Sélectionner une page

Montagne : comment la droite dure murmure à l’oreille des maires des stations de ski

Moran Kerinec

Montagne : comment la droite dure et extrême murmure à l’oreille des maires des stations de ski

Pour défendre l’usage des retenues collinaires nécessaires pour produire de la neige de synthèse, l’Association nationale des maires des stations de montagne a diffusé à ses adhérents des éléments de langage. Ils sont accompagnés d’une note qui alerte sur un supposé « agenda caché » des militants écologistes, dont l’objectif serait de saboter l’économie du ski et de la montagne. Surprise : elle a été rédigée par un idéologue de la droite extrême. Alors qu’un journaliste local s’intéressait au dossier, ce lobby d’élus a fait pression sur lui… pour faire taire l’existence de ce document. Révélations.

 

Quoi de mieux qu’une antisèche pour défendre la monoculture du ski ? L’association nationale des maires des stations de montagne (l’ANMSM) a envoyé en juillet 2023 à ses membres un document qui récapitule les éléments de langage à servir aux journalistes et à leurs administrés pour défendre l’usage des retenues d’altitude. Également appelées retenues collinaires, ces infrastructures permettent de stocker l’eau de pluie.

Ces réserves servent majoritairement à alimenter les canons à neige. Elles sont l’objet d’une vive défiance des militants écologistes qui dénoncent l’accaparement de l’eau des cimes au profit d’une industrie du ski confrontée à la réalité du réchauffement climatique. Car sur la crise climatique se superpose une autre : la crise de l’eau.

Un gendarme positionné sur le site de la retenue d’altitude de Balme (Haute-Savoie), pour la protéger.

 

Un mémo « techniquement très faux »

 

Le document interne auquel Blast a eu accès recommande aux maires de systématiquement minimiser l’usage de ces retenues d’eau pour la neige de culture. Quand on les interroge sur le sujet, les experts en communication de l’ANMSM leur conseillent de répondre que « [les retenues] servent l’ensemble des acteurs de la montagne », y compris « les bergers, populations locales, pompiers, guides accompagnateurs de moyenne montagne, prestataires d’activités, restaurateurs, moniteurs de classe verte ».

En clair, il s’agit d’inviter leurs interlocuteurs à regarder ailleurs. Pourtant, ce sont bien les prestataires de l’industrie du ski qui en sont les premiers bénéficiaires. Bien souvent, dans la pratique, les porteurs de ces projets ajoutent l’alibi de l’eau potable pour rendre leurs dossiers acceptables auprès des services de l’État.

La page de garde de la note de l’association nationale des maires des stations de montagne sur les « retenues collinaires aux lacs d’altitude : vers une diversité des usages pour une montagne durable ».

 

« Ces infrastructures se dimensionnent d’abord sur les besoins en neige artificielle, ensuite sur l’eau potable et en toute fin sur les besoins agricoles », observe Charlène Descollonges, ingénieure hydrologue spécialiste des retenues collinaires.

 

La future retenue de La Clusaz en Haute-Savoie en constitue un exemple édifiant : sur les 148 000 m3 d’eau qu’elle prévoit de contenir, 98 000 m3 sont réservés à la neige artificielle et 50 000 m³) la sécurisation de l’eau potable, en cas de sécheresse sévère. Jusqu’à 3 000 m³ y sont inclus pour la consommation des vaches en estive.

La chaîne des Aravis, dans les Alpes. Un panorama majestueux au pied duquel doit être construite la nouvelle et très contestée retenue collinaire de La Cluzaz, sur le plateau de Beauregard, dans le bois de la Colombière. Sous la pression des associations, une pause et un moratoire ont été décrétés.

 

Le mémo de l’association d’élus insiste pour que ses adhérents ne se trompent pas : publiquement, ils doivent affirmer que les retenues collinaires n’ont aucun impact sur le cycle de l’eau car « la totalité de l’eau stockée retourne à la nature à travers la fonte des neiges, l’évaporation, l’eau de pluie ». Cette affirmation est erronée, selon Charlène Descollonges : « C’est techniquement très faux. L’eau qui s’évapore ne va quasiment pas revenir dans l’hydrosystème du bassin versant. » Les pertes sont estimées entre 5 et 30 % du volume d’eau stocké par retenue. Une variable « probablement largement sous-estimée avec les vagues de chaleur et les vents intenses », précise l’hydrologue.

En Haute-Savoie, la retenue collinaire de Balme, une des quatre déjà existantes utilisées pour recouvrir de neige artificielle les pistes du domaine de La Clusaz. Ces équipements sont notamment accusés d’empêcher le renouvellement des nappes phréatiques.

 

Surtout, les retenues court-circuitent les cours d’eau et mettent en danger leur biodiversité. « L’eau prélevée va être utilisée sur d’autres bassins versants et non dans son milieu d’origine, pointe encore Charlène Descollonges. Cela va avoir un impact sur les milieux aquatiques, en particulier à la fin de l’été quand les cours d’eau sont très bas. Les prélèvements intenses sur de courtes périodes vont aussi induire un marnage – c’est-à-dire un phénomène de baisse drastique du niveau d’eau –, qui peut provoquer la disparition de plusieurs espèces. »

 

Un idéologue de la droite extrémiste

Le document de l’ANMSM est appuyé par une note de synthèse d’Olivier Vial. Vial a derrière lui ce qu’on appelle un parcours : président de l’UNI (l’Union nationale inter-universitaire), syndicat étudiant classé à droite qui recrute sans états d’âme jusqu’à l’extrême, il est également le directeur du CERU.

Le Centre d’études et de recherches universitaires, en toutes lettres, est un « labo d’idées universitaire en charge du programme sur les nouvelles radicalités : wokisme, anti spécisme, décroissance, éco-sabotage ». Un lieu particulièrement orienté, ce think tank se voulant en pointe sur les combats idéologiques de la droite dure et de l’extrême-droite. L’étudiant syndiqué de 49 ans est un habitué des paniques morales : il en fabrique depuis des années par l’intermédiaire de son « observatoire de la théorie du genre », devenu « l’observatoire du wokisme ». Sollicité par Blast, Vial n’a pas donné suite… mais a liké les tweets de l’auteur de l’enquête.

Olivier Vial est sur tous les fronts. Il participe activement à l’émulsion intellectuelle de tous les partis de droite. Il lui arrive aussi d’intervenir dans des colloques de l’extrême droite pour partager ses théories. Par exemple le 5 avril 2023, à l’occasion d’une convention du mouvement d’Éric Zemmour Reconquête !, sur un sujet de première importance : « en finir avec les violences de l’extrême gauche ». Deux semaines plus tard, le même Vial était invité par le Rassemblement national à un colloque sur le wokisme.

En phase : le 13 octobre 2023, le directeur du CERU retwitte un message d’un ami. Compte X Olivier Vial

 

Du national au local, cet idéologue dispose par ailleurs de relais et d’un solide réseau politique dans les Alpes. Olivier Vial est le frère du sénateur de Savoie Cédric Vial (Les Républicains), également conseiller régional Auvergne-Rhône-Alpes et membre de la commission montagne. Et par ailleurs, il est dans les petits papiers de Laurent Wauquiez, le président de la région, puisqu’il bénéficie aussi de ses bonnes grâces : en 2016, Wauquiez a ainsi accordé à l’UNI une subvention de 50 000 eurostout en faisant pleuvoir l’argent public sur les retenues collinaires.

Dans ce circuit où tout se tient, l’amitié est réciproque : Olivier Vial a soutenu Laurent Wauquiez lors de l’élection pour la présidence des Républicains en 2017.

 

Un « agenda caché » qui « prépare des pénuries »

 

Dans sa « synthèse » titrée « La montagne contestée » – déjà présentée au conseil d’administration de l’ANMSM, le 23 novembre 2022 -, Olivier Vial passe au crible les associations qui militent pour une gestion responsable de la montagne. Et dévoile donc ce qu’il nomme « Un agenda caché ». « En réalité, les mouvements qui sont les moteurs des contestations (Extinction Rebellion ou les Soulèvements de la terre) n’ont pas pour seul objectif de défendre une meilleure utilisation de l’eau, accuse-t-il. (…) En empêchant la mise en place de réserve d’eau, ils préparent des pénuries qui nous obligeront à emprunter la voie de la décroissance ». À terme, prédit-il, « l’absence de retenues collinaires rendra la pratique du ski de plus en plus difficile, pénalisera le tourisme y compris durant les périodes estivales et fragilisera l’élevage. Autant d’objectifs cachés, mais qui font pourtant partie de leurs plateformes programmatiques. »

Fac-similé de « La montage contestée », la note de synthèse d’Olivier Vial diffusée par l’ANMSM à ses adhérents. Document Blast

 

En réaction, l’expert Olivier Vial appelle les maires des stations de montagne à « mener une bataille de l’information et des représentations », avec l’objectif de « proposer un modèle auquel les gens peuvent se raccrocher, s’identifier ». Paradoxalement, au lieu d’inquiéter, le dérèglement climatique est perçu comme une opportunité : « Plus les problématiques liées à l’eau deviendront concrètes, plus un espace pour un autre discours que celui porté par les activistes s’ouvrira », estime Vial. Ça tombe bien, celui de la droite conservatrice et de l’extrême droite est disponible. Et taillé sur mesure : il promet à l’industrie du ski qu’elle pourra continuer à vivre grassement de la neige contre toute logique (climatique), grâce à la technique des retenues collinaires.

 

Un journaliste ciblé et menacé de procès

 

Rassuriste et technosolutionniste, ce discours séduit de plus en plus parmi les élus de montagne. Spécialiste du langage politique et auteur des Nouveaux masques de l’extrême droite (Éditions de l’Aube, 2022), Raphaël Llorca y perçoit une logique clairement affirmée, celle d’une contre-bataille culturelle menée par les tenants de la droite dure et de l’extrême droite. « On est bien dans la ligne identitaire : une identité-montagne à préserver comme les assauts déconstructivistes de ces méchants écologistes », détaille-t-il à Blast. Llorca voit dans cette affaire l’exemple-type « d’un réarmement idéologique et culturel qui passe par le discours d’élus qui voient leurs angoisses instrumentalisées à l’encontre de bouc-émissaires noircis et grossis. »

 

La montagne comme dernier refuge face à la menace, donc.

 

La fuite de ce document « destiné uniquement aux maires adhérents ANMSM » a fait voir rouge à ce lobby d’élus. Alors qu’il circulait dans les Alpes depuis l’été, le laboratoire d’idée LaMa Project lui a consacré le 7 novembre dernier un podcast appuyé par l’analyse de Raphaël Llorca. Le 14 novembre, il a été dépublié en urgence, et sans explication. Sollicité, l’auteur du podcast, le journaliste Guillaume Desmurs, n’a pas souhaité commenter cet épisode.

 

En enquêtant, Blast est néanmoins parvenu à retracer les évènements en coulisses qui ont précédé ce retrait. Le 13 novembre, la Fondation Jean Jaurès, où Raphaël Llorca est expert associé, est contactée par Pierre Alibert. Ce spécialiste de la communication de crise est cofondateur de l’agence Coriolink. C’est elle qui a rédigé les éléments de langage du document de l’ANMSN. Au téléphone, le communicant parisien indique réfléchir à une plainte en diffamation contre Guillaume Desmurs. D’après nos informations, Alibert reproche au journaliste d’avoir qualifié Olivier Vial « d’influenceur d’extrême droite ». Dans la foulée, la Fondation Jean Jaurès prévient le journaliste, qui retire son podcast le lendemain. Satisfait de ce résultat, Pierre Alibert informe le 15 novembre les mêmes interlocuteurs qu’il abandonne l’idée d’une action en justice.

Le 5 avril dernier, l’étudiant/idéologue/expert des montagnes Olivier Vial reçoit les chaleureuses amitiés d’Éric Zemmour après une intervention très appréciée.
Image compte X Éric Zemmour

 

Sollicité par téléphone, Pierre Alibert assure dans un premier temps à Blast « [n’avoir] appelé personne ». « Je ne sais pas de quoi vous parlez ! », rétorque-t-il à notre sollicitation. Tout juste est-il « au courant d’un podcast litigieux qui posait beaucoup de questions ». Quelques minutes plus tard, Alibert fait une petite concession, du bout des lèvres : « Quand il y a des propos que je considère comme non-fondés et pouvant être litigieux intégrant des personnes interviewées, je m’interroge auprès de ces personnes sur ces contenus ».

 

En revanche, il l’affirme sans ciller : « Je ne sais pas pourquoi le journaliste a supprimé ce podcast. Sans doute pensait-il que les informations mentionnées pouvaient poser problème. »

Ou peut-être craignait-il que son laboratoire d’idées aux moyens modestes ne subisse un procès-bâillon, menaçant d’accaparer son énergie et ses finances ? Une menace lourde, sans doute insurmontable pour un média local. Dont le seul tort dans cette affaire a été d’alerter les maires de montagne sur la radicalité du discours qu’on leur livre sur un plateau, pour qu’ils le répètent. Amplifié par l’écho des cimes.

  • Moran Kerinec

Crédits photo/Morgane Sabouret

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *