Acheminer l’eau du Rhône jusqu’aux Pyrénées-Orientales, un projet relancé par la sécheresse persistante
La région Occitanie et l’Etat vont financer une étude préalable à l’extension d’Aqua Domitia, un ouvrage qui s’arrête aujourd’hui au niveau du département de l’Aude.
Tandis que la Bourgogne scrute le niveau de ses rivières en crue et que la Provence enregistre, en mars, des records de précipitations de cinq à six fois supérieurs à la normale, les Pyrénées-Orientales continuent de guetter désespérément le ciel. Les nuages porteurs de pluie évitent le département depuis deux ans et ils ne lui ont apporté que la moitié des moyennes habituelles en mars.
Alors, le temps est-il venu pour la France des grands transferts d’eau des régions les plus arrosées vers les plus sèches, entre des bassins-versants différents, comme cela se pratique dans d’autres pays, notamment en Espagne ? Vu d’Occitanie, la solution qui semble s’imposer consiste précisément à prendre de l’eau dans le Rhône et à l’envoyer dans le Sud assoiffé, car le niveau des nappes souterraines comme les débits des rivières y sont historiquement faibles, malgré la fonte accélérée de la neige sous l’effet des températures déjà élevées.
L’ouvrage, baptisé Aqua Domitia, existe déjà en bonne partie. A partir d’un canal qui puise dans le Rhône à Fourques (Gard), en amont d’Arles (Bouches-du-Rhône), il rejoint une station de pompage à Mauguio (Hérault), alimente notamment Nîmes et Montpellier, dessert une bonne partie de l’ancien Languedoc-Roussillon jusqu’aux stations touristiques très fréquentées du littoral méditerranéen et s’arrête dans l’Aude. Sa distribution se répartit entre eau potable (40 %), irrigation agricole (40 %) et « volumes de substitution » (20 %), qui permettent de puiser moins dans des environnements vulnérables.
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Le 28 mars, le conseil régional d’Occitanie-Pyrénées-Méditerranée, réuni en assemblée générale, s’est prononcé pour le lancement d’études préalables à un prolongement de ce gros tuyau enterré – généralement de 1 mètre de diamètre. Celles-ci devront « décider de la pertinence et de la faisabilité de l’extension de ce réseau dans les Pyrénées-Orientales et faire l’inventaire de l’ensemble des solutions possibles pour sécuriser l’accès à l’eau du littoral audois et des Pyrénées-Orientales », a précisé Carole Delga, la présidente socialiste (PS) de la région, avant une rencontre avec le préfet de région sur cette question, lundi 8 avril.
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140 kilomètres de canaux
« L’eau du Rhône est abondante, la situation dans les Pyrénées-Orientales devient catastrophique, nous sommes dans une réflexion collective pour relancer un projet qui, à l’origine, devait se prolonger jusqu’à Barcelone », affirme Fabrice Verdier, conseiller régional (PS) et président de BRL, l’ancienne Compagnie nationale d’aménagement de la région du Bas-Rhône et du Languedoc. Cette société d’économie mixte gère le réseau hydraulique appartenant à la région. « On rejette 54 milliards de mètres cubes d’eau du Rhône par an à la mer, il faut l’utiliser. On a de la marge, c’est à l’Etat de décider », estime l’élu.
« Il s’agit aujourd’hui de sauver notre territoire. Il ne pleut plus du tout, des vergers ont été arrachés cet hiver », plaide Fabienne Bonet, la présidente de la chambre d’agriculture des Pyrénées-Orientales, reflétant ainsi l’inquiétude des exploitants de son département.
Lors de sa visite au salon des maires, des élus locaux et des décideurs publics des Pyrénées-Orientales, à Perpignan le 21 mars, Christophe Béchu, le ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, a ouvert la possibilité de cofinancer l’étude. Il devrait retourner dans les Pyrénées-Orientales dans les prochaines semaines et annoncer d’autres projets pour affronter la sécheresse, sans doute plus modestes. Car un éventuel prolongement d’Aqua Domitia sera ardu et se chiffrera très probablement en centaines de millions d’euros.
La première tranche de ce réseau est présentée par son maître d’ouvrage comme l’un des plus importants chantiers dans ce domaine en France, avec 140 kilomètres de canaux et trois barrages et retenues pour un montant de 220 millions d’euros. Sa réalisation – achevée à 85 % à ce jour, selon BRL – a été lancée en avril 20 à l’issue d’un débat organisé par la Commission nationale du débat public.
Le dernier des maillons, celui de Béziers (Hérault), a été livré dix ans plus tard, en 2022, tandis que le réseau hydraulique régional continue d’étendre sa desserte de cultures irriguées. Cependant, même si les études techniques ne sont pas encore lancées, il apparaît déjà qu’il ne suffirait pas de prolonger simplement Aqua Domitia de quelques dizaines de kilomètres pour en faire bénéficier les Pyrénées-Orientales.
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Le Rhône « n’est pas inépuisable »
« Le réseau est déjà à son maximum. Sans marge de manœuvre, il faudrait probablement le doubler, envisager d’autres modes de stockage d’eau », glisse Nicolas Chantepy, directeur général adjoint de l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse. Celle-ci a contribué, à hauteur de 21 millions d’euros, à la première phase du programme et n’a pas été sollicitée pour une deuxième jusqu’à présent. « Notre aide n’est pas destinée à développer des usages nécessitant de l’eau : elle est attribuée au titre de la substitution qui permet de ne pas prélever dans les milieux fragiles », précise-t-il.
En 2023, l’agence a publié une étude montrant que les débits d’étiage du Rhône – lorsque les niveaux sont au minimum – baissent sous l’effet du changement climatique. Ils ont déjà diminué de 7 % en moyenne à la sortie du lac Léman, de 13 % à Beaucaire (Gard), en Camargue, entre 1960 et 2020. Actuellement, on prélève en moyenne 5 % du débit du fleuve qui alimente, avec sa nappe, 2,3 millions de personnes en eau potable.
« Le problème se pose en période sèche, les prélèvements peuvent atteindre 15 % en été, voire 30 %, comme en août 2022, souligne M. Chantepy. Et notre travail de prospective indique que ce taux pourrait aller jusqu’à 40 % en 2050 et davantage ensuite. Notre message est de dire que le Rhône va rester abondant au moins les prochaines décennies, mais qu’il n’est pas inépuisable. » Une réduction importante de son débit risquerait de laisser l’eau de mer remonter dans son delta et de saliniser la Camargue.
« L’eau douce que le Rhône apporte à la mer n’est pas perdue, elle est très importante pour l’équilibre de la Méditerranée. Sinon on évoluerait vers un autre type de mer… », prévient également Eric Divet, directeur de la ressource en eau de la Compagnie nationale du Rhône (CNR). Les trois missions principales de cet établissement – la production d’hydroélectricité, la navigation fluviale et l’aménagement du territoire – dépendent du niveau du cours d’eau. Actuellement, BRL dispose d’une autorisation lui permettant de pomper jusqu’à 75 mètres cubes par seconde, mais se contente de 15 mètres cubes par seconde en moyenne dans le plus puissant fleuve de France, dont le débit moyen est de 1 700 mètres cubes par seconde à son embouchure. Il reste donc une large marge.
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Département peu vertueux
Quoi qu’il en soit, M. Divet renvoie prudemment vers l’Etat : c’est à ses services de déterminer qui est autorisé à prélever et pour quels volumes, pas à la CNR. Mais que va-t-il se passer quand des territoires comme l’Ardèche, la Drôme et le Vaucluse, qui souffrent aussi de sécheresse, vont, à leur tour, solliciter les ressources du Rhône, s’interroge-t-il. « La sobriété pour tous, c’est la solution gagnante. Nous accompagnons, pour notre part, les agriculteurs dans leurs efforts pour économiser l’eau », affirme-t-il.
Pour les Pyrénées-Orientales, la question brûlante est de savoir comment pallier la sécheresse en attendant l’achèvement d’un chantier hypothétique qui prendrait probablement une décennie. « Comme souvent dans ces dossiers, la solution n’est pas unique, assure Nicolas Chantepy, à l’agence de l’eau. Il faut aussi prendre en compte la réutilisation d’eaux usées traitées, des économies d’eau, la réduction des fuites dans les réseaux. »
De ce point de vue, le département des Pyrénées-Orientales n’est pas le plus vertueux avec des taux de perte dépassant 40 % par endroits. En 2023, l’agence de l’eau a attribué 3,6 millions d’euros pour des travaux d’économie de la ressource et 1 million pour la sécurisation de l’alimentation en eau potable de collectivités.
Evidemment, ces efforts frappent moins les esprits qu’un transfert de grands volumes à travers une nouvelle canalisation. « Un deuxième programme Aqua Domitia ne doit pas être présenté comme la solution magique, estime Simon Popy, président de France Nature Environnement Occitanie-Méditerranée. Nous sommes cependant favorables à l’ouverture d’un débat. Ce sera l’occasion d’avoir des données chiffrées, des éléments techniques, une évaluation des coûts. Et de poser la question de qui va payer ? »
Ce volet-là est d’autant plus sensible que, dans les années 1980, le département des Pyrénées-Orientales avait refusé de contribuer financièrement au réseau qu’il ne voulait pas voir passer sur son sol. L’idée première était en effet de desservir la Catalogne jusqu’à Barcelone. De ce côté-ci de la frontière, les agriculteurs craignaient la concurrence des producteurs espagnols. Surtout, ils se pensaient richement dotés par le château d’eau des Pyrénées, à l’abri du manque pour longtemps.
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Philippe Gagnebet(Toulouse, correspondant) et Martine Valo