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Elections législatives : où sont passés les scientifiques ?

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Alors qu’elle s’exprimait collectivement contre l’extrême droite lors des précédentes élections présidentielles, la communauté des scientifiques cherche aujourd’hui sa voie.

Lise Barnéoud

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À une semaine du premier tour des élections législatives, une voix se fait faiblement entendre : celle de la communauté scientifique. Certes, des scientifiques prennent la parole, à titre individuel. L’Académie des sciences et l’association France Universités – qui regroupe les dirigeants des universités – ont également publié des communiqués. Mais aucune tribune collective de chercheurs et chercheuses n’a encore vu le jour, comme c’est le cas pour d’autres professions (avocats, spécialistes de la santé mentale, journalistes, sportifs…) et comme ce fut le cas par le passé.

Quant aux organismes de recherche comme le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), le Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN) ou l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), ils restent pour l’heure silencieux.

« Ça discute partout mais nous sommes nombreux à ne pas trop savoir comment nous exprimer de la meilleure façon », affirme Wolfgang Cramer, géographe (CNRS) à l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône). Pour ce chercheur, qui intervient très fréquemment sur les questions de climat et de biodiversité, intervenir techniquement sur le programme du RN reviendrait à le prendre au sérieux. « On risquerait de banaliser l’idée d’une France fasciste ».

Pour la première fois de sa vie, il s’engage publiquement aux côtés d’une personnalité politique, en l’occurrence la candidate du Nouveau Front populaire Marie Pochon, élue sortante EELV de la 3e circonscription de la Drôme.  

« Comment agir ? Qu’est-ce qu’on peut faire à notre échelle ? », s’interroge également Claire Mathieu, spécialiste des algorithmes à l’Institut de recherche en informatique fondamentale. En décembre dernier, cette académicienne avait démissionné du conseil présidentiel de la science suite à l’adoption de la loi anti-immigration, « une loi d’extrême droite », avait-elle alors dénoncé. « Mais à quoi servirait d’écrire une tribune dans un journal qui sera lu uniquement par des personnes déjà contre le RN ? »

« Je crois que beaucoup de chercheurs sont effarés que la science, quelle qu’elle soit, ne semble plus avoir la moindre prise sur les politiciens, sur nombre de médias et sur une partie significative des citoyens, analyse Thomas Pradeu, directeur de recherche CNRS en philosophie de la biologie, à l’université de Bordeaux. Beaucoup se sont aussi rendu compte que leur parole était parfois devenue contre-productive : toute prise de position étant perçue par certains comme un témoignage et un renforcement de ce que pensent les “élites” contre “le peuple”, un peuple évidemment indéfinissable. »

Francis-André Wollman, chercheur émérite à l’Institut de biologie physico-chimique à Paris, dresse une analyse semblable : « Ce n’est pas exclu que des collègues craignent d’être renvoyés à un camp idéologique s’ils prennent la parole aujourd’hui en tant que scientifiques. Avec cette impression qu’au lieu de renforcer le message, ils finissent par l’affaiblir, en apparaissant trop marqués collectivement à gauche. »

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Frilosité nouvelle

L’un des parfaits exemples de cette approche prudente est le communiqué du 18 juin de l’Académie des sciences. « Nous y défendons des valeurs fondamentales qui ne sont pas spécifiques politiquement. Les termes choisis reflètent un consensus total, quelles que soient les idées politiques des uns et des autres », explique Francis-André Wollman, membre du bureau exécutif de l’institution.

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Wolfgang Cramer, chercheur au CNRS et contributeur au GIEC apporte son soutien à Marie Pochon, ici à Bourdeaux-26

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L’Académie souligne ainsi l’importance de « garantir l’accès à chaque citoyen à la connaissance scientifique », « soutenir une recherche libre et ouverte », « assurer la libre circulation des scientifiques et des idées ». Mais pas une seule fois l’extrême droite ou le RN ne sont spécifiquement nommés comme pouvant porter atteinte à ces valeurs. Interrogé sur cette absence, le président de l’Académie Alain Fischer répond : « Le message est à mon avis on ne peut plus explicite ! »

Même chose du côté de France Universités, qui a publié un communiqué le 13 juin insistant sur les principes fondamentaux que sont la liberté académique, l’indépendance de la recherche, sa mission de service public, avant de conclure : « C’est en disant “non” quand les circonstances le requièrent que l’Université peut être pour ses étudiantes et ses étudiants l’école d’une démocratie exigeante et en même temps son rempart ». Sans jamais préciser à quel(s) parti(s) il faut dire non.

Une frilosité nouvelle : en 2017, l’association des dirigeants des universités appelait clairement à voter « contre l’extrémisme que porte la candidature de Marine Le Pen ». Pareil en 2022, durant l’entre-deux tours présidentiel. Suite à ce communiqué, la présidente de l’université de Nantes, Carine Bernault, avait envoyé un mail à ses étudiantes et étudiants les appelant à faire « barrage à l’extrême droite », déclenchant la foudre de militants RN. Cette année, son université privilégie « une prise de parole collective qui a davantage de portée dans le débat public », se borne-t-on à nous répondre.

Il s’avère qu’en tant qu’institution de recherche, l’Inserm se concentre principalement sur la science et la médecine, et non sur les questions politiques.

Le département communication de l’Inserm

Cette frilosité s’entend aussi par l’absence de tribune collective des scientifiques eux-mêmes. Lors des dernières élections présidentielles en 2022, plus de 70 acteurs et actrices de la recherche et de l’enseignement supérieur avaient signé une tribune dans Le Monde alertant des dangers d’un vote RN. La plupart des dirigeants des organismes de recherche l’avaient signée, notamment Antoine Petit, directeur du CNRS, Gilles Bloch, alors président de l’Inserm et désormais président du MNHN, ou encore Philippe Baptiste président du CNES (Centre national d’étude spatiale)…

Les signataires y assumaient une prise de position débordant largement leur domaine de prédilection : « La banalisation progressive du Front national hier, du Rassemblement national aujourd’hui, et de leur même candidate, Mme Le Pen, ne doit aucunement faire oublier la nature du programme politique proposé, porteur de régression et de déclin sur tous les plans, économique, social, culturel et, bien sûr, scientifique. »

En 2017 aussi, une tribune collective, signée des directeurs et directrice de neuf organismes de recherche, appelait à voter « contre la candidature de Madame Le Pen » à l’élection présidentielle.

Cette fois-ci, alors que l’extrême droite est aux portes du pouvoir, rien de tel n’est prévu. « Si par le passé, l’Inserm associé à d’autres grands organismes de recherche nationaux a pu s’exprimer, il s’avère qu’en tant qu’institution de recherche, l’Inserm se concentre principalement sur la science et la médecine, et non sur les questions politiques », répond le département communication.

« Ce type d’appel n’est pas prévu, explique-t-on du côté du Cirad, le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement. D’une part il s’agit d’élections législatives, l’ancien PDG du Cirad l’avait fait pour l’élection présidentielle. D’autre part, notre PDG [Élisabeth Claverie de Saint Martin – ndlr], en tant que haut fonctionnaire, est soumise au devoir de réserve. »

De fait, tous ces postes de dirigeants et dirigeantes des organismes de recherche sont nommés en conseil des ministres. « Ils ne peuvent pas parler aussi librement que les autres chercheurs », commente Francis-André Wollman. Qui note toutefois que les conseils scientifiques desdits organismes, eux, le peuvent.

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