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Écologie : refuser la grande offensive réactionnaire

Une crise agricole et d’impressionnants reculs ; deux grands débats télévisés qui traitent l’écologie par le petit bout de la lorgnette : la campagne des européennes a rendu l’écologie politique inaudible.

Mickaël Correia, Lucie Delaporte, Jade Lindgaard et Amélie Poinssot

« Écologie punitive », « idéologie de la décroissance », « fanatisme écologique »…, sans oublier le déjà éculé « agribashing » : que n’a-t-on entendu ces dernières semaines !

« Ce qui est criminel, c’est d’être naïf sur le monde dans lequel on vit, lançait le ministre de l’agriculture, Marc Fesneau, à l’adresse des Écologistes, pendant le débat sur la loi agricole à l’Assemblée. Sortez de votre couloir, sortez de votre dogme ! »

Le sujet de l’écologie n’a jamais été aussi présent dans une campagne électorale. Mais de quoi parle-t-on ?

Depuis un an, en réalité, l’écologie ne cesse d’être stigmatisée. À partir du moment où il a commencé à s’attaquer au secteur agricole, le Pacte vert, cette politique lancée à l’échelle du continent pour faire face aux urgences écologiques et climatiques, a fait l’objet d’une opposition très organisée de la droite, de l’extrême droite et d’une grande partie des libéraux européens. Les textes ont été détricotés ou rejetés.

Et cet hiver, les mobilisations agricoles qui ont éclaté dans une dizaine de pays ont achevé d’enterrer la perspective d’une Europe plus écologique. En ayant imposé, à Paris comme à Bruxelles, une série de renoncements, les organisations agricoles les plus rétrogrades, FNSEA en tête, ont préempté les sujets environnementaux.

L’écologie semble être devenue un gros mot, l’écologie politique un combat d’arrière-garde.

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Action des militants de Greenpeace devant le Parlement européen à Strasbourg le 13 septembre 2023
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« Backlash » écolo

Qu’elle est loin la campagne de 2019 ! Il y a cinq ans, l’Europe était traversée par une grosse poussée écolo. Portés par les mobilisations climat dans de nombreux pays, les partis verts gagnaient un nombre de sièges jamais atteint – 72 à Strasbourg, dont 12 pour la seule délégation française –, les propulsant à la quatrième place du Parlement européen. Un poids qui a joué dans la décision de la Commission de lancer, quelques mois plus tard, le Pacte vert.

Une législature plus tard, le parti Les Écologistes n’est pas assuré de passer la barre des 5 % qui lui permettrait de rester dans l’hémicycle. Au-delà des frontières françaises, d’autres formations écolos sont également en mauvaise posture, comme en Allemagne, où les Grünen paient sans doute leur participation à la coalition gouvernementale, aux côtés des sociaux-démocrates et des libéraux. Les autres gauches ne font pas forcément mieux. La France insoumise (LFI), qui porte un discours de « bifurcation écologique », ne décolle guère. Et quand d’aventure on entend parler d’écologie dans la campagne électorale, ce n’est que pour la disqualifier.

De son côté, depuis son arrivée à Matignon, Gabriel Attal a affiché un désintérêt presque total pour l’écologie. Une de ses premières décisions a été de sabrer dans le budget de la transition écologique – d’abord amputé de 2,2 milliards d’euros, essentiellement pompés dans le financement de la rénovation énergétique des logements, et bientôt de 1,4 milliard supplémentaire.

Rénover le parc des passoires thermiques – le bâtiment est le deuxième poste d’émission de gaz à effet de serre – devrait pourtant être une priorité en Europe si l’on veut respecter l’accord de Paris sur le climat.

En France, le gouvernement a donc choisi, avec des accents populistes chers à l’extrême droite, de défendre les « petits propriétaires » plutôt que les précaires énergétiques, tournant le dos aux objectifs climatiques qu’il s’était lui-même fixés.

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Contre-vérités climatiques

Il est nécessaire, pourtant, de mettre un stop à la grande offensive réactionnaire sur ces sujets. Qu’elle s’appelle Pacte vert ou qu’elle porte d’autres noms, la politique européenne ne peut pas faire abstraction des urgences qui mettent en péril notre avenir sur cette planète, et en particulier celui des populations les plus précaires. L’effondrement de la biodiversité se poursuit, faisant peser des risques majeurs sur la production alimentaire des années futures.

Quant au climat, l’Agence européenne de l’environnement a livré en mars dernier sa première étude sur les risques climatiques en Europe. Elle y a souligné que les dérèglements climatiques menacent « la sécurité énergétique et alimentaire », « les infrastructures », « la stabilité financière » ou encore « la santé de la population » de notre continent. Un mois plus tard, c’était au tour du programme européen Copernicus d’estimer qu’en Europe, le réchauffement du climat est deux fois plus rapide que dans le reste du monde.

Mais dans les débats médiatiques, ces dernières semaines, la question écologique a souvent été limitée à une thématique de débat très restreinte, offrant un boulevard aux candidats et candidates hostiles à la nécessaire transformation écologique pour taire l’urgence climatique, voire dérouler les pires fake news (infox). Ainsi, pour le premier débat télévisé entre les huit principales têtes de liste des élections européennes sur LCI, le 21 mai dernier, les échanges à propos de l’urgence écologique n’ont porté que sur un seul thème : « Renouvelables ou nucléaire, faut-il choisir ? »

La tête de liste Les Républicains (LR), François-Xavier Bellamy, a affirmé qu’un « mix 100 % renouvelables, ça n’existe pas », mettant sous le tapis les différentes feuilles de route pour atteindre un mix électrique entièrement renouvelable proposé par Réseau de transport d’électricité (RTE), par l’Ademe (l’Agence de la transition écologique) ou par l’association négaWatt.

Pis, les débats n’ont même pas donné à entendre sur ce sujet le candidat du Rassemblement national (RN), qui, pourtant, caracole en tête des intentions de vote. Alors que ce dernier devait prendre la parole, le journaliste David Pujadas a soudain lancé : « Jordan Bardella, vous êtes en avance, je vous propose de passer votre tour sur ce thème de l’énergie, car on va parler ensuite d’immigration, un thème qui vous est cher. »

Une semaine plus tard, sur le plateau de BFMTV, les principales têtes de liste se sont retrouvées à discuter des questions environnementales lors d’une séquence étonnamment baptisée « L’Europe est-elle trop verte ? ». Là encore, la joute s’est concentrée sur l’interdiction européenne des ventes de voitures thermiques neuves à partir de 2035 mais a surtout servi à déplier des contre-vérités climatiques .

Bien loin du nécessaire débat démocratique sur la façon d’organiser de manière plus juste nos mobilités pour répondre au changement climatique, François-Xavier Bellamy, tête de liste LR, a prophétisé à propos de la fin des voitures à essence : « On va condamner les Français à vivre à Cuba. »

Quant à Marion Maréchal (Reconquête), elle a affirmé que la construction d’une voiture électrique « émet deux à trois fois plus qu’une voiture thermique ». Si, effectivement, produire un véhicule électrique émet plus de gaz à effet de serre que son équivalent thermique, la candidate a omis de préciser que sur l’ensemble de sa durée de vie, en France, une voiture électrique émet environ trois à quatre fois moins de gaz à effet de serre (GES) qu’une automobile à essence.

La tête de liste d’extrême droite a terminé sans aucune contradiction son intervention en lâchant que la France ne représentait actuellement que « 1 % des émissions mondiales ». Un argument classique des climatosceptiques, qui masque le fait que l’Hexagone a une responsabilité historique dans le réchauffement planétaire : la France est le douzième plus gros émetteur mondial de CO2 cumulé dans l’atmosphère depuis 1850.

Alors que depuis un an, tous les mois ont battu leur propre record de chaleur, cette campagne des européennes aura mis en lumière une nouvelle alliance de la Macronie, de la droite et de l’extrême droite : celle d’une coalition réactionnaire contre l’écologie, qui signe, en somme, sa fébrilité face à la réalité climatique.

Mickaël Correia, Lucie Delaporte, Jade Lindgaard et Amélie Poinssot à suivre sur Mediapart

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