« Le défi aujourd’hui est de savoir comment représenter la nature dans les discussions et les décisions »
Si un discours non anthropocentré est moralement souhaitable, il soulève de nouvelles difficultés pour les organisations, observent les chercheurs Benoît Demil, Xavier Lecoq et Vanessa Warnier dans une tribune
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Benoît Demil, Xavier Lecoq et Vanessa Warnier
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Les débats sur la protection de la nature sont nombreux aujourd’hui et mettent aux prises des acteurs qui représentent des intérêts différents, parfois divergents. La question de la représentation de la nature elle-même se pose. Le mot « représentation » peut se comprendre ici de deux manières. La première concerne la façon dont nos imaginaires contemporains se figurent cette nature. Le domaine de l’art s’est emparé de cette version de la représentation depuis le XVe siècle, en peinture notamment : d’un arrière-plan mettant en lumière un portrait ou une scène, la nature est devenue progressivement un sujet en soi dans nos images comme dans nos imaginaires.
Le second sens de la représentation concerne la façon d’inclure la nature dans les débats et les prises de décision relatifs aux aménagements du territoire, à l’usage des ressources naturelles et, plus généralement, aux activités humaines. Evidemment, les deux perspectives sont liées : l’inclusion du vivant ou de paysages dans les décisions dépend largement de la conception de la nature dans nos sociétés.
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Drôme : vers un Parlement de la rivière…
Les associations de défense de l’environnement et les experts sont souvent en première ligne pour défendre et représenter la nature, c’est-à-dire parler pour elle. Une recherche que nous avons menée pour la Revue française de gestion sur l’existence et le maintien de spectacles d’animaux sauvages dans les cirques en France aborde cette question en retraçant et en analysant la controverse qui s’est développée et amplifiée à ce sujet de 2016 à 2020.
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Exposition à la critique
Après de nombreux pays européens, la France a finalement interdit cette pratique en prévoyant cependant un moratoire de sept ans pour permettre aux cirques de s’adapter (loi n° 2021-1539 du 30 novembre 2021). Cette controverse très circonscrite illustre des situations bien plus nombreuses, qui vont au-delà de la question du bien-être animal. Elle permet d’identifier les arguments échangés dans les controverses liées à la défense de la nature, et de comprendre sur quelles bases se fabrique la critique des positions des différents intervenants.
Cette critique prend deux formes générales. Une première concerne les arguments en soutien d’une pratique ou en opposition avec elle. Ces arguments puisent leurs justifications morales dans différents registres. Dans le cas de la présence d’animaux sauvages dans les cirques, des acteurs défendent le recours aux animaux sauvages au nom de la magie, de la tradition ou de l’audience importante de ces spectacles, tandis que d’autres s’y opposent en brandissant une forme dégradante et amorale de divertissement ou la popularité en berne de ce type de spectacles.
Une deuxième forme de critique est relative aux représentants de la nature eux-mêmes. Les arguments en faveur de la protection de la nature sont de moins en moins anthropocentrés. Les acteurs, militants ou experts, s’appuient moins sur l’argument de préservation des générations humaines futures ou de protection de l’humanité. Il s’agit désormais de préserver la nature, voire de lui refaire gagner du terrain pour elle-même. Mais si un discours non anthropocentré est moralement souhaitable (ne serait-ce que pour équilibrer les points de vue), il soulève de nouvelles difficultés. En parlant au nom d’êtres qui n’ont pas la parole (faune, flore, océan, nature en général), les militants ou les experts se positionnent en porte-parole. Ils s’exposent alors eux-mêmes directement à la critique.
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Une « chaise vide pour le vivant » (déjà expérimenté aux associations Biovallée et Ecologie au Quotidien )
Le défi aujourd’hui, dans certains cercles de réflexion, organismes de régulation, institutions ou entreprises, est de savoir comment représenter la nature dans les discussions et les décisions. Diverses expérimentations existent. Un groupe de travail de l’Agence française de normalisation a, par exemple, mis en place une « chaise vide pour le vivant », qui incarne la présence de la nature à la table de discussion.
Lors des réunions, chacun peut venir s’y asseoir pour devenir porte-parole de la nature (ou d’une entité vivante) pour quelques minutes. Une entreprise écossaise de cosmétiques, Faith in Nature, a été la première à intégrer un poste de directeur non exécutif à son conseil d’administration pour parler au nom de la nature et prendre ainsi part aux débats. Les choix stratégiques de l’entreprise doivent désormais tenir compte des intérêts de celle-ci.
Inclure la nature dans la gouvernance d’organisations sous quelque forme que ce soit soulève cependant de nombreuses questions. Cette inclusion doit-elle être permanente ou intermittente ? On peut également se demander qui est légitime pour porter la voix de la nature, et s’interroger sur l’indépendance de ce(s) porte-parole. Une seule personne peut parfois représenter toutes les entités du vivant.
Mais, dans certains cas, la nature pourrait être représentée par divers acteurs, surtout si ces derniers doivent être experts pour contribuer au travail d’une commission ou d’une réunion. On peut également imaginer qu’une intelligence artificielle se voie confier une telle mission. Une autre question concerne la réception des propos des porte-parole, et la prise en compte de leurs points de vue dans les décisions. Le représentant de la nature est-il simplement consulté, ou aura-t-il à terme un droit de veto ou un (voire plusieurs) droit de vote ?
Une bonne gouvernance en matière de représentation de la nature suppose un travail approfondi des instances concernées, et probablement un accompagnement. Mais la question de la protection de la nature est devenue trop importante pour ne pas faire ce travail.
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Benoît Demil, Xavier Lecoq et Vanessa Warnier sont enseignants-chercheurs en sciences de gestion à Lille University Management (Lumen, université de Lille).