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Alain Damasio, Juliette Rousseau, Claire Nouvian : « La gauche n’a plus droit à l’erreur »

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Alain Damasio, Jean Jouzel, Terres de luttes, Banlieues Climat… Dix figures écologistes évoquent leur joie de voir gagner la gauche aux législatives, même si la « bataille pour le climat est loin d’être gagnée ».

Au lendemain des résultats des législatives du 7 juillet, où le Nouveau Front populaire est arrivé en tête avec 182 députés contre 168 pour l’ex-majorité et 143 sièges pour le Rassemblement national, Reporterre a interrogé différentes personnalités du milieu écologiste pour recueillir leur réaction. Si le soulagement est partagé, tous et toutes invitent à prolonger le mouvement au-delà de l’échéance électorale et à continuer le combat contre l’extrême droite. La menace doit « agir comme un électrochoc », disent-ils, et pousser à un aggiornamento de nos modes d’organisation politique.

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 Alain Damasio (écrivain) : « Nous sommes et devons rester des “gens de couleur” »

Ironie intime : « Nul(le) n’est à l’abri d’une victoire » est le nom d’un atelier, porté par le géographe et militant Olivier Dubuquoy, que nous proposons dans notre école des vivants, dans les Alpes. Un atelier qui métisse artistes et activistes écolos pour apprendre à remporter des luttes locales, y inscrire un peu de joie, un peu de jeu et beaucoup de créativité pour que cette militance, souvent âpre et parfois triste, devienne quelque chose de désirable. Manière aussi de rappeler que notre éthos, à gauche, est malheureusement devenu depuis quarante ans celui d’une défaite pourtant réversible.

Hier soir, nous avons gagné. Tous les antifascistes. Et j’ai été — avec ma compagne qui avait fait du porte-à-porte dans les cités et mes deux filles adolescentes qui n’en revenaient pas — déferler dans Marseille, du Vieux-Port jusqu’à la Plaine, avec des milliers de sœurs, de frères, de blacks, de queers, de blonds, de beurs, dans une joie neuve et profonde, j’ai envie de dire rassérénée dont la bouche chantante et les yeux riants clamaient : on peut le faire ! On peut le faire quand on fait bloc, horde, pack et courage, quand on assume notre pluralité, notre diversité sans la réduire. Le rouge, le rose et le vert mélangés ensemble font plus que du brun : c’est le miracle de notre alchimie politique.

Nous sommes et devons rester des « gens de couleur » — pour reprendre en inversant une litote raciste. Et nous devons réapprendre à écouter et à parler aux « gens de douleur » qui rêvent contre eux-mêmes en votant pour les nouveaux fascistes lissés.

Aller les chercher, ces colères compréhensibles, jamais les rejeter (cette facilité immunitaire des gens-de-gôche nourris à la moraline) travailler sur et avec les affects qui poussent un tiers des Français vers ce vote, ramener la gauche là d’où elle n’aurait jamais dû partir : près du peuple, même quand ce peuple est tout blanc, même quand ses idées puent. Faire du porte-à-porte, oui, en allant taper doucement sur les cages thoraciques pour faire ouvrir, dessous, le battant des cœurs. »

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Cyril Dion (réalisateur) : « Le rôle des médias indépendants a été essentiel dans la victoire »

« C’est un très grand soulagement, une réelle surprise. Dans cette période outrancière où l’on entendait des gens raconter n’importe quoi à longueur de journée sur les chaînes d’info en continu, c’est inespéré de voir notre camp l’emporter. Les médias indépendants ont joué un rôle essentiel, ils ont su lutter contre la désinformation massive et rétablir les faits. Pour qu’une démocratie fonctionne, on a besoin que les médias fassent convenablement leur travail. Honneur, donc, aux médias indépendants et libres ! La bataille à venir sera culturelle et informationnelle !

L’autre leçon de ce scrutin, c’est que la mobilisation paye. Son sursaut, sur le terrain, est venu arracher la victoire. J’ai vu beaucoup de gens se mobiliser qui d’habitude se tenaient à une distance raisonnable de la politique. Pour des habitués, comme nous, c’était presque reposant de sentir une telle vague et une telle énergie portée par des primomilitants.

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« La population veut s’impliquer davantage dans la démocratie »

La population veut s’impliquer davantage dans la démocratie. C’est ce que raconte cette séquence. Notre système politique ne peut se résumer à un vote tous les cinq ans. Il faut s’intéresser à la chose publique tous les jours, il faut s’y immiscer. Moi, qui suis un fervent partisan d’une démocratie plus directe et plus délibérative, je pense que nous devons trouver des moyens pour prolonger cette incroyable mobilisation, au-delà des urnes, pour associer la population aux prises de décision avec des budgets participatifs, des assemblées citoyennes, des référendums. C’est ça qui fonctionne.

J’encourage donc les politiques à inclure ces mécanismes-là dans nos institutions, à laisser de la place aux citoyens et aux citoyennes au lieu de vouloir s’en faire les interprètes éclairés. Le peuple doit participer à la démocratie, de manière continue. C’est sa mobilisation, dans la rue, comme en 1936 [avec la création du Front populaire] qui obligera les partis à faire ce à quoi ils se sont engagés. »

Des milliers de personnes ont célébré la victoire du NFP sur la place de la République, le 7 juillet 2024
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Juliette Rousseau (autrice féministe) : « La bataille électorale ne suffira pas »

« On peut se féliciter, mais je crains que les gens se reposent sur ce résultat. N’oublions pas que le RN a quasiment doublé ses sièges à l’Assemblée nationale. On va vers une situation politique extrêmement instable et précaire. Si les partis de gauche doivent désormais être responsables et ne pas s’entre-déchirer, on va surtout avoir besoin de construire des contre-pouvoirs dans la rue et sur le terrain. Nous ne pouvons pas nous limiter à une échéance électorale. Tout reste à faire. Ce soir, on souffle, mais à partir de demain, non seulement on continue mais on intensifie : on investit les réseaux de lutte, on en crée de nouveaux et on combat pied à pied les idées d’extrême droite.

La situation actuelle doit agir comme un électrochoc. Notre culture politique est fragile et notre pays est particulièrement vulnérable à l’extrême droite. On va devoir tout reconstruire, guérir et soigner patiemment. La gauche ne mène une politique de gauche à l’Assemblée que lorsqu’un mouvement social fort l’y oblige. La rue va devoir reprendre toute sa place et nous devons inventer de nouvelles modalités pour s’organiser. Beaucoup de gens se sont investis et ont rejoint les campagnes des partis ces trois dernières semaines, maintenant elles doivent les déborder. Notre seule issue, la seule façon que nous allons avoir de faire gagner l’antifascisme, c’est par le terrain et en dehors des villes. La bataille électorale ne suffira pas.

« On ne pourra pas construire de majorité à gauche sans les ruralités »

Il va falloir repartir du quotidien, des territoires et de la ruralité, se rappeler que le pouvoir se fabrique d’abord par le bas, là où les gens vivent. Les associations de parents d’élèves, les clubs de sports, la défense des services publics, la fermeture des classes… Il faut investir ces espaces avec une vision antiraciste.

On ne pourra pas construire de majorité à gauche sans les ruralités, sans les penser et sans y habiter. Il faut opposer à la misère de la vie qui nous est faite, capitaliste, une vie bonne et chargée de sens. »

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Claire Nouvian (Bloom) : « La gauche n’a plus droit à l’erreur »

« J’ai été bluffée par la mobilisation du peuple de gauche, à la fois humaniste, plurielle et progressiste. D’Assa Traoré, fer de lance contre les violences policières, à Priscillia Ludosky, figure des Gilets jaunes, en passant par l’association féministe #NousToutes, on a réussi à créer une intersectionnalité des luttes. Merci à celles et ceux qui ont permis cette victoire, notamment les gens de droite qui ont voté pour la gauche et inversement, bravo pour cette mobilisation magnifique ! Si je suis soulagée par rapport aux projections qui donnaient le RN en tête, je reste très inquiète ; l’extrême droite a énormément progressé, nous sommes face à une vague brune.

La gauche n’a plus droit à l’erreur. Ce militantisme citoyen doit se transformer en outil de mise sous pression des appareils politiques pour qu’ils ne perdent jamais de vue que la gauche doit porter un programme social et écologique. Aussi, le RN n’est pas arrivé du jour au lendemain, l’extrême droite a profité d’un appareil de propagande grâce aux médias de Bolloré. La gauche doit renforcer l’État de droit, les contre-pouvoirs et l’indépendance de l’information. »

Le NFP a obtenu 182 députés, contre 168 pour l’ex-majorité et 143 sièges pour le RN
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 Jean Jouzel (climatologue) : « La bataille pour le climat est loin d’être gagnée »

« On a échappé au pire ! Entre ceux qui sont clairement climatosceptiques, ceux qui dénigrent les rapports et les scientifiques du Giec [1], ceux qui prônent le technosolutionnisme… Le Rassemblement national au pouvoir aurait été un désastre sur le plan climatique. Les lois pour le climat votées par l’ancienne majorité comme la loi Climat et Résilience, qui vise à réduire nos émissions de gaz à effet de serre de 55 % d’ici 2030, ne seront pas remises en cause par la nouvelle Assemblée. C’est une très bonne nouvelle, car ces lois ont des objectifs ambitieux.

Ce soir je suis optimiste, mais la bataille pour le climat est loin d’être gagnée. Le problème ne réside pas dans les futures lois climatiques mais dans la différence entre les objectifs affichés et la réalité. Si l’on veut atteindre nos objectifs, il faut accélérer la mise en œuvre de ces lois, par exemple en matière de mobilité ou de logements. À l’heure actuelle, nos efforts ne sont pas suffisants. J’espère que la dynamique impulsée avec la victoire du Nouveau Front populaire sera suffisante, mais il ne faut pas négliger les capacités de nuisance des députés du Rassemblement national, toujours plus nombreux. »

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 Geneviève Azam (économiste) : « L’A69 doit être abandonnée »

« Ça ouvre un espoir majeur. Dans le programme du Nouveau Front populaire, il est acté l’abandon des grands projets inutiles et imposés, dont l’autoroute A69. Il y a donc de fortes chances que le projet soit arrêté, il va falloir intensifier le rapport de force sur le terrain. N’oublions pas que si le NFP a fait ce score aujourd’hui, c’est grâce à une mobilisation citoyenne inventive et improvisée qui a surgi de partout. Le jeu des partis, le travail des alliances et la coalition ont joué, mais cela ne peut pas résumer la dynamique. Les partis vont devoir écouter leur électorat et leur demande légitime en faveur d’une véritable politique écologique.

Un moratoire sur l’A69 est un prérequis, un acte qui doit être pris très rapidement. La mobilisation citoyenne sur le terrain ne va pas s’arrêter pour l’exiger alors que le projet essaye toujours de passer en force. Rappelons que même si les travaux ont commencé, il n’y a rien d’irréversible, à part la destruction des arbres, aucune parcelle n’a été goudronnée et des recours sur le fond n’ont toujours pas été examinés. Si les nouveaux députés du NFP veulent garder la confiance de toutes celles et ceux qui se sont mobilisés pour faire échec au Rassemblement national, ils doivent les écouter.

Le rassemblement antibassines à Melle et à Sainte-Soline, du 16 au 21 juillet, sera très important pour discuter collectivement de ce qui nous arrive. Nous entrons dans le début d’un cycle et non une fin. Nous ne sommes pas dans l’attente d’un Premier ministre tout-puissant qui passerait d’un coup de baguette magique son programme, nous sommes conscients du grand moment de confusion que nous traversons. On a évacué la menace, mais ce n’est qu’une victoire d’étape. »

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Joie et larmes des militants rassemblés place de la République, à Paris, le 7 juillet 2024
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Malcom Ferdinand (chercheur) : « Le mouvement écologiste doit prendre en compte l’antiracisme »

« On peut se réjouir d’avoir vaincu le Rassemblement national et Emmanuel Macron. Toutefois, il faut rester vigilant, tout n’est pas réglé en une soirée. On a déjà vu des gouvernements de gauche mettre en place des politiques de droite, comme la loi Cazeneuve qui a renforcé la toute-puissance et l’impunité de la police. J’attends du Nouveau Front populaire des mesures fortes en faveur des peuples d’outre-mer. Par exemple, en ce moment à Mayotte et à La Réunion, l’accès à l’eau potable n’est pas garanti alors que c’est un droit fondamental.

D’ici trois ans, on risque à nouveau que le Rassemblement national soit aux portes du pouvoir. Pour éviter ça, qu’est-on capable de mettre en place ? Le mouvement écologiste et l’ensemble de la gauche doivent prendre en compte les questions antiracistes. Cela passe par la lutte contre les violences policières, demander des quotas dans l’accès à l’université, le respect des peuples à l’autodétermination… Depuis une cinquantaine d’années, le mouvement écologiste imagine le monde sans prendre en compte une partie de ceux qui le composent. Cela ne peut plus continuer. »

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Chloé Gerbier (Terres de luttes) : « Une fenêtre d’opportunité pour lutter contre les grands projets imposés »

« Il faut tirer parti de ce moment de répit pour construire des résistances locales stables, durables, enthousiasmantes et rassembleuses. C’est une fenêtre d’opportunité pour lutter contre les grands projets imposés et offrir de réelles alternatives aux citoyens dans les territoires, et en particulier dans la ruralité qui a été laissée à l’abandon. Cela signifie qu’il faut aller chercher les personnes qui se sentent abandonnées pour démonter argument par argument le discours du RN et bâtir un socle commun. Ce sont ces territoires ruraux qui sont pillés et sacrifiés pour construire de grands projets qui accaparent les ressources, comme les mégabassines, et c’est de là qu’il faut bâtir nos résistances.

Ces résultats nous donnent l’espoir que le Village de l’eau [mobilisation du 16 au 21 juillet] soit l’occasion de réaffirmer la nécessité d’un moratoire sur les mégabassines et les projets comme l’A69, comme l’a promis le Nouveau Front populaire. On se battra pour obtenir les moratoires sur les entrepôts, les extensions d’aéroports, les mines et les enfouissements de déchets nucléaires qui, eux, ne sont pas prévus dans le programme du NFP. »

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Laurence Marandola (Confédération paysanne) : « Il faut reconquérir les agriculteurs »

« Je respire, c’est un immense soulagement. Nous, paysans de la Confédération paysanne, on s’était préparés au pire. On a beaucoup mouillé la chemise sur le terrain pour montrer que le Rassemblement national ne correspond pas aux attentes de la ruralité et du monde paysan. Ça a été d’une grande intensité politique et syndicale. Les années à venir seront déterminantes pour chasser durablement la menace de l’extrême droite. On veut que le NFP puisse gouverner et redonne de l’espoir. Son programme reprend la plupart des revendications de la Confédération paysanne, comme le moratoire sur les bassines et les prix minimums pour les agriculteurs. Mais on sera très vigilants sur la mise en œuvre des mesures annoncées. Ces élections ont rappelé un décalage entre le centre et la périphérie qui ne fait que s’aggraver. Reconquérir les agriculteurs passera par de véritables mesures de rupture avec le néolibéralisme qui tue les paysans. »

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Féris Barkat (Banlieues Climat) : « L’urgence pour nous n’est pas passée »

« Je ne m’attendais pas du tout à ce résultat. Mais le temps du soulagement ne doit pas occulter la misère sociale qui n’a pas bougé. Tout reste encore à faire. L’urgence pour nous n’est pas passée. Les habitants des quartiers populaires et les plus précaires ne doivent pas être des cartes électorales ambulantes, mais continuer à exister dans l’espace politique et médiatique après les élections. On se demande si l’on sera à nouveau livrés à nous-mêmes maintenant que ce moment est passé. Ça ne doit pas faire oublier les sentiments de trahison, de résignation et de délaissement qui ont abouti à une forme de dépolitisation. Il en va de notre crédibilité. Sinon, la prochaine fois qu’il faudra faire barrage, ils nous diront qu’ils se sont déjà mobilisés il y a trois ans et que rien n’a changé. »

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Gaspard d’Allens, Jeanne Cassard, Léa Guedj à suivre sur Reporterre

La plupart sont des fidèles des « Rencontres citoyennes de l’Ecologie de Die et de la Biovallée » ( 2000-2025).

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