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Inquiétude des intellectuels européens : populismes, climat, guerres en Ukraine et à Gaza…

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Nicolas Truong
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L’essor de l’extrême droite et les conflits armés précipitent le retour du tragique en Europe. Nombre de penseurs progressistes, notamment réunis par la revue « Le Grand Continent » lors d’un sommet hivernal au cœur du Mont-Blanc, refusent d’abandonner l’utopie européenne.

L’Europe est à nouveau plongée dans de sombres temps. Menacée à ses frontières par le retour de la guerre, l’Union européenne est secouée par l’essor des idéologies autoritaires et la percée des partis identitaires. Confrontée à la crise migratoire, la vieille Europe oscille entre politique d’accueil destinée à remédier à la crise démographique et peur du prétendu « grand remplacement ». Longtemps incapable de parler d’une seule voix dans le conflit à Gaza, elle chancelle sur sa politique étrangère, fondée sur la promesse du « plus jamais ça ». La crise agricole percute de plein fouet l’une de ses principales bannières, le Pacte vert, transformé en bouc émissaire des mouvances réactionnaires. Et voici que les divisions apparaissent entre Européens sur la façon de soutenir l’Ukraine et d’envisager d’y envoyer des contingents militaires, un débat au sein duquel l’arène politique oppose « bellicistes » et « munichois ».

C’est peu de dire que les élections européennes, qui se dérouleront du 6 au 9 juin, font craindre un bouleversement des alliances, voire un changement de majorité du Parlement. Comme si le sort de l’Europe se jouait au printemps. Conscient du péril et du moment, Le Grand Continent, revue attachée à donner de la hauteur aux débats européens, a choisi pour son premier sommet, qui s’est tenu du 18 au 20 décembre 2023, de s’installer au cœur du massif du Mont-Blanc. Sur les cimes, mais au bord de l’abîme. Car l’Europe vacille sur ses propres fondations. « Mais là où est le péril, croît aussi ce qui sauve », veulent espérer, avec le poète allemand Friedrich Hölderlin (1770-1843), les intellectuels réunis par cette revue numérique lancée en 2019 par de jeunes normaliens. C’est en effet sur le toit de l’Europe que le jury du Grand Continent remet le prix littéraire du meilleur roman européen. Une récompense attribuée cette année à l’écrivain polonais Tomasz Rozycki pour Les Voleurs d’ampoules (Czarne, 2023), une fable à l’humour grinçant, récit fantasque d’un adolescent au cœur d’un immeuble de la banlieue de Varsovie où règnent la pénurie et la débrouillardise, qui rappelle sur un mode ironique les cités grises des films du cinéaste Krzysztof Kieslowski (1941-1996). « Une métaphore de l’Europe », avance le lauréat, car « ce n’est pas seulement le destin des Polonais que je raconte, mais celui de toute l’Europe post-soviétique ».

A Saint-Vincent, ville thermale de la vallée d’Aoste, en Italie, plus de cent trente politiques, industriels et intellectuels se sont ainsi retrouvés afin de « cristalliser un grand récit européen », notamment autour des transitions écologiques, géopolitiques et numériques en cours. Une envie affichée d’œuvrer à la « socialisation européenne » par les concepts, mais aussi en mobilisant les affects. « Il n’existait pas d’endroit pour qu’un PDG français, une première ministre estonienne et une écrivaine albanaise qui enseigne la philosophie à Londres échangent sur le destin européen », explique Gilles Gressani, directeur du Grand Continent.

Bâti en 1908, le Grand Hôtel Billia a ainsi été le siège d’une série de conférences inquiètes, érudites et informées entre Européens préoccupés par la montée des populismes d’extrême droite et le tragique de la guerre en Ukraine. Un lieu unique évoquant l’atmosphère du sanatorium de La Montagne magique (1924), de Thomas Mann (1875-1955), roman en forme de réflexion sur une élite culturelle européenne au bord de l’abîme, au fond duquel la précipitera la première guerre mondiale. Cette bâtisse de style Art déco est similaire à celle de The Grand Budapest Hotel (2014), le film du réalisateur américain Wes Anderson où se noue, autour du lobby boy d’un établissement thermal, renommé mais déclassé, une intrigue foutraque dans un pays imaginaire pendant l’entre-deux-guerres. « Il y a en effet dans ce lieu, comme dans l’époque actuelle, un climat qui rappelle le monde d’hier englouti par les guerres mondiales si bien dépeint par Stefan Zweig [1881-1942], observe l’écrivain suisse et italien Giuliano da Empoli, invité régulier de la revue dont il dirige le troisième volume papier. Aujourd’hui, une forme d’exception européenne fondée sur le droit, la mesure et même une forme d’ennui, qui est aussi une vertu politique, s’achève. » L’ancien conseiller de Matteo Renzi, chef du gouvernement italien de 2014 à 2016, soutient en effet que la langueur institutionnelle européenne apportait malgré tout une certaine quiétude publique.

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« Plutôt la barbarie que l’ennui »

L’auteur du Mage du Kremlin (Gallimard, 2022) n’a pas envie de jeter la pierre aux membres de l’Union qui n’ont pas su anticiper l’invasion de l’Ukraine, alors que Vladimir Poutine multipliait les manœuvres belliqueuses à la frontière. Il n’a pourtant pas oublié ses propres intuitions. Depuis Les Ingénieurs du chaos (JC Lattès, 2019), Giuliano da Empoli ne cesse d’inviter ses contemporains à « s’intéresser aux perdants de l’histoire » et n’ignore pas que le présent est nourri par ces blessures du passé qui fomentent les ressorts du ressentiment. Impossible, pour cet Européen lettré, d’oublier la sentence, certes contractée, de l’écrivain Théophile Gautier (1811-1872) citée dans l’essai que George Steiner (1929-2020) a consacré à la façon dont la plus grande culture a côtoyé la terreur nazie : « Plutôt la barbarie que l’ennui. » C’est en effet Dans le château de Barbe-Bleue, en 1971, que l’écrivain et philosophe explique que « le grand ennui » des Européens avait précédé leur « saison en enfer », et que les critiques contre la démocratie avaient conduit à précipiter la guerre. « Le plus grand péril qui menace l’Europe, c’est la lassitude », prévenait, dès 1935, le philosophe prussien Edmund Husserl (1859-1938).

Mais Giuliano da Empoli déplore avant tout que « l’Europe abandonne la question de l’identité, de son récit et de sa dimension symbolique aux partis nationalistes ». La montée en puissance des mouvements d’extrême droite préoccupe au plus haut point ces intellectuels européens. « Nous traversons un moment réactionnaire », observe la philosophe albanaise Lea Ypi. D’autant que « le problème avec la droite extrême, c’est qu’elle gagne même quand elle perd » : maintes fois battue aux élections, elle conduit les gouvernements à adopter ses propositions de loi, en particulier sur l’immigration, sous la pression d’une partie de l’opinion. « La dérive est toujours progressive et elle commence par l’usage de mots qui finissent par être repris par la gauche », poursuit la professeure de théorie politique à la London School of Economics.

Des mots relayés par des médias puissants. « Pour déverser sa haine des juifs et des bolcheviques, le chef de la propagande nazie Joseph Goebbels voulait, dès les années 1930, que chaque foyer allemand dispose d’une radio. Aujourd’hui, pour diffuser leurs idées, les réactionnaires peuvent compter sur un nouvel écosystème de médias », ose Giuliano da Empoli. Bien sûr, comparaison n’est pas raison. Mais les actions brutales ont souvent été précédées d’outrances verbales. Alors, poursuit le romancier, il faudrait, « à l’image de ces conversations au coin du feu imaginées par Roosevelt, transformer Internet et les réseaux sociaux en espaces publics véritablement démocratiques ».

Les références historiques sont lourdes. Et même pesantes. Il faut dire que les résurgences des années 1930 sont désormais lancinantes. La tenue d’une réunion d’extrémistes nationalistes, le 25 novembre 2023, dans un hôtel de Potsdam, en Allemagne, rappelle les heures sombres de l’histoire du continent. L’expulsion massive vers l’Afrique du Nord de deux millions de personnes d’origine étrangère y a été discutée par les figures les plus radicales de la mouvance identitaire européenne. Parmi eux, l’Autrichien Martin Sellner, jeune nostalgique du nazisme et inspirateur de Brenton Tarrant, qui perpétra la tuerie de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, en 2019. « J’entends respirer un monstre, j’entends s’affaiblir le souffle de la démocratie », avait relevé l’écrivaine autrichienne et Prix Nobel de littérature Elfriede Jelinek, à l’occasion d’une manifestation contre l’extrême droite à Vienne, le 28 janvier.

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L’arsenic des mots

Sans oublier le retour des purges de la police politique de « la Russie qui est, à ce stade, un Etat fasciste », affirme l’historien américain Timothy Snyder dans le deuxième numéro de la revue Kometa (hiver 2024, 208 pages, 22 euros). Entre nouveau procès de Moscou et fascisation, les Européens les plus inquiets ne sauraient oublier, avec le philologue allemand Victor Klemperer (1881-1960), que « les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir ». Ainsi en va-t-il des formules comme celles du « grand remplacement » ou de la « remigration ».

Dans les séances plénières, les invités ont cherché à « éviter la catastrophe » en juin et contrer ce que Klaus Welle, ancien secrétaire général du Parlement européen (2009-2022), appelle « le social-nationalisme ». Un renversement syntaxique important, indique ce cadre influent de l’Union chrétienne-démocrate (CDU), qui souhaite « contenir la vague populiste » de ces partis extrémistes essayant de « détruire le système établi après 1945 basé sur l’intégration européenne, la coopération transatlantique et la démocratie pluraliste et parlementaire ».

D’une certaine manière, « la période est plus inquiétante que lorsque les partis nationalistes proposaient de quitter l’Europe », renchérit l’écrivain et dramaturge Laurent Gaudé. En effet, « les populistes du Rassemblement national souhaitent désormais formater l’Union européenne à leur image », analyse l’auteur de Nous, l’Europe (Actes Sud, 2021). En 2017, le président de la République Emmanuel Macron avait « osé » défendre le projet européen, « un argument fort peu électoraliste », salue-t-il, mais « le gouvernement renonce désormais à certaines de ses valeurs, avec sa vision restrictive de l’immigration et la remise en cause du droit du sol à Mayotte, déplore-t-il aujourd’hui. Le cosmopolitisme est devenu une insulte, et c’est sans doute pour moi la plus grande source de tristesse européenne ».

Pourquoi la complainte du déclin exerce-t-elle une telle force d’attraction ? Sans doute parce que l’Europe s’est provincialisée et n’est plus centrale dans le concert des nations. Au point de considérer qu’il y a, en dehors de ses frontières, « la jungle », et à l’intérieur de celles-ci, « le jardin », comme l’a déclaré Josep Borrell, haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. L’Europe, disait-il lors de l’inauguration de la nouvelle Académie diplomatique européenne, à Bruges, le 13 octobre 2022, « c’est la meilleure combinaison de liberté politique, de prospérité économique et de cohésion sociale que l’humanité ait pu construire ». Avant d’ajouter : « La plus grande partie du reste du monde est une jungle, et la jungle pourrait envahir le jardin. » Des propos que Josep Borrell a tenu à nuancer et contextualiser lors d’un entretien avec Le Grand Continent (31 octobre 2022), « en récusant d’emblée une quelconque proximité avec les néoconservateurs ».

Il n’empêche, réplique la chercheuse en politique internationale Aude Darnal, « il faut déconstruire le mythe d’une communauté occidentale unie et homogène fondée sur des principes et des valeurs partagés – “jardin” où tout fonctionnerait », comme en atteste l’essor de l’extrémisme populiste. Et cesser de supposer que les Etats du Sud – « la jungle » – « ne seraient pas en mesure de coopérer ». En résumé, écrit-elle dans le dernier volume papier du Grand Continent, « l’Occident ne peut pas et ne doit pas imposer ses jugements moraux et ses valeurs au monde ».

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Perdants de l’histoire

L’Europe, ce sont aussi les Lumières et l’esprit critique. « Mais pas la pensée unique », lance Ghassan Salamé, ancien ministre de la culture libanais (2000-2003) et professeur des universités à l’Institut d’études politiques de Paris, à l’occasion d’une discussion avec Josep Borrell qui s’est tenue le 18 décembre 2023 et a été publiée le 19 janvier 2024 sur le site de la revue. Or, depuis les massacres du Hamas perpétrés le 7 octobre 2023 en Israël, « les intellectuels sont invités à faire preuve de rectitude idéologique. Et il devient difficile de parler librement de l’insupportable situation à Gaza aujourd’hui », déplore l’auteur de La Tentation de Mars. Guerre et paix au XXIe siècle (Fayard, 392 pages, 25 euros). « L’Europe ne peut pas renoncer à la pensée critique ni à la liberté d’expression », estime-t-il, car « il s’agit de valeurs qui président à sa fondation ».

L’Europe se renforce toutefois dans les épreuves. « La crise a toujours été le moteur de l’intégration », relève Paul Magnette, bourgmestre de Charleroi et président du Parti socialiste belge. Elle s’est même construite par une série de réponses à des déflagrations majeures. Mais pour comprendre les temps présents, mieux vaut sans doute ne pas mythifier le passé avec le récit idyllique d’un projet européen uniquement mû par une ambition pacifique. L’Union européenne aurait été créée en 1945 pour répondre au désastre de la guerre par la paix des échanges commerciaux. « C’est une belle histoire. Sauf qu’elle est totalement fausse », rectifie Timothy Snyder, auteur de La Route pour la servitude. Russie – Europe – Amérique (Gallimard, 2023). « Les Européens n’ont pas tourné le dos à la guerre en 1945, poursuit le spécialiste de l’histoire de l’Europe centrale et de la Shoah, puisqu’ils ont continué à mener des guerres coloniales jusqu’à ce qu’ils les perdent. C’est la combinaison de la perte des empires coloniaux et de l’intégration économique qui a apporté la paix. »

L’Union européenne, « ce n’est pas uniquement l’élan de Jean Monnet [1888-1979] et de Konrad Adenauer [1876-1967], mais aussi une tentative réussie des perdants de l’histoire pour retrouver une dynamique », renchérit Paul Magnette. Faute d’avoir compris cela, prolonge Timothy Snyder, « les Européens de l’Ouest ne peuvent pas comprendre la position historique de la Russie », car celle-ci est « un empire qui n’a pas encore perdu sa dernière guerre impériale ».

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« Scenario cauchemar »

A l’inquiétude idéologique s’ajoute la menace stratégique. « Si on veut passer un moment rassurant, mieux vaut ne pas s’asseoir à ma table », prévient Olivier Schmitt, professeur de science politique au Centre sur les études de guerre à l’université du Danemark du Sud, après une journée de conférences au Grand Hôtel Billia. L’universitaire est un géopoliticien consulté. Ainsi qu’un expert préoccupé. Le « scénario cauchemar », dit-il, est le suivant : faute d’aide militaire suffisante à l’Ukraine, la Russie parvient à établir un contrôle complet sur le Donbass en 2024-2025 et impose un cessez-le-feu à ses conditions. Les opérations de propagande russe insistent sur l’invulnérabilité de la Russie et la faiblesse européenne (« Pourquoi avoir imposé des sanctions et sacrifié vos économies au profit des Ukrainiens, qui ont perdu ? »), complaisamment relayées par les partis prorusses en Europe, poursuit Olivier Schmitt. Réélu en novembre 2024, Donald Trump annonce que les Etats-Unis ne rempliront pas leur obligation de défense au sein de l’OTAN si des Etats ne dépensent pas au minimum 3 % de leur PIB dans la défense. Les pays européens négocient en ordre dispersé des accords bilatéraux avec Washington, en s’engageant à acheter des équipements américains, au détriment de la défense européenne, qui ne peut pas bénéficier de son propre marché intérieur.

« Mais il y a pire », assure Olivier Schmitt, qui vient de publier Préparer la guerre (PUF, 448 pages, 24 euros). En 2027-2028, la Chine, certaine de sa supériorité militaire locale en raison d’un programme d’armement arrivé à maturité, pourrait envahir Taïwan, alors que les armes américaines ne sont prévues pour être déployées qu’en 2030-2031. « La guerre est extrêmement violente, imagine Olivier Schmitt, d’autant qu’il n’y a pas eu d’affrontement direct entre superpuissances depuis 1945. » Alors que la guerre évolue en conflit d’attrition, la Russie profite de l’occasion et attaque les pays Baltes, s’emparant de quelques centaines de kilomètres carrés de terrain. Sans leadership américain, la France et l’Allemagne refusent d’honorer leurs engagements de défense. Résultat : « C’est la fin de l’OTAN et de l’Union européenne », lance Olivier Schmitt. Conclusion : « Les Européens sont forcés de réfléchir à un nouveau modèle de défense du continent qui ne soit plus dépendant des capacités stratégiques américaines. »

Avancée idéologique des partis identitaires et menace stratégique des pays autoritaires. Reste-t-il alors encore un levier pour relancer une politique communautaire ? La guerre en Ukraine semble mobiliser un puissant sentiment européen. Ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, de 2005 à 2013, Pascal Lamy évoque même un « choc d’appartenance » à propos de ce « combat existentiel » que l’Europe mène face à Vladimir Poutine. Et assure que « l’enjeu essentiel de la construction européenne est moins économique qu’anthropologique ». Le président émérite de l’Institut Jacques Delors témoigne : « J’ai servi avec ferveur l’union des Européens durant quinze ans à Bruxelles et Strasbourg, mais les Pères fondateurs se sont trompés en pensant que l’intégration économique allait d’elle-même produire de l’intégration politique. C’était ignorer la barrière des espèces entre l’Homo economicus et l’Homo politicus, entre le consommateur (ou le travailleur) et le citoyen, entre la maison et la cité. Comme l’a souvent dit Delors, on ne tombe pas amoureux d’un grand marché. Si l’Europe est bloquée, poursuit Pascal Lamy, si l’union des Européens est encore limitée, c’est par l’imaginaire. »

Pourtant, cet imaginaire existe. Et il vient de loin. Selon Paul Magnette, qui dispense un cours hebdomadaire d’histoire de la pensée politique à l’Université libre de Bruxelles, l’imaginaire européen s’est incarné dans les ligues d’Etats hellénistiques pensées par Aristote et dans les cités toscanes de l’Italie de la Renaissance théorisées par Machiavel. Certes, si la conflictualité existait dans l’Antiquité, notamment entre Sparte et Athènes, ou au Moyen Age entre Florence et Sienne, les systèmes qui préfigurent nos démocraties et nos républiques restent un modèle inspirant. « C’est cela, l’Europe, déclare-t-il, ni le souverainisme ni le fédéralisme, mais cette association d’Etats-nations, qui, librement, renoncent à une partie de leur souveraineté pour davantage de liberté, d’échanges et de solidarité », explique l’auteur de L’Autre Moitié du monde. Essai sur le sens et la valeur du travail (La Découverte, 176 pages, 16 euros).

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Le pari des affects et du récit

Ce n’est pas un hasard si les tourments de l’identité européenne font l’objet de nouvelles investigations philosophiques. Ouvrant, en 2021, un cycle consacré à l’Europe au Collège de France, l’historien néerlandais Luuk van Middelaar invite l’Union européenne à un « changement d’ethos, de mentalité et de vision du monde » et même à « sortir de la pensée universaliste et intemporelle où elle a trouvé refuge après 1945 ». Titulaire, dans la même institution, de la chaire annuelle « L’invention de l’Europe par les langues et les cultures », le philosophe allemand Peter Sloterdijk estime qu’« il ne peut y avoir d’identité politique commune pour les habitants de l’Europe et de l’Union européenne, parce qu’ils sont encore majoritairement socialisés dans leurs identités nationales traditionnelles ». Et qu’ils ne sont pas encore entrés de plain-pied dans cette « grande structure post-impériale qui a fait son apparition sur la scène de l’histoire du monde ».

Pourtant, « tous les grands défis sont transnationaux et aucun Etat-nation ne peut résoudre les problèmes à l’intérieur de ses frontières », analyse l’écrivain autrichien Robert Menasse, lauréat du livre européen pour L’Elargissement (Verdier, 2023), deuxième tome d’une trilogie consacrée à l’Union européenne commencée en 2019, avec La Capitale (Verdier, 2019). « Celui qui promet une solution nationale est un escroc politique, qu’il soit de droite ou de gauche. Ce qu’il faut opposer aux nationalistes, c’est la notion de patrie. La nation est une fiction, la patrie est concrète », poursuit le partisan d’un fédéralisme européen. Comme le résumait l’écrivain Romain Gary (1914-1980) dans Education européenne (1945), « le patriotisme, c’est l’amour des siens. Le nationalisme, c’est la haine des autres ».

Mais l’Europe est-elle encore la bonne échelle ? Le monde frappe à sa porte et le Vieux Continent cahote. « Il me semble évident que nous perdons progressivement notre assise morale vis-à-vis d’une part croissante du monde », alerte Josep Borrell. Gaza ? « Il n’y a qu’une solution, et elle semble insensée aujourd’hui, répond Robert Menasse, mais elle sera un jour poussée en avant par l’esprit du monde : un Etat commun, une Palestine commune aux juifs, aux musulmans, aux chrétiens, sur la base des droits de l’homme et en tant que membre de l’Union européenne. Israël est la conséquence d’un problème européen, il a été externalisé, l’Europe doit récupérer le problème et le résoudre. »

Les valeurs ? L’honneur de l’Europe serait d’« offrir l’asile politique à Julian Assange », fondateur du groupe WikiLeaks, lanceur d’alerte qui a révélé les crimes des armées américaine et anglaise pendant la guerre en Irak, estime Robert Menasse, alors qu’il risque l’extradition aux Etats-Unis, où il encourt la peine capitale : « Pourquoi toi, Europe, ne prends-tu pas tes valeurs au sérieux ? Pourquoi t’étonnes-tu que le monde te considère comme hypocrite et cynique ? Navalny est un héros, mais Assange ne te concerne pas ? J’accuse ! », lance l’écrivain.

Le climat ? Sur la pointe Helbronner, à 3 466 mètres d’altitude, à quelques encâblures du mont Blanc où Le Grand Continent remet chaque année son prix littéraire, codirigé par l’agrégé de lettres Mathieu Roger-Lacan, qui cherche à « repérer et traduire les Stefan Zweig et Thomas Mann d’aujourd’hui », les intellectuels font le pari des affects et du récit, même en matière d’écologie. Impossible de rester impassible face à cette immensité glacée menacée par le réchauffement climatique. « Ce paysage nous oblige », s’émeut Josep Borrell. « C’est sur le front du mont Blanc, plus ou moins chargé de glaces, que se lit le futur destin, la fortune de l’Europe », disait l’historien Jules Michelet (1798-1874). Alors que chacun contemple une vue à 360 degrés sur les Alpes, tous les invités du Grand Continent ont l’impression qu’une révolution doit s’accomplir. Avec la crise écologique, le défi géopolitique et le conflit idéologique, il est possible qu’une Europe, certes menacée, mais également puissante et moins arrogante, à la fois continentale et postcoloniale, redonne souffle à son idéal.

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Nicolas Truong à suivre sur  le Monde

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