Législatives 2024 : Déni démocratique… Immersion dans la mécanique Bolloré après le premier tour.
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A la suite des résultats du premier tour, « 20 Minutes » a passé deux jours à observer deux émissions de CNews et Europe 1 pour comprendre comment le discours du RN trouvait une légitimité dans le vote des Français
. Lina Fourneau
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L’essentiel
Les médias vont être très importants cette semaine. » Sur le plateau de CNews, ce lundi matin, la journaliste Elisabeth Levy tente d’imaginer les débats à venir pendant les quelques jours de l’entre-deux tours. Sa remarque est très vite balayée par l’animateur de la matinale, Pascal Praud. « Je ne crois pas. Chacun aujourd’hui est dans son couloir, ceux qui veulent voter à droite voteront à droite. Idem à gauche. »
Mais à de nombreuses reprises ces dernières 48 heures, la chaîne de télévision CNews et la radio Europe 1 – toutes deux propriétés de Vincent Bolloré – ont fustigé les différentes prises de position contre l’extrême droite, tout en alimentant un discours conservateur. Des mécanismes habituels pour les chaînes de Vincent Bolloré, souvent accusées d’être partisanes et d’alimenter le vote Rassemblement national (RN). Ses chroniqueurs, eux, se vantent pourtant d’une grande neutralité à l’instar de Pascal Praud, ce mardi matin. « Moi chaque matin, je témoigne de la réalité. » La réalité, elle, reste bien loin.
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Des chroniqueurs souvent d’accord
Au lendemain des résultats, lundi 1er juillet, c’est un Pascal Praud souriant qui ouvre sa matinale sur la chaîne où il est devenu omniprésent, CNews. Quelques rires fusent autour d’un plateau représenté par quelques habitués, notamment le journaliste Vincent Hervouët ou la journaliste et directrice de la rédaction de Causeur, Elisabeth Levy. Le plus dissident reste, ici, Philippe Guibert, essayiste et ancien conseiller du gouvernement qui osera décrire certains députés du RN comme des « personnes peu recommandables ». De quoi laisser entendre quelques grognements autour de la table. « Cette semaine, chacun va exprimer sa position. Et vous avez tout à fait le droit. Mais vous pensez que la fiscalité de La France insoumise (LFI) est aussi dangereuse que celle du RN ? », questionne Pascal Praud.
Qualifiant le programme LFI de « dangereux », Philippe Guibert tiendra un peu tête à Pascal Praud. « Le programme du RN n’a ni queue ni tête, c’est un programme en pâte à modeler. » Une dissidence de courte durée, très vite coupée par une nouvelle question de Pascal Praud. « Donc vous dites que 35 % [le score du Rassemblement national au premier tour lundi matin] des gens sont des imbéciles ? »
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Déni démocratique ou populisme ?
La question reflète ici la prise de position des chaînes de Bolloré pendant deux jours : tout appel au vote contre le RN est un « déni démocratique », aussi bien de la part des citoyens, des politiques annonçant retirer leurs candidatures pour répondre au front républicain, mais aussi des médias. « L’ensemble des médias est contre le RN », attaque-t-on sur CNews. Les intellectuels, eux aussi, sont visés. « Dans les universités, disons le franchement, il y a beaucoup de gens qui ne sont pas contents de leur vie et qui sont des professeurs ratés, des esprits médiocres », critique Pascal Praud.
Un discours un brin populiste, analyse Claire Sécail, chercheuse spécialisée dans la médiatisation des campagnes électorales au CNRS. « La stratégie Bolloré s’engage dans une logique de premier tour. Il cherche à créer un effet de masse pour construire un discours ardemment défendu et propulsé grâce à des contenus médiatiques. » Mais pour la chercheuse, la stratégie du deuxième tour reste très peu réfléchie. « Bolloré n’est pas du tout dans une logique républicaine, il enjambe cette notion-là car il veut revenir à un schéma partisan : Jouer sur le clash, les divisions, les tensions. »
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Le front républicain dégommé
Un autre mot d’ordre semble donc avoir été soufflé dans les rédactions de Bolloré : celui de décrédibiliser la gauche, ainsi que la majorité. A commencer par LFI et son fondateur. « Jean-Luc Mélenchon arrive à Matignon, aux côtés de Rima Hassan vêtue d’un keffieh, porte-parole du Hamas en France », balance Pascal Praud dès son édito du lundi matin. Sur Europe 1, dont l’émission de Cyril Hanouna a été reprise par Eliot Deval, le leader insoumis est présenté comme « Machiavel ». Quant à l’eurodéputée Rima Hassan, toutes ses actions sont pointées du doigt. « Elle ne sourit pas. » « Sa présence dimanche soir avec son keffieh est une provocation. »
Plus largement, le parti insoumis est d’emblée présenté sur CNews comme « coupable d’antisémitisme, de communautarisme, d’antiparlementarisme ». Pour Pascal Praud, la réélection de Danièle Obono dans la 17e circonscription de Paris est perçue comme un « vote communautaire ». Les Verts, jugés « LFIstes ». Le choix de Marine Tondelier pour débattre contre Jordan Bardella ? Balayé à toute vitesse. « Ils doivent discuter entre ténors », insiste Gabrielle Cluzel, directrice de la rédaction de Boulevard Voltaire, sur Europe 1, lundi. Même misogynie sur CNews. « Elle n’a pas les capacités d’oratrice », remarque un chroniqueur très vite rejoint par un autre qui souffle discrètement : « Elle va pleurer ? »
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« Imaginez de Gaulle aujourd’hui »
La majorité, elle aussi, est présentée en traître. Si Emmanuel Macron est vu comme « désinvolte », Gabriel Attal lui devient carrément « un militant du Parti socialiste ». « Il s’est allié avec l’extrême gauche », fustige Pascal Praud. « Imaginez de Gaulle aujourd’hui. Vous pensez qu’il serait avec le Front populaire ? », s’interroge-t-on en plateau.
Visiblement énervé par la décision du Premier ministre d’appeler à des désistements contre le Rassemblement national [sans appeler à voter pour le NFP], Pascal Praud ressort alors sa carte préférée, celle de l’abaya. « Sur l’abaya, c’était symbolique, Gabriel Attal a vraiment fait de la politique. Mais l’abaya, LFI était contre et n’a pas de mots assez durs. Malgré ça, le Premier ministre va voter LFI alors que le RN était pour. » Une question obsessionnelle sur le plateau, renouvelée à de maintes reprises pendant deux jours. « Attal est une déconvenue même s’il se prévaut sur ce qu’il a fait sur l’abaya », défend-on sur Europe 1.
Pour Claire Sécail, ce discours s’explique surtout par la difficulté que représente le front républicain pour légitimer un discours d’extrême droite. « La stratégie du premier tour est prolongée dans la mesure du possible, notamment celle de l’épouvantail Mélenchon. C’est une stratégie qui a plutôt bien marché, mais on voit qu’elle est essorée car elle ne fonctionne pas dans une nouvelle logique ». Et d’ajouter : « Ils instrumentalisent chaque fois qu’ils le peuvent des logiques institutionnelles et républicaines. »
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Fragiliser l’alliance contre le RN
A commencer par exemple par les manifestations de dimanche soir, place de la République et notamment la présence d’un drapeau palestinien. « L’alliage qui avait place de la République, c’est ce que Mélenchon décrit comme une « nouvelle France », à la fois des personnes issues de l’immigration qui se revendiquent comme telle et tout le grand LGBTQI+ », gronde la journaliste Charlotte D’Ornellas, ce mardi matin, très vite rejoint par l’animateur Pascal Praud. « On peut parler de grand remplacement. » Silence un peu gêné autour de la table. « Culturel en tout cas. »
Sur Europe 1, les manifestations sont, cette fois, comparées aux émeutes de juin dernier. « Il y avait des mouvements de groupuscule présents », souligne Eliot Deval, ajoutant même qu’« élus de gauche attisent la violence vers les forces de l’ordre ». L’idée ? Fragiliser l’alliance et montrer les ambiguïtés. « Ils tentent de faire passer le Front républicain à travers une lecture politique et partisane. Alors que c’est le contraire, les politiques essayent de dépasser les clivages pour mettre tout le monde dans un arc républicain. »
Dernière tentative, peut être, celle de revenir aux sources : les débats autour de l’insécurité à travers un fait divers survenu ce week-end aux Sables-d’Olonne. « On n’en parle pas dans les médias », fustige une nouvelle fois Pascal Praud. « Personne n’en parlait ce week-end », accuse également Eliot Deval. « Ils reprennent un discours un peu mensonger, monté en épingle pour tordre la réalité, conclut Claire Sécail. Il ne faut pas oublier que la mobilisation des rédactions Bolloré va bien au-delà de la politique. »
Lina Fourneau à suivre sur https://www.20minutes.fr/