Résister aux emprises
Quand la démocratie est malade, le fascisme vient à son chevet, et ce n’est pas pour prendre de ses nouvelles. Albert Camus » Requiem pour une nonne, ed.Gallimard 1964 «
Notre société est de plus en plus clivée. Dit en d’autres termes nous voyons monter les dogmatismes, intolérances, sectarismes qui
s’affrontent. Avec violence parfois. Autant de façons différentes de « nommer » cette difficulté du vivre ensemble…dans un monde chaque année
un peu plus déstabilisé par des crises et métamorphoses difficiles à accepter.
Comment faut-il comprendre ces mécanismes sociétaux qui nous semblent être dans une phase régressive ? L’explication nous l’avons retrouvée
actualisée dans une publication du mouvement « Ecole Changer de cap – 3 – » : « la résistance aux emprises » (février 2024) sous la direction du
Professeur Daniel Favre –1– , chercheur en neurobiologie et professeur en science de l’éducation.
Nous voulons partager ici avec les lectrices et lecteurs les essentiels très inspirants de ce dossier thématique de 92 pages. Ne nous y trompons pas.
Il ne s’agit pas que des élèves et il s’agit bien des mécanismes d’emprise (idéologiques, religieuses, consuméristes, familiales ou complotistes) dont
nous sommes l’objet à des degrés variables, souvent inconscients que ce sont nos émotions, surtout discrètes, qui guident nos « convictions »
plus que la raison. Quelle conscience, quelles compétences psycho-sociales (CPS) devons-nous développer pour « réguler nos émotions »,
développer empathie, pensée critique et créative, « savoir dire non et être habile dans les relations interpersonnelles ». En d’autres termes, comment
être un « citoyen libre, responsable, résistant aux emprises de tout ordre, capable de faire des choix conscients, respectueux des autres et de soi-
même, …pratiquant la pensée complexe, critique, non dogmatique ».
Notre but ici est de susciter la curiosité en résumant très succinctement les aspects novateurs et inspirants formulés par les auteurs
au sujet d’un fonctionnement démocratique en déroute.
Pour le Professeur Favre, trois systèmes de motivation « antagonistes et complémentaires »
cohabitent. Celui de sécurisation dès la plus tendre enfance qui facilite ensuite progressivement la motivation d’innovation :
savoir explorer les différents aspects parfois antagonistes de la vie en s’appuyant sur une base mentale sécure qui ne craint donc pas
l’incertitude. L’articulation entre ces deux systèmes de motivation permet au sujet de gérer la relation entre raison et émotion en sachant
ainsi penser ce qu’on ressent et ressentir ce que l’on pense (« postulat de cohérence » selon Favre).
C’est cette base équilibrée et consciente qui permet en particulier à la personne de faire preuve d’empathie, savoir ce qu’autrui ressent,
sans coupure émotionnelle, sans succomber soi-même à la contagion ou au débordement émotionnel. C’est en quelque sorte ce qui permet
d’être soi-même (conscient de son « heuristique embarquée », c’est-à-dire de nos préjugés intérieurs ou extérieurs), tout en étant en capacité d’entendre l’autre, en d’autres termes c’est ce qui rend apte à la délibération démocratique.
A l’évidence ce n’est pas le cas bien souvent. Car le troisième système de motivation dite de sécurisation parasitée entre en jeu… en toute inconscience la plupart du temps.
Le sujet qui ne dispose pas de la base sécure évoquée précédemment, ni le « goût » à l’exploration/innovation, va avoir besoin de se « rassurer » en se « raccrochant » à des éléments parasites dont il dépend. On entre là dans le domaine de la dépendance, de l’addiction, de l’emprise. C’est en particulier le cas pour ce qui concerne l’exercice de la démocratie et de la citoyenneté, la « dépendance aux certitudes » dont il est évident qu’elle fait barrage à la délibération. Délibération démocratique, mais aussi délibération intérieure, celle qui libère du regard des autres, de la pression sociale, celle qui permet de s’autoréguler… permettant de résister aux injonctions et à leur emprise. Notons au passage que l’on retrouve ici le principe d’individuation énoncé dans le « Manifeste convivialiste -2 – » piloté par le Professeur Alain Caillé.
Marquons ici une brève pause pour préciser que l’emprise peut provenir d’émotions aussi bien désagréables qu’agréables comme le représente la figure ci-contre (page 69 du dossier thématique).
Nous avons tous un système de motivation parasité, faible pour certains, souvent assez fort voir très fort pour d’autres… mais qui, en ces temps de « tous les dangers et incertitudes » tend à amplifier nos émotions au détriment de la raison. Et c’est donc bien « sous stress » que nous avons besoin de nous rassurer par les certitudes du dogme et le refus de l’autre et de sa pensée. Telle est l’ambiance actuelle qui devrait prospérer si nous continuons sur la lancée, si nous ne prenons pas conscience de ces intéressants mécanismes qui conduisent selon Favre au piège des « Trans Hypnotiques Collectives » (THC) issues de « la peur ou du désir sur la pensée [et qui] fonctionnent tant que l’on pense disposer personnellement d’une pensée objective et que l’on ignore les effets des émotions sur la pensée et réciproquement ». Bref une certaine incapacité à l’autorégulation des émotions agréables ou
désagréables qui prennent l’ascendant et ne « nous prédisposent que très peu à résister aux emprises », en particulier celle des groupes d’appartenance et, disons-le, des marques qui disposent de moyens si puissants.
Pour nous acteurs de terrain au service d’une démocratie plus authentique et d’une transformation sociétale juste, nous avons pour mission de faciliter les prises de consciences citoyennes à la lumière de ce qui vient d’être évoqué. Or, il y a une forme de paradoxe interne : le profile « militant » va facilement de pair avec une certaine emprise selon le système parasité qui conduit aux postures dogmatiques, aux débordements et coupures émotionnels, aux soumissions, voire au sectarisme. Notre contribution à cette importante prise de conscience se doit d’être tournée à la fois vers
l’extérieur, l’intérieur de nos organisations et de nous-mêmes individuellement.
Le marché qui sait si bien susciter « le manque de ce que l’on ignorait l’instant d’avant » n’est pas notre allié dans cette quête de libération et d’un mieux-vivre ensemble.
Pour le Laboratoire de la Transition
Jean-Louis Virat
26150 Die
–1– https://books.openedition.org/pup/38868?lang=fr : Éduquer à l’incertitude pour développer l’esprit critique ? Daniel Favre
– 2 – http://convivialisme.org/archive/le-manifeste.html
– 3 – https://www.ecolechangerdecap.net/ ci-dessous
La résistance aux emprises
Collectif Ecole changer de cap, mis en ligne le 8 mars 2024.
Pourquoi un dossier sur l’emprise sur un site dédié à l’éducation ? C’est que ce phénomène, qui établit entre les humains une relation de dominant à dominé, touche préférentiellement des personnes peu armées pour s’en défendre, et en particulier les enfants. Ce dossier explore les différentes formes que peut prendre la relation d’emprise et les moyens de renforcer la capacité d’y résister. Celle-ci ne s’improvise pas et demande à être éduquée, et si possible dès l’enfance.
Daniel Favre montre qu’elle passe par une reconnection avec soi-même à l’aide des Compétences PsychoSociales (CPS) auxquelles les enseignants devraient être formés pour y former à leur tour leurs élèves. Il partage avec Anne Leraille la préoccupation que ces CPS soient à portée véritablement émancipatrice tandis que Marie Tamarelle-Verhaeghe déplore que la vie scolaire, par le contrôle qu’elle exerce sur les élèves, encourage plutôt la déresponsabilisation, qui fait le lit de la soumission aux emprises. Maridjo Graner et Daniel Favre s’intéressent aux motivations, tant des dominants que des dominés et reconnaissent l’importance de savoir les reconnaître en soi pour reprendre sa liberté de penser,« s’autoréguler » et user d’esprit critique par rapport aux influences extérieures, comme celle dont s’inquiète Danièle Epstein, celle de l’emprise sur l’esprit des jeunes d’une idéologie individualiste et consumériste qui imprègne la société tout entière. François Soulard montre que la dépendance peut aussi s’installer dans les rapports d’Etat à Etat avec des conséquences au niveau politique. Nadine Gaudin et son équipe ainsi que Brigittte Liatard détaillent, chacune selon son expérience, la façon dont l’éducation permet aux jeunes de savoir s’affirmer sans chercher à dominer ni se soumettre, tandis que Bruno Robbes souligne le rôle d’une autorité qui soit éducative et non elle-même une emprise ou un refus de toute intervention.
Dans leur diversité, qui reflète la complexité de ce sujet, les articles développent chacun un point de vue et des arguments qui ne font pas forcément consensus. Ils restent ouverts à la critique argumentée, dans un esprit d’objectivité, qui définit l’esprit scientifique.
Sommaire
- Introduction et problématisation – Daniel Favre
- Témoignage n°1 Quand on veut mettre les Compétences Psycho Sociales dans des cases – Anne Leraille
- Témoignage 2 L’institution scolaire : un terreau propice aux emprises ? – Marie Tamarelle-Verhaeghe
- Influence ou emprise ? Comment les distinguer – Maridjo Graner
- L’arme de la dépendance Influence et rapports de force cognitifs : nouvelles formes d’emprises ? – François Soulard
- Des « prêts-à-penser » au Sujet en devenir – Danièle Epstein
- La Discipline Positive à l’école comme levier de compétences psychosociales pour résister à l’emprise – Nadine Gaudin, Odile Delanchy, Isabelle Haigneré, Olivier Sorel
- Comment l’affirmation de soi dans le cadre de la formation d’élèves médiateurs peut contribuer à développer la résistance aux emprises
- Théorie, pratique et témoignages, la possibilité de dire « non » – Brigitte Liatard
- Apprendre à penser plus finement ce que l’on ressent pour résister aux emprises – Daniel Favre
- Comment aider les élèves à mieux résister aux emprises dans les relations avec les enseignants et avec leurs pairs ? Apports du concept d’autorité éducative – Bruno Robbes
- Synthèses conclusives et neuf pistes d’action pour permettre aux élèves de résister aux emprises – Anne Leraille , Marie Tamarelle, Maridjo Graner, François Soulard ,Brigitte Liatard, Nadine Gaudin, Olivier Sorel, Daniel Favre et Bruno Robbes.
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