Oradour, Vassieux-en-Vercors et les villages martyrs de 1944 : une radicalisation de la violence nazie qui cible les civils
En France occupée, l’année 1944 marque une intensification de la violence, rappelle l’historien Jean-Luc Leleu. La répression par les forces nazies franchit un seuil lorsque des communautés villageoises entières sont ciblées. Avant de découvrir plus tard l’horreur des camps d’extermination en Europe, ces crimes traumatisèrent le pays.

Évoquer les massacres de l’année 1944 oblige d’abord à rappeler qu’ils ne furent pas les seuls. Même dans ce domaine, les heures à la fois exaltantes et tragiques de la Libération tendent à rejeter dans l’ombre les massacres du printemps 1940, dans ce trou noir de la mémoire nationale que représentent l’invasion allemande et la défaite. Ainsi, 92 civils furent massacrés dans le Pas-de-Calais, à Aubigny-en-Artois, les 21 et 22 mai 1940, 135 autour d’Oignies (par ailleurs incendiée) quelques jours plus tard. Sous l’Occupation, la violence s’exerça aussi de manière arbitraire par le biais des exécutions d’otages (834 en France), des déportations, mais aussi à travers les jugements implacables d’une justice militaire allemande très tôt instrumentalisée comme moyen de terreur.
Pour autant, l’année 1944 marque une escalade dans la violence. Plusieurs facteurs expliquent l’enclenchement de cette spirale, à commencer par le développement de la résistance armée. Pour endiguer les sabotages et les attentats, la hiérarchie mise de plus en plus sur une répression aveugle, à l’image de la « directive Sperrle », édictée le 3 février, qui met en demeure les chefs d’unité en Europe de l’Ouest de réprimer sans discrimination les attentats, excluant par avance de sanctionner tout excès de violence.
Le résultat ne se fait guère attendre : à la suite d’un sabotage ferroviaire ayant provoqué des dégâts matériels mineurs, un convoi de la 12e division blindée SS massacre 86 habitants d’Ascq (Nord) dans la nuit du 1er au 2 avril. En Bretagne, où tortures et exécutions sommaires de résistants ou de suspects se multiplient jusqu’à l’été, la VIIe armée freine les ardeurs répressives de l’état-major de Rommel, prêt, au mois d’avril, à écraser les maquisards en faisant donner l’artillerie ou en incendiant des villages. Elle plaide l’inefficacité de ces méthodes, préférant s’en remettre à l’action policière du service de sécurité SS.
L’enjeu représenté par le « second front » contribue aussi à la radicalisation de la violence répressive. Dans son discours du Nouvel An 1944, Hitler a indiqué que l’issue de la guerre dépendrait du succès ou de l’échec du débarquement allié à l’ouest – une manière de motiver une société allemande gagnée par le doute et le pessimisme. Aussi, à l’annonce de l’assaut allié sur les côtes normandes, le temps n’est plus aux demi-mesures. Dès le 6 juin, soixante-dix à quatre-vingts détenus de la maison d’arrêt de Caen sont extraits de leurs cellules pour être fusillés sans autre forme de procès – des exécutions qui se multiplient au cours de l’été dans une quinzaine de prisons à travers la France.
Blanc-seing pour un massacre
Le débarquement en Normandie explique ainsi la violence accrue de l’été 1944. Face aux mouvements insurrectionnels dans le Massif central début juin, le haut commandement réclame du sang. Le 8 juin, le principal conseiller militaire d’Hitler, le général Jodl, insiste pour que la troupe intervienne dans le Massif central « avec les moyens les plus extrêmes et les plus sanglants ». Il rappelle que « depuis des semaines, les comptes rendus du commandement militaire [en France] rapportent : « Un terroriste abattu, trente-cinq capturés ». A l’inverse, il devrait être signalé : “Trente-cinq abattus, un capturé” ».
Avec ses 643 civils massacrés le 10 juin 1944, Oradour-sur-Glane est, en ce sens, la transposition circonstancielle en France de la lutte anti-partisans menée par les forces allemandes en URSS : une division SS, dont la culture de guerre impitoyable a été forgée sur et à l’arrière du front de l’Est, se retrouve munie d’un blanc-seing pour exécuter une mission de répression dans la région limousine en état d’insurrection. Rappelons-le, les détachements de la division Das Reich ne se dirigeaient pas vers le front de Normandie lorsqu’ils accomplirent leurs crimes. A l’heure où le commandement allemand pense encore pouvoir repousser les Anglo-Américains avec les seules forces présentes sur place, l’ordre d’engagement des troupes SS le 7 juin spécifie de neutraliser les « bandes » dans le Limousin, dans le cadre d’une action répressive à grande échelle devant conduire à une « pacification globale ».
En cela, Oradour est, paradoxalement, moins le symbole de la répression nazie en France (la destruction complète de villages y demeurant exceptionnelle) que l’incarnation de la guerre d’anéantissement menée à l’est (neuf cents localités détruites avec leurs habitants pour la seule Biélorussie). Auparavant impliqué dans la lutte anti-partisans avant d’être nommé à la tête de la division Das Reich, Heinz Lammerding met donc en œuvre une violence terroriste faite de massacres quasi préventifs (« Mieux vaut mille Russes tués en trop qu’un seul en moins », selon la formule qui avait cours dès 1942 à l’est). Au demeurant, cette politique fut efficace en France, le niveau atteint dans cette surenchère de violence conduisant les maquis à mesurer leurs actions contre l’occupant aux risques de représailles sur la population civile.

Erigé en symbole de la barbarie nazie en France – et conservé à ce titre en état de ruines –, Oradour écrase de son ombre d’autres drames qui frappèrent des communes françaises à l’été 1944, à commencer par celles qui jalonnèrent les itinéraires empruntés par les détachements de la division Das Reich en mai-juin 1944 (Frayssinet-le-Gélat, Argenton-sur-Creuse, Marsoulas, etc.). Sur les routes du repli allemand, d’autres drames se nouent en août-septembre 1944. Souvent en représailles d’actes de résistance, des dizaines d’habitants sont à chaque fois massacrés, des maisons parfois détruites. Ainsi à Gouesnou (Finistère), Tourouvre (Orne), Buchères (Aube), Robert-Espagne (Meuse), Gard d’Etreux (Aisne), Etobon (Haute-Saône), pour n’en citer que quelques-uns.
Vichy n’est jamais loin
Parmi ces communes martyres, deux sortent de l’anonymat national : Vassieux-en-Vercors et Maillé. Détruit lors de l’assaut allemand lancé le 21 juillet 1944 sur le plateau du Vercors transformé en forteresse par le maquis, le village de Vassieux (Drôme) est élevé au rang de compagnon de la Libération par le général de Gaulle le 4 août 1945, pour s’être « totalement sacrifié pour la cause de la Résistance française ». Avec « soixante-douze de ses habitants massacrés et la totalité de ses maisons brûlées par un ennemi sans pitié », le village devient « martyr de sa foi en la résurrection de la Patrie ».
En comparaison, la notoriété du massacre de Maillé (Indre-et-Loire) est tardive. Dans son cas, la date joue beaucoup pour faire connaître son histoire à partir des années 2000, tant en France qu’en Allemagne : pendant que Paris fête sa libération le 25 août, 124 habitants sont en effet tués et le bourg incendié, offrant ainsi un condensé saisissant des heures à la fois glorieuses et dramatiques de la Libération.

L’implication récurrente des forces militaires et policières SS dans les principaux crimes est évidente en France. Opposer une Wehrmacht « propre » aux forces SS coupables de toutes les exactions ne tient cependant pas. A Vassieux, ce sont par exemple les parachutistes arrivés en planeur qui détruisent le village, à rebours d’une légende tenace qui aurait voulu qu’il s’agisse de soldats SS. Pour les massacres les plus importants, les profils des bourreaux sont souvent assez proches : l’appartenance à un corps militaire d’élite, une culture de guerre brutale (acquise à l’est) et l’adhésion à l’idéologie hitlérienne.
Enfin, les sbires de Vichy et les séides de l’occupant ne sont jamais loin, à l’image de la brigade nord-africaine, déployée au printemps 1944 dans le cadre de l’action Brehmer en Dordogne, Corrèze et Haute-Vienne, ou encore dans la répression menée à Saint-Amand-Montrond (Cher), après la prise en otage par les résistants de l’épouse de Francis Bout de l’An, secrétaire national adjoint de la Milice. Dans la plupart des territoires occupés en Europe, les affrontements entre mouvements de résistance et factions collaborationnistes tournent aux règlements de comptes et à la guerre civile. Sans surprise, la France n’échappe pas au processus.
Jean-Luc Leleu est historien au CNRS (Maison de la recherche en sciences humaines, université Caen Normandie). Il a, entre autres, publié La Waffen-SS. Soldats politiques en guerre (Perrin, 2007) et Combattre en dictature. 1944 – La Wehrmacht face au Débarquement (Perrin, 2022). Le Monde
