Le président Zelensky vient de déclarer au Washington Post que sans soutien américain, et donc sans défense aérienne, sans missiles Patriot, sans obus d’artillerie, l’Ukraine allait devoir « battre en retraite ». En est-on là ? GÉNÉRAL JEAN-PAUL PALOMÉROS. Il est clair que, faute d’un soutien suffisant des Occidentaux, l’armée ukrainienne se trouve dans une situation difficile. Si elle a pu jusqu’ici tenir le choc tant sur le front des combats que pour sa défense antiaérienne, ses réserves en munitions s’amenuisent. Si cette situation se prolonge et pour anticiper une offensive russe à l’été, les Ukrainiens devront se replier et faire des choix dramatiques quant aux régions et aux villes à défendre.

À l’inverse, Vladimir Poutine a-t-il les moyens de poursuivre cette guerre d’attrition, autrement dit, cette guerre d’usure ?

Depuis un an et demi, il a mobilisé son économie de guerre. Mais difficile de savoir quelle est l’efficience de cette économie, et sa qualité. Il rencontrera des difficultés à reconstituer des stocks de missiles de haut niveau. Ce qui ne l’empêche pas de terroriser la population ukrainienne avec des missiles ou des drones bas de gamme. Il est en train d’appauvrir la Russie, qui n’est pas un pays riche. À moyen terme, cela va se voir. Cette guerre ne peut donc pas durer des années pour Poutine.

Aviez-vous été surpris par la capacité de résistance de l’Ukraine au début du conflit ?

C’était remarquable. Le tournant a eu lieu après l’annexion de la Crimée, en 2014. J’en ai été témoin en tant que commandant de l’Otan. Les Ukrainiens n’étaient pas prêts. Pas même aux combats de moindre intensité qui avaient lieu dans le Donbass. Après 2014, ils ont compris : ce que les Russes avaient fait en Crimée, ils reviendraient le faire dans le reste de l’Ukraine. Ils ont alors réalisé beaucoup d’efforts pour augmenter leur résilience. Et l’Otan – en premier lieu les Américains et les Anglais – a apporté son aide en matière d’entraînement, d’exercice et même de doctrine militaire. Mais si Kiev a pu résister au choc de février 2022, c’est surtout parce que les Russes ont commis des erreurs stratégiques colossales : attaquer, en plein hiver, à visage découvert, sur tous les fronts et sans fixer de stratégie majeure. Ils pensaient arriver en libérateurs, selon la doxa du Kremlin, et ils ont été accueillis comme des envahisseurs.

Est-ce l’absence d’appui aérien qui a pénalisé la contre-offensive ukrainienne ?

En partie, car ils n’ont pas pu attaquer avec permanence les lignes arrière de leur adversaire. Mais leur échec tient surtout à la préparation défensive des Russes, notamment sur la ligne de fortification dite « Sourovikine » (du nom de l’ex-commandant des opérations militaires en Ukraine), que personne n’avait imaginée aussi robuste. Les Russes ont aussi procédé au dynamitage du barrage de Kakhovka, qui a bloqué l’accès à la rive orientale du Dniepr. Enfin, il n’y a pas eu de choix clair du côté ukrainien : ils ont avancé un peu partout et se sont dispersés.

Les avions promis par les alliés n’arriveront qu’au compte-gouttes d’ici à la fin de l’année. La France ne peut-elle faire plus en livrant des Mirage 2000 ?

On a décidé de leur livrer les avions qui sont disponibles en nombre suffisant. Donc des F-16 plutôt que des Mirage 2000. Ce n’est pas un mauvais choix. Reconstruire une armée de l’air en temps de guerre pose des problèmes colossaux : il faut des pilotes, et les Ukrainiens en ont perdu beaucoup au début du conflit, il faut les systèmes d’armes qui vont avec les bons avions, il faut adapter certains armements : les Scalp et les Storm Shadow [missiles de croisière lancés depuis des avions de chasse, ndlr] ne sont pas faits pour être montés sur des F-16. Enfin, il faut protéger ces avions, car les Russes vont tenter de frapper le plus vite possible les bases où ils seront stockés.

Emmanuel Macron affirme que « rien ne doit être exclu ». Mais n’est-il pas étrange de se prévaloir publiquement d’une « ambiguïté stratégique » ? Un peu comme si un joueur de poker proclamait qu’il bluffe ?

L’ambiguïté stratégique s’entretient sur le long terme. Nous ne menons pas la guerre, nous sommes engagés dans une logique politique et stratégique de soutien à l’Ukraine, même si nous ne le faisons pas aussi bien qu’on le devrait. Il y a eu des déclarations très fortes au début de ce conflit sur les limites du soutien des pays occidentaux. Mais on s’est vite rendu compte qu’il fallait apporter aux Ukrainiens mieux et plus, en fonction des évolutions de la bataille. Nous avons fait le choix du soutien. Dès lors que vous affichez cette stratégie, vous levez l’ambiguïté stratégique. Poutine peut lire à livre ouvert dans ce qu’on fait.