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« La révolution technologique, économique et écologique s’accompagne d’une révolution sociale tout aussi majeure : l’entrée dans la société des organisations »

Les chercheurs Aurélien Acquier, Julie Mayer et Bertrand Valiorgue considèrent, dans une tribune, que l’anthropocène est indissociablement lié à ce qu’ils appellent l’« organocène », l’avènement des organisations gestionnaires de la production, du travail et de la nature.

Les causes du changement climatique depuis 1850 sont aujourd’hui bien connues : elles sont intégralement liées aux activités humaines. Prises dans leur globalité, nos sociétés bouleversent les équilibres bio-géophysiques du système Terre, au point de nous faire basculer dans une nouvelle ère : l’anthropocène. Si la date de départ de cette « ère de l’humain » reste débattue, les observateurs s’accordent sur un point : la première révolution industrielle constitue un point d’inflexion majeur. Elle est en effet marquée par la domestication des énergies fossiles, s’accompagnant d’innovations dans de multiples secteurs (agriculture, santé, transports) et d’immenses bénéfices en matière de développement humain, sous-tendant un accroissement rapide et inédit de la population, mais aussi de l’emprise humaine sur les écosystèmes.

Cette révolution technologique, économique et écologique s’accompagne d’une révolution sociale tout aussi majeure : l’entrée dans la société des organisations. La révolution industrielle est ainsi marquée par la multiplication d’organisations privées et publiques qui produisent en masse, bureaucratisent, mécanisent, divisent et contrôlent le travail, mesurent les coûts, s’engagent dans des logiques de volume et de croissance, affectent des rôles, missions et responsabilités individuelles et collectives, étudient et segmentent les consommateurs, transforment la nature en ressource productive, organisent les marchés pour mieux les étendre, formalisent et diffusent des principes de bonne gestion.

La croissance de la taille et du pouvoir des organisations dans l’économie a longtemps alimenté de vifs débats dans la société. Dans l’Amérique des années 1960 déjà, John Kenneth Galbraith (1908-2006) dénonçait l’emprise d’une technostructure de manageurs sur l’économie et la politique américaines, ou la création de besoins artificiels associés à la société de consommation. L’expansion des organisations se poursuivra par la suite. « Les grandes organisations ont absorbé la société », comme l’indiquait le sociologue des organisations et théoricien des risques Charles Perrow (1925-2019) dans l’article « A Society of Organizations » (Theory and Society n° 6/20, 1991).

Phénomène invisible

L’anthropocène est donc indissociable d’un « organocène », c’est-à-dire une ère où les organisations formelles deviennent un trait dominant de nos sociétés et sont, par là même, intrinsèquement liées aux dégradations écologiques irréversibles actuelles. Le paradoxe est que ce phénomène organisationnel est désormais si omniprésent et évident qu’il semble être devenu invisible et impensé, n’étant que rarement abordé comme une dimension du débat climatique. Tout se passe comme si l’organisation et sa gestion, ses dispositifs, outils et institutions, étaient une technologie invisible et neutre de l’anthropocène.

Prenons un exemple : le groupe III du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat  (GIEC ) explore les politiques actuelles pour atténuer le changement climatique. Il identifie des « solutions » (en matière de changements technologiques ou de modes de vie) et propose un chiffrage économique de leur coût et de leur potentiel de diffusion. Par contraste, un éclairage de type « organocène » soulèverait d’autres questions sous un angle à la fois plus gestionnaire… et plus politique. Comment réformer la comptabilité et les systèmes de formation des prix pour intégrer les effets sur les écosystèmes ? Comment repenser les modèles de comptabilité actuels, qui ne prennent en compte que les flux monétaires au détriment du patrimoine écologique commun, pour rendre visibles les dommages écologiques irréversibles ? Le concept de neutralité carbone est-il un outil pertinent à l’échelle d’une entreprise ? Quelles démarches apparaissent efficaces pour responsabiliser les entreprises ou les aider à appréhender leurs vulnérabilités et responsabilités à l’égard du changement climatique ? Comment agir et réguler à l’échelle des chaînes de valeur mondiales, essentielles au capitalisme contemporain ? Et quelles formes d’organisation, quelles logiques de gouvernance ou d’action collective apparaissent les plus efficaces pour préserver les biens communs tout en répondant aux besoins humains ?

Le concept d’« organocène » permet de repartir de quelques constats : les instruments de mesure ne sont pas neutres, l’efficacité est toujours définie en lien avec des critères subjectifs, les marchés sont toujours organisés par un ensemble de conventions, et la bonne manière de transformer un système est sans doute de repenser ses règles de gestion. Dit autrement, il faut explorer la cale d’un bateau pour comprendre ce qui se passe sur le pont. Ces constats simples nous semblent ouvrir de nombreuses opportunités de fertilisation croisée entre les chercheurs qui étudient la dynamique du système Terre et ceux qui s’intéressent aux dynamiques organisationnelles de nos sociétés.

Aurélien Acquier est professeur à l’ESCP ; Julie Mayer est maîtresse de conférences en sciences de gestion au Centre de recherche en économie & management (CREM, université de Rennes) ; Bertrand Valiorgue est professeur à l’EM Lyon.

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