Mélanie Fabre, historienne : « Le féminisme des “hussardes noires” est le produit des obstacles qu’elles ont rencontrés sur la voie de l’émancipation »
Dans « Hussardes noires : des enseignantes à l’avant-garde des luttes », la spécialiste des questions d’éducation et de genre retrace la naissance de l’intellectuelle à la Belle Epoque à travers le parcours de quatre femmes. Un passionnant essai de micro-histoire sur le premier féminisme français, qu’elle évoque dans un entretien

Une affiche pour le journal féministe « La Fronde », illustration de Clémentine-Hélène Dufau (1898).
« Hussardes noires : des enseignantes à l’avant-garde des luttes ». De l’affaire Dreyfus à la Grande Guerre, de Mélanie Fabre, Agone, « Mémoires sociales », 432 p., 23 €, numérique 18 €.
Spécialiste des questions d’éducation et de genre, l’historienne Mélanie Fabre signe aux éditions Agone une passionnante étude intitulée Hussardes noires : des enseignantes à l’avant-garde des luttes. Issu d’une thèse de doctorat, centré sur la période qui va de l’affaire Dreyfus à la Grande Guerre, cet essai de micro-histoire jette une lumière vivace sur la « première vague » du féminisme français. Adossé à un considérable travail de documentation (revues, correspondances, comptes rendus d’inspection…), il retrace l’itinéraire de quatre femmes qui ont pu bâtir leur combat émancipateur grâce aux places qu’elles avaient conquises au sein de l’institution scolaire : Marie Baertschi, Jeanne Desparmet-Ruello, Albertine Eidenschenk et Pauline Kergomard.
Chacune à sa manière, ces figures ont envisagé l’école à la fois comme le cœur de leur espérance et comme « l’endroit désigné pour faire la démocratie », selon l’expression de Pauline Kergomard. Raconter la naissance de l’intellectuelle, comme le fait Mélanie Fabre, c’est non seulement revenir sur les failles d’une IIIe République qui prive les femmes de leurs droits politiques, mais c’est aussi exhiber un moment où l’engagement féministe se confondait largement avec le combat scolaire et la lutte pour la laïcité. C’est enfin combler les lacunes d’une historiographie qui a souvent évacué le fait que, pour remporter ces combats vitaux, la République se reposa au moins autant sur ses institutrices que sur ses instituteurs, ces fameux « hussards noirs » jadis salués par Charles Péguy.
Peut-on dire que la révolution féministe, au tournant du XXe siècle, est une révolution scolaire ?
En partie, oui. Les lois scolaires des années 1880 offrent des perspectives de carrière à des femmes jusque-là reléguées à des postes subalternes. Elles acquièrent alors une forme de légitimité dans le débat public, écrivent dans les journaux, développent des réseaux intellectuels… Toujours privées de droits politiques, elles s’emparent des élections professionnelles, se font représenter au ministère. Utilisant les outils démocratiques dont elles restent exclues sur le papier, elles outrepassent la seule mission de républicanisation qu’on leur a confiée.
Leur engagement féministe naît avec la prise de conscience des discriminations dont elles font l’objet. Elles partagent un même espoir fondamental dans la capacité de l’école à changer la société. D’où les revendications autour de la mixité, de l’ouverture des études supérieures pour les filles, ou encore des enjeux d’éducation sexuelle. Finalement, leur féminisme est le produit des obstacles qu’elles rencontrent sur la voie de l’émancipation.
L’une des originalités de votre travail est de souligner le rôle majeur de l’affaire Dreyfus dans la trajectoire de ces féministes…
Pour la couverture du livre, nous avons choisi l’affiche du lancement de La Fronde, le quotidien féministe qui marque la Belle Epoque. Créé en 1897, ce journal est à la fois féministe et dreyfusard. L’affaire Dreyfus donne lieu à une lutte plus globale pour les droits individuels, elle permet l’apprentissage de nouvelles modalités d’action comme les pétitions, les tribunes de presse, les universités populaires… autant d’outils que les féministes vont se réapproprier. En évoluant au sein du milieu dreyfusard, elles vont aussi nouer des amitiés intellectuelles au long cours.
Et puis, d’une manière ou d’une autre, les intellectuelles que j’ai étudiées ont été formées à l’école du protestantisme. Elles ont, chevillée au corps, l’idée de l’égalité entre les appartenances religieuses et cette laïcité d’inspiration protestante qui, en France, ne tolère guère l’antisémitisme, l’expérience des persécutions ayant rapproché ces minorités. Lorsqu’une dramaturge proposa à La Fronde des caricatures antisémites, la directrice du journal, Marguerite Durand, lui interdit toute collaboration.
Quelles sont les différences majeures entre ces « hussardes noires de la République », longtemps oubliées par l’historiographie, et leurs célèbres homologues masculins ?
D’abord, ces enseignantes sont beaucoup moins bien payées, et leurs perspectives de carrière dans l’instruction publique sont bien moins grandes ! Deuxièmement, elles ont un rapport très fort à la paix. Le pacifisme, pour elles, est un mouvement très fédérateur, et dans leur discours il est souvent associé à la maternité : celles qui donnent la vie ont aussi mission de la préserver. Troisièmement, elles militent souvent pour la coéducation des sexes, avec cette idée qu’il faut réformer l’école dans le sens d’une plus grande égalité sexuelle. Enfin, et c’est peut-être le point le plus important, ce sont elles qui affrontent le plus durement les controverses autour de la laïcité, qui est beaucoup plus problématique dans l’instruction des filles, parce que l’empreinte de l’Eglise y demeure plus forte.
Vous notez d’ailleurs qu’elles ont tendance à radicaliser leur position sur la laïcité, considérant par exemple que le principe de neutralité désarme la République face à ses ennemis. « Il n’est que temps de réagir. De la neutralité, nous mourrons », écrit ainsi Pauline Kergomard, qui fut la première inspectrice générale…
Elles sont d’accord pour affirmer qu’un fonctionnaire de l’instruction publique doit rester neutre politiquement et ne saurait appeler à voter pour tel ou tel parti. Mais à leurs yeux l’école publique appartient au camp républicain. Face à ses adversaires, elle n’a pas à être neutre, elle doit au contraire revendiquer l’Etat de droit, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, l’héritage de la Révolution française. Pour elles, l’école n’est pas un espace fermé aux questions de société, et la laïcité doit être envisagée non pas comme une idée, mais comme une méthode pour éveiller et transmettre l’esprit critique. Elles sont le produit d’une IIIe République qui s’est bâtie contre les catholiques et les monarchistes, et elles se montrent très méfiantes à l’égard de la religion.
Aujourd’hui, le contexte est très différent, cette méfiance est beaucoup moins forte, la grande idée, c’est le respect, « on me doit le respect », « on m’a manqué de respect », on entend souvent ces formules de la part des élèves. Etre républicain, pour les féministes de la Belle Epoque, c’est vouloir reléguer la religion au for intérieur. Un siècle plus tard, la régulation du fait religieux peut être assimilée à une forme d’intolérance.
Quand on lit votre livre, les résonances avec l’actualité, notamment avec les meurtres de Samuel Paty et de Dominique Bernard, sont nombreuses. En tant qu’historienne, comment avez-vous vécu ces échos ?
Ce n’est pas facile. Lorsque Samuel Paty a été assassiné, j’enseignais dans un collège essentiellement fréquenté par des enfants issus de milieux populaires et, en même temps, je rédigeais ma thèse. Les résonances avec mon sujet étaient flagrantes. J’ai consacré quinze jours de cours aux questions de la liberté de la presse et du blasphème, en essayant d’appliquer l’idée de « mes » intellectuelles : aucun sujet ne doit être soustrait au libre examen, tout peut faire l’objet d’une analyse critique, y compris ce que l’éducation nationale appelle aujourd’hui les « questions vives ».
A partir du moment où on parvient à bâtir une discussion argumentée avec les élèves, alors c’est gagné. La pire des choses, c’est la censure ou l’autocensure. De même que Samuel Paty a traité des caricatures de Mahomet en classe, les féministes que j’ai étudiées y évoquaient l’affaire Dreyfus, même si cela impliquait d’exposer les défaillances de l’Etat républicain. On ne peut pas dire qu’elles aient franchement été soutenues par l’institution. Dans un contexte où l’école laïque essayait de se faire accepter socialement, le principe du « pas de vagues » existait déjà.
Vous décrivez aussi les contradictions dans lesquelles ces féministes se débattaient. L’une des principales n’est-elle pas l’impensé colonial ?
Oui, elles étaient avant-gardistes sur beaucoup de points, pas sur la question coloniale. Pour la plupart, elles croyaient à la mission civilisatrice de la France, à la nécessité de diffuser les Lumières dans le monde entier. Quand elles s’opposaient aux guerres coloniales, elles condamnaient plutôt la violence guerrière que le principe colonial. Mais il faut aussi faire attention aux anachronismes : je travaille en ce moment sur les anarchistes à la Belle Epoque, dans leur majorité ils ne sont pas plus anticolonialistes que les républicains. Jusqu’au début des années 1920, l’impensé sur ces questions concernait toutes les familles politiques.
Aujourd’hui, ces débats sur l’héritage colonial divisent parfois violemment le mouvement féministe. Là encore, en tant que chercheuse, comment faites-vous ?
Oui, c’est la grande division parmi les féministes, et j’ai parfois été témoin d’attaques très mal venues contre certaines collègues. J’ai notamment vu deux chercheuses féministes accusées de tenir un « discours de Blanches » et se trouver pour cette raison délégitimées, puis empêchées de parler, alors qu’elles ont travaillé sur le colonialisme et qu’elles sont absolument étrangères à tout racisme. Personnellement, je reste convaincue que la pensée féministe est plurielle et qu’elle doit intégrer toutes ses traditions. Ainsi, « mes » intellectuelles de la Belle Epoque représentent une étape, un moment où la question de l’école était centrale pour penser l’émancipation. Cette étape, comme les autres, peut être intégrée à une synthèse nuancée, qui doit éviter les anachronismes.
Jean Birnbaum