Extrêmes droites européennes : Allemagne, la peste revient
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L’ENCOMBRANT COUSIN DU RN
Toute à son entreprise de dédiabolisation, Marine Le Pen prend ostensiblement ses distances avec son parti frère. À Bruxelles, RN et AfD siègent dans le même groupe parlementaire, Identité et Démocratie. Or, dans leur programme, les Allemands reprennent sans fausse pudeur le projet de «remigration», ce concept cher aux identitaires de tous les pays dont la cheffe du RN tente de se démarquer. Entre les deux extrêmes droites, les rapports se sont considérablement dégradés depuis que Maximilian Krah, tête de liste AfD aux européennes, a manifesté son soutien à Éric Zemmour lors de la campagne présidentielle française.
La crise des migrants a ouvert un espace de plus en plus large à la droite de la droite.
Beaucoup plus jeune que le parti lepéniste, l’AfD suit une trajectoire totalement différente. Quand son aîné français s’emploie à polir son image, le second ne cesse de se radicaliser. « L’AfD ne se fait aucune illusion sur la possibilité d’une prochaine arrivée au pouvoir. Il est complètement isolé. Contrairement au RN, il n’a donc pas besoin de donner des gages de dédiabolisation pour convaincre de sa capacité à gouverner », explique le politologue Patrick Moreau, chercheur au CNRS et spécialiste des mouvements populistes en Allemagne et en Autriche. En revanche, comme le RN, l’AfD ne recule devant rien pour élargir sa base électorale. Sans craindre de se contredire. Il parle aussi bien aux électeurs séduits par l’ultralibéralisme qu’à ceux qui veulent un État social protecteur. Il flatte tous les complotismes, particulièrement ceux qui ont prospéré pendant la pandémie. Et, bien sûr, fait de la question migratoire un inépuisable fonds de commerce, tirant à boulets rouges sur la « Willkommenskultur » de la chancelière Merkel, cette « culture de l’accueil » qui a permis au million de réfugiés fuyant la guerre de Syrie en 2015 de trouver asile en Allemagne. Dans la foulée, plusieurs membres de la CDU ont claqué la porte pour rejoindre l’AfD. C’en était fini de la doctrine formulée jadis par le ministre Franz Josef Strauss, chef de la branche bavaroise de la CDU : la droite chrétienne-démocrate doit toujours faire en sorte qu’il n’y ait pas de place, à sa droite, pour une force politique concurrente. Cela a bien fonctionné jusqu’à ce que la crise des migrants ouvre un espace de plus en plus large à la droite de la droite.
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HOMO CHEZ LES HOMOPHOBES
Parti attrape-tout, l’AfD est incarné par des profils très différents. Sa charismatique coprésidente, Alice Weidel, détonne dans ce parti dominé par des hommes, souvent issus des Länder de l’ex-RDA. Svelte, élégante dans ses costumes de business woman et son impeccable chignon, la blonde quadragénaire, enfant de la bourgeoisie ouest-allemande, a derrière elle un parcours professionnel au coeur de l’économie mondialisée, chez Goldman Sachs puis Allianz, avec plusieurs années en Chine. Plus populaire que le chancelier Scholz, à qui elle rêve de succéder en 2025, elle met à chaque prise de parole le Bundestag sous haute tension. Bonne oratrice, elle enchaîne les punchlines et les provocations. « Ce gouvernement hait l’Allemagne ! » s’emporte- t-elle le doigt pointé vers le fauteuil du Chancelier en conclusion du discours dans lequel elle qualifie de « manipulations » les révélations sur le programme de remigration. Weidel assume publiquement son homosexualité. Elle vit en Suisse, où elle élève ses deux garçons avec sa compagne, une productrice de film d’origine sri-lankaise. Ce qui ne l’empêche pas de diriger l’AfD aux côtés d’homophobes et de machistes notoires.

Parmi eux : Maximilian Krah, eurodéputé sortant et tête de liste du parti d’extrême droite aux élections européennes. Il est l’un de ceux qui ont claqué la porte de la CDU après l’accueil des migrants. Avec sa mèche gominée et ses allures de bon vivant joufflu, Maximilian Krah cultive la provocation et le cynisme. Père de huit enfants nés de trois unions différentes, il pourfend le féminisme, ce « cancer » de la société, et se pose en défenseur de la famille contre les politiques de genre. Tribun efficace et brutal, très loin du style policé d’un Bardella, il célèbre les racines germaniques et invite les Allemands à être « fiers » de ce que leur ont légué leurs parents et grands-parents… L’hebdomadaire Der Spiegel a voulu savoir ce qu’il en était du grand-père de Krah : le docteur Martin Krah a adhéré au parti nazi quelques mois après l’accession au pouvoir de Hitler. Ses supérieurs le décrivent en 1939 comme une bonne recrue…
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AGENTS DE L’ÉTRANGER
Mais alors qu’un large boulevard s’ouvrait devant lui, l’AfD est rattrapé par une cascade de scandales retentissants. À deux mois de l’échéance, Maximilian Krah et Petr Bystron, les deux premiers noms de la liste pour les élections européennes, sont soupçonnés d’avoir reçu de l’argent de Moscou.
S’agissant de Bystron, député au Bundestag, le soupçon de corruption semble solidement étayé : les services secrets tchèques disposent d’enregistrements audio et vidéo d’une remise de fonds. Quelques parlementaires tchèques ont eu accès à ces enregistrements. On y voit Bystron prendre possession d’un paquet que lui remet Artem Martschewskyj, directeur de Voice of Europe, média prorusse sur lequel le député AfD est très présent. Il y en aurait pour 20 000 euros.
Enregistré à son insu dans une voiture, Bystron se désole que le magot lui soit livré en grosses coupures : impossible de faire le plein en Allemagne avec des billets de 200 euros car ils sont refusés dans la plupart des stations, explique l’élu contrarié. Autre contributeur de Voice of Europe, l’eurodéputé Krah est lui aussi rattrapé par son goût pour les dictatures. Le Spiegel a ainsi révélé qu’au terme d’un déplacement à New York, en décembre dernier pour participer à une manifestation trumpiste, la tête de liste s’est vu interroger par le FBI. Après s’être étonnés qu’il ait sur lui plusieurs milliers d’euros en liquide, les policiers américains l’ont questionné sur des messages échangés avec un oligarque ukrainien prorusse dans lesquels il est question de « compensations ». À défaut d’explication, Krah a répondu que ces messages lui auront sans doute été adressés par erreur.
Le même Krah doit par ailleurs s’expliquer sur les activités de l’assistant parlementaire qu’il a recruté à Bruxelles au début de son mandat. Récemment naturalisé allemand, le quadragénaire d’origine chinoise Jian Guo a été arrêté à Dresde dans la nuit du 22 avril. Outre des informations sur les opposants au régime de Pékin, il aurait transmis aux services secrets chinois des détails confidentiels sur les mesures de protection envisagées par l’UE pour contrer les menaces hybrides. À Bruxelles, ce coup de théâtre n’a pas surpris grand monde. Les amitiés chinoises de l’eurodéputé AfD sont en effet de notoriété publique. On l’a vu soutenir que Taïwan faisait partie de la Chine et que les prétendues exactions dont seraient victimes les Ouïghours ne seraient que des fables inventées par les Occidentaux.
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COLLABORATEURS NÉONAZIS
L’encombrant Maximilian Krah a dû être effacé en catastrophe des affiches du grand meeting de lancement de campagne, le 27 avril au sud de Stuttgart. Impossible cependant de lui retirer la tête de liste : la loi électorale allemande stipule que les listes ne peuvent plus être modifiées à partir du 22 avril, soit précisément le jour où le présumé espion chinois a été arrêté. L’AfD se trouve donc piégé, dans l’obligation d’imprimer sur le bulletin de vote les noms de Krah et Bystron. Devant les militants réunis pour le lancement de la campagne, les dirigeants du parti ont dénoncé les manoeuvres de déstabilisation dont ils seraient victimes. « Gardons la tête froide. Nous sortirons plus forts de cette histoire, avec de nouveaux succès électoraux », s’est exclamé Tino Chrupalla, coprésident de l’AfD. Dès le 1er mai, Krah était de retour devant ses supporters à Dresde, dans sa Saxe natale.
À gauche comme à droite, les porte-parole des partis de gouvernement ne se sont pas privés d’enfoncer le clou. À leur initiative, le Bundestag a organisé le 25 avril un débat intitulé : « Une menace pour notre démocratie : la Russie, la Chine et l’AfD ». Peuplé de cyniques prêts à se vendre pour défendre les intérêts de Moscou et de Pékin, l’AfD est rebaptisé « Alternative contre l’Allemagne » dans les manifestations contre l’extrême droite.
L’ampleur de la mobilisation citoyenne donne la mesure de la menace. Elle a été déclenchée cet hiver par les révélations du site d’investigation Correctiv sur la tenue d’une réunion secrète de cadres de l’AfD autour de Martin Sellner, néonazi autrichien notoire, propagateur de la théorie du « grand remplacement ». L’ordre du jour de ce sulfureux colloque ? Le programme de « remigration » que l’AfD pourrait mettre en oeuvre après son accession au pouvoir. En clair : l’expulsion de près de 2 millions d’étrangers, y compris les détenteurs de la nationalité allemande non assimilés. Cette réunion dans une villa cossue de Potsdam a réveillé le souvenir de la conférence de janvier 1942 sur « la solution finale » qui se tint à deux pas de là, dans une villa de Wannsee. Sous des banderoles « plus jamais ça », 4 millions d’Allemands ont crié leur attachement à l’antinazisme à et l’antiracisme, valeurs constitutives de la République fédérale. Jamais l’Allemagne d’après guerre n’avait connu un mouvement de protestation d’une telle ampleur.
Les services de renseignement allemands ont par ailleurs constaté que plusieurs députés AfD ont recruté leurs collaborateurs dans la mouvance néonazie. Certains de ces élus de l’aile nationaliste-identitaire étant officiellement « sous surveillance » de l’Office de protection de la Constitution, la question de l’interdiction définitive du parti est posée, avec de plus en plus d’insistance. Dans son article 21, la Constitution de la République fédérale prévoit qu’une procédure de dissolution peut être engagée contre tout parti dont le projet porterait atteinte à l’ordre démocratique. Or, selon le gouvernement, les récentes agressions de plusieurs responsables politiques illustrent une montée de la « violence anti démocratique » que l’on peut rattacher à l’AfD. L’eurodéputé social-démocrate Matthias Ecke, leader du SPD en Saxe, a été grièvement blessé le 3 mai par des inconnus alors qu’il placardait des affiches électorales. Certains de ses agresseurs sont des sympathisant AfD. Mais avant de songer à l’interdire, c’est aux électeurs de trancher.
À la suite des manifestations, tous les sondages enregistraient une baisse sensible des intentions de vote à l’extrême droite. La baisse s’est encore accentuée fin avril, après les révélations sur l’implication de cadres de l’AfD dans des affaires d’espionnage chinois et de pots-de-vin russes. Selon le quotidien Bild, l’AfD aurait perdu près d’un quart de ses électeurs, passant de 23 % en janvier à 17 % en mai. Mais il reste tout de même le deuxième parti d’Allemagne. La baudruche populiste serait-elle en train de se dégonfler ? Rien n’est moins sûr. « L’AfD reste à un haut niveau et on ne peut exclure qu’il monte encore si la crise économique qui bouscule en ce moment le modèle allemand venait à s’intensifier », prévient le chercheur Patrick Moreau. D’ici au scrutin européen du 9 juin, les populistes allemands trouveront dans l’actualité de quoi faire oublier leurs scandaleuses affaires.
Dans le rôle des idiots utiles, l’AfD peut aussi compter sur les islamistes. Plus d’un millier d’entre eux, encadrés par l’association Muslim Interaktiv, ont défilé pour exiger l’instauration d’un « califat » dans les rues de Hambourg le 27 avril, plus de 2300 le 11 mai. La classe politique allemande unanime a dit son effarement, beaucoup exigeant l’expulsion des organisateurs dont certains, de nationalité allemande, sont inexpulsables. Du pain bénit pour les extrémistes, qui veulent y voir une confirmation de l’utilité de la « remigration ».
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BIO EXPRESS
Le parti Alternative für Deutschland (AfD) est fondé en 2013. S’il rate de justesse son entrée au Bundestag cette année-là, il y parvient quatre ans plus tard avec 12,6 % des voix et devient la troisième force politique du pays. Présent dès 2014 au Parlement européen, il siège au sein de l’un des deux groupes d’extrême droite, Identité et Démocratie, avec les élus du RN de Marine Le Pen et de la Ligue de l’Italien Matteo Salvini.
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