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Comment ôter à la haine son éternité ?

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Cette question, qui préoccupait déjà le philosophe antique Plutarque, Jacob Rogozinski, dans un essai remuant intitulé « Inhospitalité », fanal dans la tempête que nous traversons, s’efforce d’y répondre sur la base d’une « cosmopolitique » de la chair qui nous livre plusieurs clés pour démonter les verrous de nos portes. 

Bertrand Rouziès-Léonardi

C’est un petit livre qui tombe à pic, ou plutôt qui nous rattrape, à un moment où une partie des peuples européens, désespérée et fascinée, lorgne vers l’abîme en se faisant une échappée d’une gueule d’enfer. Un petit livre riche, dense sans être massif. Son auteur, Jacob Rogozinski, professeur de philosophie à l’université de Strasbourg, aurait manqué son sujet en le rendant inhospitalier au profane.

Paru aux éditions du Cerf, Inhospitalité, qu’on ne s’y trompe pas, est un livre de « combat pour l’hospitalité ». Il ne s’adresse évidemment pas aux fanatiques de la « remigration », mais à celles et ceux qui se pensent hospitaliers sans se préoccuper de rendre nos sociétés démocratiques hospitalières.

Il s’adresse aussi aux personnes momentanément captives de peurs profondes et anciennes, de celles que les télévangélistes de l’état de siège se plaisent à ranimer, adossant leur projet de nation ethnique homogène au Grand Guignol d’un roman national contre-révolutionnaire et à un mésusage des frontières. Ce combat pour l’hospitalité se conçoit comme une « enquête » sur les dispositifs d’inhospitalité personnels ou institutionnels qui visent l’Autre, étranger du dehors comme du dedans, en alliant « déni d’existence » et « déni de reconnaissance ».

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Jacob Rogozinski

Comme le ressassement d’idées fausses, fût-on prévenu contre elles, par les médias d’opinion d’extrême droite et leur recyclage par un personnel politique aux abois et en panne d’inspiration nous expose, à la longue, à leur trouver un petit fond de vérité, Jacob Rogozinski rappelle d’abord, quelques chiffres à l’appui, l’inanité hallucinatoire du tableau de la « submersion » migratoire et du « grand remplacement ».

La plupart des 3 % de migrant·es de la population mondiale ne tentent pas le voyage vers l’Europe. « Les immigrés représentent un peu plus de 10 % de la population française et leur nombre augmente chaque année de 65 000 personnes en moyenne, soit 0,1 % de la population. » La France fait du reste partie des pays d’Europe de l’Ouest les moins accueillants aux migrant·es.

Nous ajouterons qu’en dépit des confusions et amalgames savamment entretenus par les extrêmes droites, à côté des migrant·es, les demandeurs et demandeuses d’asile, ainsi que les réfugié·es (« réfugié·e » est un statut de protection relevant du droit international – pour le distinguo, voir ici), continuent de bénéficier dans les opinions publiques d’un relatif état de grâce hospitalière.

Ainsi, en 2023, alors que, d’après le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), le nombre de déraciné·es dans le monde dépassait le seuil record des 110 millions, une étude de l’institut Ipsos évaluait aux trois quarts des personnes interrogées celles trouvant normal de chercher refuge dans un autre pays que le sien en cas de guerre ou de persécution. L’extension du domaine de l’inhospitalité n’est donc pas une fatalité, même s’il y a loin d’une opinion à une porte déverrouillée. Reste à définir le champ d’exercice de l’hospitalité.

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De l’hospitalité inconditionnelle à l’hospitalité « cosmopolitique »

Jacob Rogozinski se donne deux guides principaux en la matière, les philosophes Jacques Derrida et Emmanuel Kant. Le premier, très influencé par l’éthique de l’accueil, intransigeante, du philosophe Emmanuel Levinas, rejette toute forme d’hospitalité sélective qui dicterait ses conditions, ainsi que toute exigence de réciprocité, qui relèverait du calcul d’intérêt et par laquelle l’hospitalité se dénoncerait comme une imposture.

L’accueil sincère, selon Derrida, est plus qu’un don, c’est un abandon à l’autre, sans égard pour ce qu’il est : « Quand j’ouvre ma porte à quelqu’un, il faut que je sois prêt à courir le plus grand risque. » C’est même encore trop d’une porte pour préserver son « chez-soi ».

Derrida perçoit toutefois le risque que cette hospitalité absolue et désintéressée, qui ne veut rien savoir de l’autre pour ne pas avoir un bon motif de l’accepter, ne se retourne en hostilité, en négation de l’autre comme de soi-même. Il la baptise du nom d’« hostipitalité ».

Si Derrida a raison d’appuyer sur le désintéressement pour lutter contre les effets pervers d’une hospitalité inquisitoire et conditionnée, « il a tort, explique Jacob Rogozinski, de situer ce principe sur le plan de l’éthique, au lieu de chercher sur le plan de la politique et du droit l’idéal régulateur qui éviterait aux dispositifs d’hospitalité de s’assujettir aux impératifs des États ». C’est sur ce dernier plan que se situe Emmanuel Kant, phare moral des Lumières européennes.

Être né ici n’implique pas d’être “d’ici” : personne n’est “de souche”, aucun homme n’a plus qu’un autre le droit d’être là où il se trouve. : Jacob Rogozinski

Prenant acte de la finitude de ce bien commun qu’est la Terre, et de l’obligation où nous sommes d’en partager l’espace (la xénophobie postule une manière de platisme, comme si l’autre indésirable pouvait toujours être repoussé indéfiniment à l’horizon), Kant propose d’établir une « cosmopolitique ». Soit une citoyenneté mondiale qui, fondée sur une confédération d’États-nations souverains, élargirait les conditions d’hospitalité, objectif juridiquement plus atteignable.

L’hospitalité kantienne s’énonce ainsi : « le droit qu’a tout étranger de ne pas être traité en ennemi dans le pays où il arrive ». Si le philosophe prussien borne cette citoyenneté mondiale à un droit de visite, et non d’implantation, c’est qu’il se souvient du détournement, dans les Amériques, par les explorateurs européens du bon accueil qui leur était fait en permis de conquérir et d’asservir les populations autochtones.

Principale conséquence de cette approche, selon Jacob Rogozinski : « Être né ici n’implique pas d’être “d’ici” : personne n’est “de souche”, aucun homme n’a plus qu’un autre le droit d’être là où il se trouve. Paradoxalement, le droit d’être ici s’oppose à l’illusion d’un enracinement dans une terre natale. [Kant] nous invite à nous souvenir que nous sommes tous des étrangers sur la Terre. »

Pour Kant, qui a la Révolution française en tête, une des conditions, nécessaire sans être suffisante, de l’avènement de la « Cosmopolis » est une Constitution républicaine (démocratique), mais celle-ci se heurte à l’incarnation de la nation et au « schème », structure analogique ancienne mais persistante, du « Grand Corps » politique.

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Déconstruire la nation et accepter l’autre en soi

Déconstruire n’est pas détruire mais déployer la généalogie et les mécanismes d’un objet. C’est ce à quoi s’attelle Jacob Rogozinski avec le concept de nation, d’apparition récente dans son acception moderne (XVIIIe siècle), qui articule les notions de peuple, de souveraineté et de territoire.

Il rappelle qu’au sens de la Constitution de 1793, que nos « républicains » autoproclamés actuels ont visiblement négligé de relire, il s’agissait d’abord d’une communauté de citoyens égaux, et non d’un peuple-race, formant le vœu d’une fraternité universelle : « Tout étranger âgé de 21 ans accomplis qui, depuis une année, vit de son travail dans la République ; celui qui acquiert une propriété, ou qui épouse une Française, ou qui adopte un enfant, ou qui nourrit un vieillard, et réside en France depuis un an ; tout étranger enfin qui sera jugé par le corps législatif avoir mérité de la patrie, est admis à l’exercice des droits de citoyen français. »

Des « patriotes étrangers », reconnus pour leurs sympathies révolutionnaires, tel le républicain prussien Jean-Baptiste Cloots, « orateur du genre humain », avaient même été élus à la Convention en 1792, dans une dissociation audacieuse du lieu de naissance et du droit de participer à la vie démocratique.

Cette hospitalité tous azimuts, fondatrice de notre République, devait rapidement sombrer, cependant, avec la guerre, la multiplication des ennemis à l’extérieur et à l’intérieur de la communauté nationale, la Terreur se chargeant d’instituer l’« ennemi absolu », l’Étranger soupçonné de vouloir saper la nation, à anéantir sans pitié. Le cosmopolite Cloots en fit d’ailleurs les frais.

À partir de ce moment, une tension redoutable entre nation ethnos et nation demos s’est nouée sans se résoudre dans la définition des appartenances, malgré des tentatives de revenir aux fondamentaux, comme celle d’Ernest Renan affirmant en 1882, dans sa conférence Qu’est-ce qu’une nation ?, que la nation ne repose pas sur une race imaginaire mais sur un « plébiscite de tous les jours ». C’est qu’entre-temps la nation s’est fondue dans le « schème » du corps mystique, un et intouchable.

Ce qui déconstruit les nations et leurs frontières, c’est le devenir-monde de la démocratie. : Jacob Rogozinski

La vision ancienne d’une communauté-corps que l’élément étranger menace de disloquer, de mutiler ou d’infecter, outre qu’elle a l’avantage de légitimer le pouvoir d’un seul sur tous les autres, comme de la tête sur les organes (ainsi chez le jurisconsulte et philosophe Jean Bodin au XVIe siècle), présuppose une homogénéité, sur le mode vampirique de l’assimilation de l’autre qui voudrait en être sous peine de rejet, et une clôture physique. En vérité introuvables dans les faits sous l’Ancien Régime, une telle homogénéité et une telle clôture sont inopérantes en démocratie, sauf dérive autoritaire.

Car une communauté démocratique, dans laquelle tous les organes entendent être des sujets politiques à part entière, ne peut que se désincorporer pour poursuivre son émancipation, ainsi que l’a remarqué le penseur Claude Lefort. Une démocratie hospitalière à l’élément externe signale ainsi sa propre vitalité interne et voit dans les frontières un lieu d’apprentissage et de mise à l’épreuve de la construction démocratique. « Ce qui déconstruit les nations et leurs frontières, écrit Jacob Rogozinski, qui imagine la création d’un Parlement des migrants et d’une citoyenneté européenne, c’est le devenir-monde de la démocratie. »

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Mais, selon lui, ce n’est pas assez de déconstruire cette imagerie politique archaïque, car l’archaïsme est ancré en nous, dans notre rapport à cette frontière qu’est la peau, sur le modèle de laquelle s’est formée l’« archi-frontière » du « moi-peau », pour reprendre le titre d’un ouvrage du théoricien de la psychanalyse Didier Anzieu.

Les « pathologies de l’enveloppe », auxquelles ressortissent la schizophrénie et la paranoïa, mais aussi la xénophobie ou phobie de l’autre, reposent sur ce fantasme d’une peau barrière contre le risque de déstabilisation et de morcellement du moi. Là où nous devrions plutôt voir une peau interface, lieu de rencontre entre cet autre moi hors de moi, à la fois proche et lointain, et cet autre en moi, image-miroir et souvenir de ce que j’ai été moi-même dans le ventre de ma mère pour elle.

Et si la xénophobie, à sa source, à sa racine, était une « auto-phobie, un sentiment de rejet qui me vise moi-même, s’en prend à ce qu’il y a d’étranger en moi avant de choisir pour cible un étranger au-dehors » ?

En français, le mot « hôte », de même que son étymon latin hospes, désigne aussi bien celui ou celle qui reçoit que celui ou celle qui est reçu·e, dans un flottement sémantique qui se joue des murs et des seuils. Il suggère une parenté charnelle radicale, par-delà son étrangeté, entre moi et l’autre, la réception se muant en entre-réception, scellée par les rituels, peau contre peau, d’une poignée de main, d’une accolade et/ou d’un repas de bienvenue (partager le pain, sens premier du compagnonnage).

Le sens de l’hospitalité est d’aller dans les deux sens. L’interroger revient à interroger ce que je donne à voir de moi dans mon rapport à l’autre, ce que j’y reconnais, ce que j’y surprends de moi, de mon histoire, de mes fantasmes, de mes ombres. Ce que résument ces versets tirés du Lévitique (19, 33-34) mis en épigraphe : « Si tu reçois un étranger, ne l’opprime pas. Que l’étranger soit chez toi comme s’il était d’ici. Aime-le comme toi-même. Vous aussi avez été étrangers au pays d’Égypte. »

La résolution des dissonances cognitives qui nous minent, en ce qu’elle conduit à nouer une relation apaisée avec soi-même, avec sa propre part, irréductible, d’étrangeté, est le préalable, comprend-on à la lecture d’Inhospitalité, au déverrouillage de nos intérieurs et la meilleure défense contre les discours xénophobes, qui seuls méritent d’être tenus à distance sanitaire de nos sociétés démocratiques.

Faire bon accueil à l’étranger, à l’étrangère, est en plus un acte créateur et recréateur de soi et de son univers, « car l’étrangeté des étrangers est une promesse, celle de “l’élargissement du monde” dont parlait Husserl », souligne Jacob Rogozinski. Une idée, mieux, une éthique de vie que Marguerite Duras, interrogée à propos de sa pratique d’écrivaine, a exprimée magnifiquement dans cette formule ramassée autant que généreuse : « Je me fais confiance comme à un autre. »

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Jacob Rogozinski, Inhospitalité, éditions du Cerf, coll. « La Parole et l’Écrit », 144 pages, 18 euros

Bertrand Rouziès-Léonardi à suivre sur mediapart

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