Elena Kostioutchenko : « Nous allons faire une force de la mort d’Alexeï Navalny »
La journaliste, elle-même victime d’une tentative d’empoisonnement, est une figure de l’opposition. Exilée en Europe, elle dénonce la répression politique exercée par Vladimir Poutine.
Romain Gubert

Attablée devant un café, Elena Kostioutchenko semble comme fragile, livide, épuisée, vidée. La reporter de Novaïa Gazeta n’est pourtant pas une petite chose. Ce sont les séquelles d’une récente tentative d’empoisonnement, en octobre 2022, dont elle se remet petit à petit. Elle n’a pas vu venir la chose. Elle se croyait à l’abri en Allemagne. Mais voilà, la Russie sait toujours où frapper ses ennemis, surtout quand ils sont russes et talentueux.
Elena Kostioutchenko, 36 ans, rentrait alors tout juste d’Ukraine. Deux jours après le début de l’offensive lancée contre Vladimir Poutine, elle voulait raconter le quotidien de ceux que dépeignait Poutine comme des ennemis de la Russie. Elle a assisté aux bombardements de Marioupol. Sans effroi, elle les a décrits cliniquement. Avec une pudeur étonnante sans rien cacher de l’horreur d’un corps d’enfant déchiqueté par une bombe russe, sans doute façonné à quelques rues de là où elle-même a fait sa scolarité.
Elle ne sait pas si cette tentative d’assassinat concernait ses reportages. Ou son action de militante des droits LGBT en Russie. « Le régime ne vous prévient pas… C’est plus efficace pour instaurer la terreur », dit – sans élever la voix – celle qui fut la première journaliste à écrire sur les Pussy Riot ou à dénoncer la présence de combattants russes dans la guerre du Donbass, dans l’est de l’Ukraine dès 2014.
Pudeur et violence
Cette pudeur, c’est sa marque fabrique. Le livre passionnant qu’elle offre ces jours-ci Russie, mon pays bien-aimé (Noir sur Blanc éditions) est une peinture de la Russie qu’elle a été obligée de quitter pour sa sécurité. On y croise une bande de jeunes adolescents désœuvrés dans un bâtiment désaffecté, un groupe de prostituées qui tentent de survivre aux vexations policières, des babouchkas complètement paumées, les pensionnaires d’un orphelinat abandonné, etc.
Jamais elle ne se permet le moindre jugement, ses chroniques sont des photographies où le salaud comme la victime racontent un morceau de vérité. Surtout, cette violence, permanente, cruelle, insidieuse, omniprésente, qui anime des villages du bout du monde comme les quartiers chics de Moscou.
Entre deux reportages pour Novaïa Gazeta, l’un des derniers journaux encore indépendants en Russie, elle raconte son quotidien, celui d’une jeune journaliste d’un milieu très modeste, originaire de Iaroslav, une ville moyenne à 270 kilomètres au nord-est de Moscou qui tente de faire sa place dans une profession où, hormis quelques exceptions, l’honnêteté n’est pas la qualité principale. Les difficultés matérielles, celles d’une jeune femme, pour se loger quand les propriétaires comprennent qu’elle forme un couple avec une autre femme. Et ce régime qui fracasse à chaque instant toute tête qui ose se relever.
Navalny « croyait dans le peuple russe »
Alexeï Navalny est enterré ce vendredi. Que représentait-il pour vous ?
Elena Kostioutchenko : D’abord, que les choses soient claires : il n’est pas mort. Il a été assassiné ! J’aimerais pleurer, mais c’est impossible. Je vais utiliser cette rage, cette colère, pour me battre. Navalny a beaucoup donné de lui pour ce pays qu’il aimait tant. C’est un exemple. Son amour pour la Russie est plus fort que la mort. Il s’est moqué jusqu’au bout de ses bourreaux.
J’aimerais vous dire qu’un jour, après Poutine, les choses iront mieux. Mais, non.
Il n’avait pas peur et nous a demandé de ne pas avoir peur parce qu’il croyait dans le peuple russe. Maintenant, à notre tour d’être aussi fort que lui. Depuis sa mort, les Russes apportent des fleurs sur les monuments aux victimes de la répression. Les fleurs sont enlevées. Puis à nouveau, des gens modestes en déposent à nouveau malgré les arrestations, les amendes. Cette énergie est précieuse face à un régime qui n’a plus d’humanité.
Que voulez-vous dire ?
J’aimerais vous dire qu’un jour, après Poutine, les choses iront mieux. Mais, non. Notre pays a été pris en otage par un régime, par une forme avancée de fascisme. Poutine est sans doute l’architecte de ce régime. Mais après lui, le système survivra. Et longtemps ! Il s’est mis en place sur une société qui fonctionne sur la violence, sur les inégalités, sur l’absence d’état de droit. Sur les ténèbres, en fait. Il faudra une révolution pour le renverser.
Mais Anna Politkovskaïa, journaliste à Novaïa Gazeta, votre modèle, a été, elle aussi, assassinée. Et les Russes semblent l’avoir oubliée…
Anna était mon modèle absolu. C’est en lisant ses articles sur les massacres de l’armée russe en Tchétchénie lorsque j’avais 14 ans que j’ai voulu être journaliste, dans le même journal qu’elle. Et notre rédaction compte aussi d’autres victimes de la répression, plusieurs autres journalistes ont aussi été assassinés. Mais, justement, même si elle n’est plus là, son modèle est toujours vivant. Il me fait tenir debout. Et beaucoup d’autres personnes aussi. Quand je relis ses articles, je me rends compte qu’elle aimait profondément la Russie et sa population. Et c’est cet amour, cette générosité, qui gênait justement le pouvoir.
Vous-même vous avez été victime en 2022 d’une tentative d’assassinat…
Je suis obligée de changer fréquemment de lieu d’habitation à travers l’Europe. La police allemande m’avait prévenue qu’elle était inquiète pour moi, pour ma santé, ma sécurité. Je pensais qu’en m’étant exilée et finalement, en n’étant pas une personnalité importante, le régime ne prendrait pas la peine de vouloir me supprimer. Mais c’est désormais la norme.
Il faut faire peur à tout le monde.
Il faut faire peur à tout le monde. Récemment, à Riga, en Lettonie, sur le sol européen, un journaliste russe qui travaillait pour la BBC a été éclaboussé de peinture. C’était un avertissement. Mais c’est pire pour ceux qui sont encore en Russie. Ils redoutent de dire ce qu’ils pensent à un collègue de bureau, à un voisin. Comme au temps de l’URSS. Les nouvelles lois permettent d’envoyer quelqu’un 15 ans en prison pour une critique contre la guerre.
Ne craignez-vous pas que cette rage que vous évoquez après la mort de Navalny ne s’éteigne ?
Non, car il se passe des choses sous le radar des forces de police. Même si nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes et que la plupart des Russes ne savent absolument pas ce qui se passe dans le pays, certains choisissent d’aider des populations fracassées par la violence du régime, d’autres organisent des sabotages clandestins, des boucles sécurisées pour échanger anonymement. Des groupes anarchistes parviennent à duper les autorités.
Le combat ne se fera plus par les urnes puisque c’est une mascarade, mais par la révolution. Les sondages ne le disent pas, mais il y a une grande partie des Russes qui ne voient pas l’intérêt de la guerre contre l’Ukraine. C’est un début. Des dizaines de milliers de jeunes, bien formés, ont aussi quitté le pays. Ils reviendront. Pour construire une autre Russie. Humaine et juste.

Elena Kostioutchenko. Russie, mon pays bien-aimé (Noir sur Blanc, 400 pages, 24 euros)