L’écoféminisme, une évidence ? Stacy Algrain

‘La décroissance, c’est un mix d’économie écologique et d’écoféminisme’. Cette phrase raisonne dans ma tête depuis des mois, et lorsque que j’évoque le sujet, il est très rare que mon interlocuteur.ice puisse définir ce qu’est l’écoféminisme. Pour nous éclairer sur ce sujet, j’ai eu le plaisir de m’entretenir avec Stacy Algrain, étudiante en politique environnementale à Sciences Po, fondatrice du média engagé Penser L’après et de la newsletter biodiversité La Corneille.
Bonjour Stacy ! Merci d’avoir accepté l’invitation, je suis ravi de pouvoir échanger avec toi. Avant de rentrer dans le vif du sujet, pourrais-tu te présenter et nous expliquer ton parcours ? De ton intérêt pour l’écologie à la création de Penser L’après ?
Je suis étudiante en Master politique environnementale avec une spécialisation en agriculture à Sciences Po. Je dirais que ce choix de cursus et mon engagement actuel ne sont finalement que la suite logique de mon parcours de vie.
J’ai grandi dans une petite ville du sud de la France au doux nom de Berre l’étang et c’est clairement de là que me viennent mes choix et questionnements. Pour replacer le contexte, cette ville, aux 17 000 âmes, compte également un colocataire pour le moins polluant : un site pétrochimique classé SEVESO. Tout autour de l’étang, on peut en dénombrer pas loin de 47, ce qui fait de cette zone la 2ème concentration en sites Seveso après l’estuaire de la Seine. Et les conséquences sont nombreuses. D’abord environnementales, puisque notre étang a vu sa faune et sa flore se dégrader progressivement. Puis, sanitaires avec un taux de cancer deux fois supérieur à la moyenne nationale. Les chiffres parlent d’eux-mêmes et pourtant, comme dans beaucoup de cas, les autorités ont nié, et continuent de nier, les impacts de ces activités industrielles. Il faut aussi dire que la ville étant surtout composée d’ouvriers, ils n’étaient soit pas au courant des risques, soit pas au fait de leur droit à un environnement sain, soit trop préoccupés par la fin de mois et déjà reconnaissants d’avoir un emploi.
Quelques années plus tard, j’ai commencé à comprendre que vivre au rythme des alertes industrielles et des torchages n’était pas normal. On retrouvait les mécanismes typiques des cas d’injustices environnementales : chantage à l’emploi, localisation des usines dans des communautés moins éduquées (et donc moins enclines à protester), manipulation des données scientifiques. Bref, une belle saga à l’échelle locale qui ne pousse pas les décideurs de la capitale à réagir.
On dit souvent qu’il faut un déclencheur pour s’engager, je crois que celui-ci m’a suffi à être indignée face au mépris que l’on réserve à ceux qui ne peuvent pas faire entendre leur voix : les perdants de la loterie socio-économique et notre environnement.
Avec mon média, Penser L’après, c’est à ces personnes que je souhaite m’adresser, à celles et ceux qui se sentent exclus des débats. Avec les 20 personnes de mon équipe, nous choisissons un sujet par série et réalisons 10 à 15 épisodes (podcasts et webinaires) pour proposer aux citoyens un socle de connaissances clair et accessible. Enfin, j’ai dernièrement lancé une newsletter bi-mensuelle intitulée La Corneille pour sensibiliser aux enjeux de la biodiversité. Le mot d’ordre : découverte et ton sarcastique.
En préparant notre interview, j’ai lu et entendu que l’écoféminisme était né aux États-Unis dans les années 1970 et 80. N’y a-t-il pas pourtant des écrits ou mouvements écoféministes au début du 20ème ?
S’il existe des écrits écoféministes datant du début du 20ème siècle, sa naissance est souvent assimilée au moment de la montée de sa popularité dans les années 70-80.
Mais en effet, si le terme « écoféminisme », résultat de la contraction d’écologie et féminisme, a été formulé pour la première fois en 1974 par Françoise d’Eaubonne dans son ouvrage Le Féminisme ou la mort, ses principes sont plus anciens. Ils auraient été établis par Rachel Carson, biologiste marine et écologiste américaine, dans son livre Silent Spring sur les biocides de synthèse. En clair, les idées et actions basées sur les principes que l’on connaît aujourd’hui sous le nom d’écofeminisme, ont commencé à prendre forme avant son développement dans le milieu académique.
Les définitions de l’écoféminisme semblent aussi multiples que variées. Quelle est ta définition de l’écoféminisme ?
Selon le positionnement et le courant que l’on souhaite suivre, la définition de l’écoféminisme variera. Je pense d’ailleurs que cette diversité est une bonne chose dans le sens où elle peut permettre à un plus grand nombre de s’en saisir et de s’approprier le sujet. Il serait contre-productif de vouloir absolument faire rentrer des femmes aux expériences et visions différentes dans une seule case.
Pour moi, l’écoféminisme consiste à dire que l’exploitation de l’environnement par les humains et l’oppression des femmes par les hommes ont des racines communes, et qu’il faudrait donc s’attaquer simultanément à ces deux problématiques.
Concrètement, la Terre a été infériorisée et reléguée au domaine du sensible. Elle a été exploitée et conquise. Pour les femmes, il en a été de même. Assimilées au domaine de la nature et à la fécondité, elles ont été jugées inférieures et donc soumises à la domination masculine. Certains vont même jusqu’à appeler cette connexion « Ruban de Möbius » : les femmes sont inférieures parce qu’elles font partie de la nature, et la nature peut être maltraitée car elle est féminine. Pour mieux comprendre, prenons notre langue. On parle de LA nature, LA Terre, de forêts vierges, de mère nature… Un autre bel exemple de cette vision, la célèbre citation du philosophe Francis Bacon qui expliquait au 16ème siècle que « la nature est une femme publique. Nous devons la mater, pénétrer ses secrets et l’enchaîner selon nos désirs ».
Cependant, il est important de nuancer cette idée qui voudrait qu’exploitation capitaliste de la nature et patriarcat aillent forcément dans le même sens. Jeanne Burgart-Goutal, dans son ouvrage Etre écoféministe: Théories et pratiques, explique qu’historiquement certaines formes d’émancipation des femmes ont pu se faire au détriment de la nature et vice versa. L’exemple très parlant qu’elle utilise est celui des plats préparés qui, bien que les libérant de la corvée que représente la préparation des repas, favorise le développement d’une industrie agroalimentaire peu respectueuse de l’environnement.

Qu’est-ce qui finalement distingue l’écologie de l’écoféminisme ?
C’est dans ses fondements, que nous retrouvons ce qui distingue l’écoféminisme de l’écologie. On ne s’en tient pas à vouloir rétablir l’équilibre entre humain et environnement, mais on s’attaque également aux inégalités présentes dans nos sociétés. Plus que faire comprendre l’importance de notre connexion au vivant, l’écoféminisme veut nous rappeler que les relations entre humains doivent également s’apaiser. Il s’agirait donc davantage de réintroduire « le social dans les réflexions en éthique écologique et la nature dans l’interprétation sociale du genre portée par les féministes » (Larrère, 2012).
Existe-t-il, comme pour le féminisme, plusieurs vagues, plusieurs visions de l’écoféminisme ?
Tout à fait, comme j’ai pu le mentionner dans ma définition de l’écoféminisme, il s’agit d’un mouvement multiple ! On retrouve 2 grands courants.
- L’écoféminisme matérialiste
Ce premier courant, défendu par de nombreuses écoféministes telles que la française Françoise d’Eaubonne ou l’indienne Vandana Shiva, s’inscrit dans la lignée de la critique marxiste du capitalisme. Selon elles, le capitalisme et le patriarcat auraient fusionné pour donner naissance à un monstre à deux têtes : le patriarcat capitaliste. Pour illustrer cette idée, la chercheuse italienne Silvia Federici a retracé l’histoire du capitalisme du point de vue des femmes et a ainsi montré qu’il en a résulté leur asservissement ainsi que celui de la nature.
La chasse aux sorcières en serait un exemple parfait. Celles qui n’auraient pas accepté de se plier aux règles de ce système économique suprême en auraient payé le prix de leur vie. Ainsi, à travers l’Europe, plus de 100 000 femmes furent tuées et ce, malgré leur rôle central dans la vie de la famille et dans l’activité économique.
Par conséquent, l’idée de ce courant est de rompre avec toutes les dichotomies conceptuelles au fondement de nos sociétés. Parmi elles, nous retrouvons bien sûr l’idée selon laquelle les femmes auraient une connexion particulière avec la nature.
- L’écoféminisme spirituel
Pour les membres du courant spirituel, l’écofeminisme serait un moyen de revisiter et d’amender les représentations religieuses traditionnelles[1] et de changer la perception judéo-chrétienne selon laquelle l’humain aurait reçu de Dieu l’autorité sur Terre. Ici, les partisanes de ce courant appellent donc à reconnaître le sacré dans la nature et à célébrer le lien particulier du féminin avec son environnement. Starhawk, l’une des figures emblématiques de ce courant, dispense par exemple des « rituels publics en spiritualité basés sur la terre, avec pour objectif d’unifier spiritualité et politique“.
Lors de nos échanges précédant l’interview, nous avions évoqué que les écoféministes étaient contre la fameuse phrase de Simone de Beauvoir : ‘on ne nait pas femme, on le devient’. Peux-tu nous expliquer pourquoi ?
Ce ne sont pas toutes les écoféministes, mais surtout les écoféministes spirituelles qui rejettent cette vision. Là où elles font le choix d’assimiler les femmes à la nature pour dénoncer la domination masculine, Simone De Beauvoir préfère miser sur une émancipation à l’égard de la nature. Lorsque l’on sait que c’est justement au nom de cette prétendue nature des femmes qu’on les a cantonnées à un rôle de mère et d’épouse, on comprend aisément pourquoi les féministes ont longtemps souhaité s’y absoudre. Avec sa célèbre citation, elle a avant tout souhaité dire stop à l’essentialisation des rôles sociaux accordés aux hommes et aux femmes et ainsi inciter ces dernières à s’émanciper par le travail. La critique que l’on pourrait faire à cette stratégie est qu’elle participe à élever le modèle masculin au rang d’exemple. Les femmes ne seraient presque que des hommes comme les autres.
En réponse, une partie des écoféministes a décidé de tracer une troisième voie en se lançant dans une reconquête ou comme elles l’appellent un « reclaim ». On peut le traduire par une volonté de se réapproprier leur place dans le monde, de réinventer, réhabiliter la nature et la féminité. L’objectif est de cesser de dévaloriser les activités normalement assimilées au féminin tel que le « care ». En France, ce concept a été remis en lumière par la philosophe Emilie Hache dans son ouvrage Reclaim.
Après une rapide recherche sur Google Scholar et en comparant les termes ‘ecological economy’, vs ‘Degrowth’ et ‘ecofeminism’, les deux derniers semblent accuser un vrai déficit de recherches. Peux-tu nous dire où en est l’écoféminisme d’un point de vue universitaire ? D’abord d’un point de vue mondial, puis en France.
L’écoféminisme en tant que mouvement a pris racine aux Etats-Unis et c’est donc là que les publications ont été les plus nombreuses. Pour donner un aperçu historique, la dernière partie du 20ème siècle a été marquée par un flux régulier de publications qui ont à la fois renforcé et affaibli l’écoféminisme. La multiplicité des points de vue en a fait une idéologie complexe et difficile à saisir, ce qui a précisément découragé les personnes initialement intéressées par ses idées. Selon Greta Gaard, l’écoféminisme peut sembler concerné par toutes les injustices du monde et presque effacer le féminisme. Autre raison à ce rejet, le courant spirituel a fait passer l’ensemble des réflexions écofeministes pour une célébration essentialiste d’un lien biologique entre femmes et nature.
Par la suite, les écofeministes matérialistes ont poursuivi leurs travaux et condamné plus sévèrement cette association des femmes à la nature en la liant à une construction sociale. Fin des années 90, la discipline a donc pu devenir une théorie critique pouvant s’appliquer à des domaines allant de la philosophie à la sociologie. En combattant les binarismes traditionnels, des écrits tels que Ecological Revolutions. Nature, Gender and Science in New England (Carolyn Merchant), ou encore Humans and Other Animals : Beyond the Boundaries of Anthropology (Barba Noske) ont permis de montrer l’importance de traiter conjointement genre et environnement.
Depuis, les choses ont bien évolué. De discipline jugée dangereuse, l’écoféminisme est devenu le nouveau sujet en vogue ! Chaque année, dans le monde, de nombreuses publications sur le sujet voient le jour. En France, nous retrouvons la collection « Sorcières » de la maison d’édition Cambourakis, le festival Après la Pluie, et les ouvrages dont j’ai parlé précédemment, Reclaim de Emilie Hache et Ecofeministe : de la théorie à la pratique de Jeanne Burgart-Goutal.
Parlons un peu politique. Mise à part Delphine Batho, et quelques rares universitaires – principalement des femmes, le terme écoféminisme n’est quasiment jamais évoqué dans le débat politique. Est-ce un pari politique risqué d’en parler ? Est-ce trop tôt ?
Actuellement, je dirais que la mécompréhension de ce mouvement et l’affiliation très fréquente à la spiritualité ne facilitent pas son développement dans la sphère politique.
On relègue encore l’écoféminisme à une idéologie basée sur des amalgames où les femmes se poseraient en victime et tenteraient de faire porter aux hommes l’ensemble des maux de la Terre. C’est pourtant se tromper entièrement sur le message et les objectifs des écoféministes. Il s’agit simplement de pointer les impacts néfastes des systèmes d’oppression en place dans notre société et d’y proposer des solutions actionnables à l’échelle individuelle et collective.
Quant au moment opportun pour en parler, je dirais que comme dans le cas des luttes féministes, je préfèrerais voir les citoyens et citoyennes s’en saisir largement pour le pousser dans le débat politique plutôt que voir un de nos représentants s’en saisir. Malheureusement, les cas de récupération à des fins électorales sont trop nombreux et les représentants politiques devraient avant tout créer un dialogue avec celles et ceux qui luttent avant de chercher à se revendiquer dudit mouvement.
Sauf erreur de ma part, les figures médiatiques de l’écoféminisme en France sont uniquement des femmes. Pourquoi ce sujet n’est-il pas plus poussé par des hommes ? Est-ce seulement possible ? // J’ai lu à plusieurs reprises qu’un homme ne pouvait pas se dire féministe. Est-ce qu’un homme peut se dire éco féministe ?
En effet, les figures médiatiques de l’écoféminisme sont des femmes ! Lorsque l’on parle de féminisme, d’écoféminisme et d’hommes ça fait souvent un peu peur. Entre les craintes que leur implication ne détourne l’attention des vrais problèmes ou qu’ils ne décident finalement de prendre le contrôle des actions et campagnes créées par les femmes, certaines voient d’un mauvais œil leur envie de s’investir. Mais la question se pose pour tous les individus souhaitant s’engager dans un combat qui ne les concerne pas directement. C’est un peu la même chose que lorsqu’un blanc décide de prendre part à la lutte contre le racisme. Savoir quelle est sa place, ce que l’on peut faire ou non peut être compliqué et c’est naturel.
Avant tout, il faut savoir que rejoindre ces luttes va nécessiter de remettre en question sa propre position dans le système en place. Cependant, il ne devrait pas s’agir d’un désir de devenir une figure médiatique. Nous parlons de personnes qui se voient discriminées, souvent réduites au silence et privées d’occasions de défendre leur cause. Récupérer ces temps de parole serait poursuivre cette logique d’invisibilisation. Plutôt que ce rôle de porte-parole, les hommes devraient chercher à être des alliés. Il a été dit de nombreuses fois que si l’on souhaite réellement changer les choses, nous ne devrions pas reproduire les mêmes erreurs en excluant 50% de la population des discussions et beaucoup de femmes sont prêtes à les accueillir ! Mais, il faut savoir que cela ne peut pas se faire sans conditions.
La première étape, peut-être la plus compliquée, consiste à questionner son propre comportement et ses privilèges. Il faut se demander en quoi sa position d’homme (blanc, cis) confère des avantages dans la société actuelle et comprendre en quoi ceux-ci se font au dépend d’autres individus. Évidemment, cette étape prend du temps, demande des efforts et surtout d’apprendre et de désapprendre ! Car oui, nous avons toutes et tous internalisé ces normes sociales oppressantes. Alors, il faut lire, écouter, visionner des films et documentaires pour faire ce travail personnel sans constamment demander à ceux qui subissent les oppressions d’expliquer leur situation.
La deuxième étape consiste à adopter la bonne posture lorsque l’on rejoint la lutte. Il faut savoir être dans l’écoute, laisser s’exprimer celles et ceux qui ont fait les frais des discriminations et éviter le mansplaining ! Cette habitude tenace consiste à vouloir expliquer à des femmes ou minorités ce qu’est le sexisme, le racisme ou toute oppression. Certains vont même jusqu’à vouloir expliquer à des femmes la maternité, les violences gynécologiques et d’autres expériences, qu’à moins d’être doté d’un utérus, vous ne pourrez pas vivre.
Enfin, vient le moment du passage à l’action ! Au quotidien, les hommes peuvent eux aussi faire bouger les choses. Que ce soit dans les actes, en partageant les tâches ménagères, en réagissant lorsque l’on assiste à une agression, ou dans les paroles, en ne laissant plus passer les blagues sexistes, le slutshaming et toute autre tactique visant à rabaisser les femmes et minorités.
Sur la question « peut-on se dire féministe ou écoféministe », les avis divergent. Pour ma part, je dirais que l’on peut tout à fait être un homme et être féministe ou écoféministe, mais il s’agit de ne pas se servir de ce label comme d’un étendard. En suivant les trois étapes précédentes (se déconstruire, être bienveillant, agir), un homme pourrait tout à fait entrer dans ce champ sans tomber dans une position de faux allié.
Les politiques ont un rapport plutôt spécial avec la science. Parfois on doit l’écouter, parfois un peu moins… quelle est la place de la science dans l’écoféminisme ?
Sans grand étonnement, la science est elle aussi questionnée par les écoféministes ! Sur ce sujet, ce sont Maria Mies et Vandana Shiva qui prennent la parole dans leur livre Ecofeminisme publié en 1993. Elles nous expliquent très clairement que si la science moderne est aujourd’hui acceptée comme un système universel et sans biais, elle reste une discipline longtemps exercée par les hommes et est donc essentiellement sexiste. Ils sont ceux qui ont décidé de ce qui était acceptable, et ont ainsi écarté de son développement les femmes et minorités. Dans leur ouvrage, elles soulignent qu’il s’agit donc de la science des hommes blancs. Bien sûr, soyons bien d’accord, il ne s’agit pas de remettre en question le fait que la Terre est ronde ou qu’elle tourne autour du Soleil. Il s’agit là d’expliquer que tout comme le capital économique, le savoir s’est concentré entre les mains d’une minorité. En considérant les femmes comme trop émotives ou pas assez intelligentes pour faire des sciences, l’humanité s’est vue privée de leur capacité à interpréter différemment les faits.

De fait, dans des sciences comme la biologie, on découvre encore des biais androcentristes. L’exemple le plus parlant est celui qui voudrait qu’un ovule passif soit conquis par un spermatozoïde actif !
À ce problème, les écoféministes proposent une solution : mêler science et politique. Si elles ne remettent pas en question son importance pour faire des choix éclairés, elles proposent d’en modifier la production et d’ouvrir le débat à l’ensemble des citoyennes et citoyens. Ainsi, les questions d’énergie nucléaire, qui engagent les générations présentes et à venir, devraient être résolues en collectif plutôt qu’uniquement par des hommes de science.
Tout comme la décroissance, l’écoféminisme est assez critiqué, voire caricaturé… souvent d’ailleurs pour les mêmes raisons. J’ai passé quelques heures à éplucher les réseaux sociaux où j’ai essayé de noter les critiques qui reviennent le plus. Je commence donc par la plus connue : ‘pourquoi veut-on genrer l’écologie ? Est-ce que l’écologie est un truc de femmes’ ?
C’est une erreur qui est commise assez souvent : comprendre que l’écoféminisme tente de genrer l’écologie là où il ne fait que pointer du doigt le lien entre oppression des femmes et destruction de l’environnement. Non, les écofeministes ne veulent pas vous expliquer que ce sont les femmes à elles seules qui sauveront le monde (même si à regarder de plus près les mouvements pour le climat, on réalise rapidement que ces dames sont plus engagées). Si vous avez suivi cette interview jusqu’ici, vous avez dû réaliser que cette théorie appelle à revoir notre conception des femmes et de la nature et à nous détacher de cette volonté de les contrôler.
Selon le concept de Reclaim, il s’agirait davantage d’appréhender la nature et les activités assimilées au féminin comme bénéfiques pour l’ensemble de la population. En faisant cela, nous pourrions rompre avec la dualité nature / culture qui consiste à attribuer une valeur à chacun des éléments de la paire pour dévaloriser l’autre. À ce sujet, Pascale d’Erm explique « qu’on ne peut pas avoir à choisir entre écologie et féminisme, corps et esprit, nature et culture, etc. Dans une société qui aime diviser, il apporte une culture du « et » qui est puissamment émancipatrice. » Alors concrètement, l’écoféminisme essaie de faire exactement le contraire de ce dont on l’accuse. Il nous montre qu’être attaché à la nature, ce n’est pas une lubie de faible, un truc de femme. Revaloriser le vivant et son caractère sensible, voilà une partie de la solution !
Historiquement, les écoféministes sont anti-nucléaires : Pourquoi ? Est-ce toujours le cas ?

Pour les écoféministes, la lutte anti-nucléaire c’est un peu le terreau de la création d’un réel mouvement. Dans les années 80, c’est sur la question nucléaire que l’écoféminisme a fleuri. Suite à l’accident nucléaire de Three Mile Island qui a résulté en un relâchement d’une faible quantité de radioactivité dans l’environnement, des femmes de mouvements très différents ont décidé de faire front commun. Dans son live Jeanne Burgart-Goutal mentionne notamment les radicales, les marxistes et les sectatrices de la déesse. Ainsi, c’est devant le pentagone que le 17 novembre 1980 des milliers de femmes ont convergé pour la première grande mobilisation écoféministe. Elles y établissent leur Déclaration d’unité au cours de la conférence « Women and life in Earth ». Dans celle-ci, elles déclarent :
« Nous sommes des femmes qui se sont réunies pour agir d’un commun espoir en des temps de peur. Nous abordons les années 1980 dans un cri d’alarme pour le futur de notre planète. Les forces qui contrôlent notre société menacent notre existence avec l’armement et l’énergie nucléaire, les déchets toxiques et l’ingénierie génétique. Nous voyons des liens entre l’exploitation et la brutalisation de la terre et de ses populations d’un côté, et la violence physique, économique et psychologique perpétrée quotidiennement envers les femmes. »
De ce passage, nous comprenons qu’elles établissent un lien entre leur peur de destruction de la vie sur Terre par le nucléaire et leur peur quotidienne d’être agressées par un homme. Ce lien dérive de la critique, faite dans le mouvement pour la paix, des valeurs traditionnellement masculines : agression, pensée rationnelle avec la théorie des jeux et utilisation de l’arme nucléaire, mais également une croyance aveugle en la technologie et les sciences dures. Dans l’écoféminisme, ce sont d’ailleurs ces différences de perception et de valeurs qui justifient les actions des femmes à l’encontre du nucléaire.
Concrètement, les écoféministes expliquent que lorsqu’il est question du nucléaire, on parle d’humanité, assumant ainsi que la perspective des femmes serait identique à celle des hommes. Pourtant, c’est oublier que nous vivons dans un monde basé sur des inégalités structurelles : les femmes et les minorités ne sont pas exposées aux mêmes risques que les hommes, elles sont plus vulnérables. Si l’on prend le cas des catastrophes naturelles, les femmes ont 14 fois plus de risques de mourir.
Sur les effets des radiations sur leur santé, le mouvement mentionne une étude de l’Académie nationale des sciences[2] qui a révélé que « l’incidence des cancers du sein et de la glande thyroïde provoqués par des radiations prouve que le cancer menace davantage les femmes que les hommes. »[3]. Parmi les publics à risque, nous retrouvons également les femmes enceintes qui, si exposées, pourraient voir le développement de leur bébé mis en danger.
En plus des raisons morales, elles évoquent donc ces raisons pragmatiques pour lutter contre le nucléaire. Cette inquiétude concernant les dangers des radiations sur leur santé et celle de leurs enfants seraient d’ailleurs le résultat d’une aversion au risque plus élevée chez elles que chez les hommes. Preuve que ce constat perdure encore aujourd’hui, la lutte anti-nucléaire continue de réunir les écoféministes. En France, c’est près du futur site d’enfouissement des déchets nucléaires de Bure qu’elles ont décidé de se réunir à nouveau en 2019.
Il est cependant important de mentionner que si la vision écoféministe consiste à s’opposer au nucléaire, cet avis n’est pas partagé par l’ensemble des femmes. Tout comme l’écoféminisme cherche à éviter tout raccourci hasardeux sur le lien entre femme et nature, il serait bon de ne pas reproduire la même erreur sur la question de l’énergie.
J’ai été très surpris de voir des critiques de la notion d’intersectionnalité par certaines féministes. Quelle est la position des écoféministes sur ce sujet ?

L’écoféminisme est par essence un mouvement intersectionnel. Sa mission principale est de faire le lien entre différents systèmes d’oppression et de proposer des pistes pour l’émancipation des femmes, et plus largement, de tous. Pour cela, nous avons pu voir qu’il s’intéresse largement aux rapports de force en action dans notre système capitaliste et à la question de pouvoir. Ainsi, il s’adresse à l’ensemble des personnes en situation d’exclusion ou d’oppression. Il faut aussi rappeler que l’essor de l’écoféminisme a pris racine dans le terreau de luttes très diverses : mouvement anti-nucléaire, manifestations pacifistes, mouvement pour les droits civiques et flower power. Conformément à l’appel de Françoise d’Eaubonne dans Le féminisme ou la mort, le nouveau mouvement politique s’est donc inscrit dans ce paysage comme un potentiel catalyseur, un nouvel humanisme.
En ce sens, l’écoféminisme post-colonial prolonge la réflexion en intégrant la question de l’oppression coloniale ou post-coloniale. Dans les pays du Sud, Vanadana Shiva, l’une des figures de ce mouvement, a régulièrement mentionné la révolution verte. Au 20ème siècle, cette politique de transformation des pratiques agricoles des pays en développement a eu des conséquences néfastes. Dégradation de l’environnement du fait d’une utilisation intensive d’intrants et du développement de la mécanisation, exclusion des femmes et fragilisation des structures économiques, autant d’effets secondaires dénoncés par les écoféministes.
Pour la fin de notre interview, j’ai quelques questions plus rapides et personnelles. Nous avions évoqué la difficulté de trouver des personnes à interviewer sur l’écoféminisme en France. Peux-tu nous expliquer pourquoi ?
Tout comme dans tant d’autres disciplines, trouver des femmes pour s’exprimer peut être compliqué et ce pour plusieurs raisons. La première est un manque de visibilité pour les expertes. Lauren Bastide en parle dans son podcast La Poudre et son livre PRÉSENTES, la présence d’hommes en plus grand nombre dans les médias ou certaines positions hiérarchiques font qu’ils ont tendance à favoriser leurs pairs lorsqu’il s’agit d’intervenir. Ils ont ainsi plus d’opportunités de prendre la parole, d’être repérés, puis d’être invités à nouveau. Pour lutter contre cela, le site Expertes.fr recense des milliers de femmes avec des informations sur leurs publications et spécialités. Autre solution, se donner systématiquement pour objectif d’assurer la parité lorsque vous organisez un événement et demander aux hommes qui ont déjà très souvent la parole de vous recommander une femme !
Enfin, deuxième problème que j’ai pu identifier : la charge mentale ! Oui, les femmes s’occupent encore largement des tâches ménagères et des enfants, ce qui leur laisse moins de temps qu’à ces messieurs pour assurer des tâches en dehors de celles déjà nécessaires pour leur travail. Pour le domaine de l’écoféminisme, il s’agit selon moi de la raison principale à leurs refus ou absence de réponse. Et puis, il faut imaginer qu’elles sont seulement quelques figures médiatiques pour des centaines de sollicitations !
En te demandant des références littéraires, tu m’as cité De la marge au centre, de Bell Hooks. Peux-tu nous dire pourquoi c’est ton livre référence ?
Ce livre est juste une mine d’or ! Il est tellement riche et dense qu’il faut du temps pour le lire et saisir l’ensemble des concepts évoqués. Pourtant, malgré la complexité du discours, ce qui m’a vraiment conquise c’est sa capacité à me bousculer et à me pousser à déconstruire ma vision sur des sujets que je pensais pourtant acquis. Que ce soit sur ma relation aux autres femmes ou à mes pairs du sexe opposé, j’ai pu appréhender les nuances du féminisme plus que dans tout autre ouvrage. Évidemment, ce livre évoquant également l’afro-féminisme et la place des femmes noires dans les mouvements féministes (encore souvent très blancs), j’ai pu me rendre compte du privilège que représente ma couleur de peau. Oui, même en 2021.
As-tu d’autres références à conseiller ?
Bien évidemment !
- Reclaim d’Émilie Hache
- Après la pluie : Horizons écofeministes, d’Alice Jehan et Solene Ducretot
- Ecofeminisme de Maria Mies et Vandana Shiva
- Etre écoféministe: Théories et pratiques, de Jeanne Burgart-Goutal
- Le webinaire de Penser L’après avec Jeanne Burgart-Goutal
- Les épisodes sur le sujet d’Un podcast à Soi
- Le film : Woman at War de Benedikt Erlingsson
- Pour vous ouvrir au sujet de la biodiversité, ma newsletter La Corneille
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