées par Sarah Barukh, marraine de l’UNFF et figure de la lutte contre les féminicides, une dizaine d’associations universalistes, dont l’association de soutien aux Iraniennes Femme Azadi et Femen, ont prévu une action symbolique la veille : exposer des centaines de chaussures rouges de femmes au pied de la statue de la République, en hommage à « ces femmes et ces jeunes filles courageuses, qui doivent affronter la barbarie, le patriarcat religieux, l’obscurantisme et le terrorisme ». Le message est clair : « Nous demandons aux associations féministes de ne pas choisir leur combat selon l’origine, la religion et l’orientation politique des bourreaux, que le féminisme reprenne les lettres de noblesse de l’universalisme, de la laïcité », crient d’une seule voix les signataires. Un retour bienvenu au féminisme qui se bat contre les tyrans, au lieu de leur servir de paillasson.
Pauline Benda à suivre sur https://www.franc-tireur.fr/les-francs-tireurs
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