Longtemps, la robuste démocratie allemande a semblé à l’abri des vagues populistes qui gangrènent la vie politique un peu partout en Europe. Après douze années de dictature national-socialiste, son attachement indéfectible aux valeurs de l’État de droit avait, croyait-on, définitivement immunisé la république de Konrad Adenauer, de Helmut Kohl et d’Angela Merkel. On se trompait. Non, l’extrême droite d’outre-Rhin n’était pas l’apanage de quelques cinglés ruminant leurs délires dans des groupuscules insignifiants. Le sulfureux adjectif völkisch, qui donne du peuple une définition éthnique et glorifie ses racines germaniques, trouve de nouveau droit de cité dans le discours politique. Ce mot que l’on croyait enfoui pour toujours dans les ruines du IIIe Reich et de son journal officiel, le Völkischer Beobachter. Qu’il paraît loin, le temps où Jürgen Habermas expliquait que la République fédérale était fondée sur une compréhension universaliste de la nation.Loin du patriotisme völkisch, l’Allemagne d’après-guerre avait fait le choix du « patriotisme constitutionnel », assurait le philosophe à la fin des années 1980. Les succès électoraux et sondagiers de l’AfD (Alternative für Deutschland, Alternative pour l’Allemagne) démontrent, hélas, que ce choix n’était pas aussi irréversible qu’on a voulu le croire. Le programme de ce tout jeune parti né en 2013 ? En finir avec l’immigration, pour ne pas « devenir des étrangers dans leur propre pays ». En finir ainsi avec huit décennies de politique d’intégration occidentale. L’AfD choisit l’Est contre l’Ouest. Il veut mettre fin aux sanctions contre la Russie et réparer au plus vite les gazoducs Nord Stream. Il a en revanche renoncé à la sortie de l’Union européenne. Pas de « Dexit », donc, mais une purge du « monstre bureaucratique » de Bruxelles qui pourrait se passer de 80 % de ses effectifs.Dès ses débuts, l’AfD s’est mis à contester l’adhésion à l’UE et à sa monnaie unique, plaidant le retour au Deutsche Mark, longtemps fierté nationale de la République de Bonn. Alors que Merkel assure que les efforts consentis par Berlin pour sauver l’euro et garantir la solvabilité des États défaillants sont sans alternative, une poignée d’intellectuels répliquent que la véritable alternative serait d’en finir avec cette UE qui offre à des États incapables de mettre de l’ordre dans leurs finances la possibilité de vivre aux crochets du contribuable allemand. Premiers frémissements pour l’AfD. Le nouveau parti recrute alors essentiellement parmi les libéraux, les catholiques de droite, les petits patrons et les professions libérales. Incarné par l’un de ses fondateurs, le respectable économiste Bernd Lucke, il est surnommé « le parti des professeurs ». Mais Lucke sera balayé et remplacé par des leaders plus radicaux lors du congrès de l’été 2015. Cette année-là, l’Allemagne accueille 1 million de réfugiés, syriens et irakiens pour la plupart. Depuis, 70 % des électeurs de l’AfD désignent l’immigration comme la principale raison de leur vote. Un an après sa fondation, l’AfD faisait une entrée remarquée mais timide au Parlement européen avec 7 % des suffrages. Une décennie plus tard, au début de l’année 2024, les sondages lui donnent près de 20 % d’intentions de vote, encore derrière la droite chrétienne démocrate (CDU) mais loin devant les formations de la coalition au pouvoir (SPD, Grünen et FDP). Le succès est encore plus net dans les Länder de l’ex-RDA. Le chef de l’AfD de Thuringe, Björn Höcke, leader de l’aile la plus radicale du parti, est donné largement en tête, à plus de 30 %, aux élections régionales qui se tiendront le 1er septembre. La justice a engagé plusieurs poursuites contre lui pour « incitation à la haine ». Accusé d’avoir fait scander par la foule « Alles für Deutschland », ancien slogan de la milice nazie SA, il a comparu fin avril devant le tribunal de Halle. En guerre contre la repentance, le même Höcke avait qualifié de « monument de la honte » le mémorial berlinois de l’Holocauste. Il est loin d’être le seul. En 2018, l’ex-chef de l’AfD Alexander Gauland proclamait qu’au regard d’un « millénaire de glorieuse histoire allemande », l’épisode hitlérien n’était qu’une « fiente d’oiseau ». Un détail, comme disait l’autre.

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L’ENCOMBRANT COUSIN DU RN

Toute à son entreprise de dédiabolisation, Marine Le Pen prend ostensiblement ses distances avec son parti frère. À Bruxelles, RN et AfD siègent dans le même groupe parlementaire, Identité et Démocratie. Or, dans leur programme, les Allemands reprennent sans fausse pudeur le projet de «remigration», ce concept cher aux identitaires de tous les pays dont la cheffe du RN tente de se démarquer. Entre les deux extrêmes droites, les rapports se sont considérablement dégradés depuis que Maximilian Krah, tête de liste AfD aux européennes, a manifesté son soutien à Éric Zemmour lors de la campagne présidentielle française.