Élections législatives 2024
Dominique Eddé, écrivaine : « Le rendez-vous électoral du 7 juillet est celui du “oui” à la vie, du “non” à la mort »
L’heure n’est pas à l’affirmation des identités, mais à leur cohabitation, en France ainsi que dans le reste du monde, sous peine d’être atteint de « confusion mentale », estime l’essayiste, dans une tribune.
Le raz de marée du mensonge a asséché la langue. Un mot, au contenu tragique, incarne, à lui seul, l’étendue du désastre. Ce mot, c’est « antisémitisme ». Utilisé à tort et à travers, il est en train de rater sa cible, une fois sur deux, et cette seconde fois est une calamité pour la première. Le mot est insulté. L’histoire est insultée. La haine des juifs gagne du terrain pendant que le vocable censé la dire sert à souffler sur le feu, au lieu de l’éteindre. Nous en sommes arrivés au point inimaginable où Serge Klarsfeld, figure par excellence de l’antinazisme, se dit prêt à voter pour le Rassemblement national (RN).
Face à un tel record d’invraisemblance, le modèle de confusion mentale qu’est le Liban est en passe de pâlir. Quand un mot, au lieu de parler, devient un moyen de faire taire, on est en droit de s’interroger.
Ce mal – l’antisémitisme, responsable, il y a huit décennies, de six millions de morts en l’espace de quatre ans – est en train d’être recouvert et trahi par son vocable. Il sert d’invective au lieu de servir d’alarme. Il a pour mission d’en appeler à la conscience, il est en train d’enflammer les névroses, d’alimenter les surenchères et les polémiques électorales, de faire oublier le danger qu’il représente.
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EDDE Dominique
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Le parti de la haine
Pendant ce temps, la peur envahit et dévaste les esprits. Les intelligences se planquent au profit de la mauvaise foi. Elles dressent des murs au lieu d’ouvrir des fenêtres. Et sur ce fond de cécité paranoïaque se joue, en cette première semaine de juillet 2024, l’avenir des valeurs humaines de la France. Avec lui, l’avenir de l’Europe. Et, avec ce dernier, celui de la démocratie.
L’état des lieux est alarmant. L’Amérique se prépare à choisir entre la brutalité et la sénilité. L’Ukraine souffre sans gagner. Un enfant meurt tous les quarts d’heure dans Gaza réduite à un tas de ruines. Les otages israéliens croupissent dans le noir sous une pluie de bombes. Mené par l’extrême droite, Israël se suicide pour détruire la Palestine. Les Israéliens se divisent. Le Liban est menacé d’être bombardé alors même qu’il fait naufrage. Le fondamentalisme islamiste se renforce au lieu de s’affaiblir. Partout, l’impuissance de la pensée n’a d’égale que la toute-puissance des armes.
A moins d’un énorme sursaut, le parti de la haine ( RN-FN ) est susceptible d’envahir l’Assemblée nationale en France : chacune, chacun de nous porte une responsabilité dans l’issue du bras de fer engagé entre la vision mortifère du RN et celle, humaniste, du Nouveau Front populaire. Ce dernier est tenu, toutes composantes confondues, d’être à la hauteur de sa mission : empêcher le RN d’avoir la majorité absolue à la Chambre.
Aussi Jean-Luc Mélenchon est-il urgemment appelé à prendre acte de l’entrave qu’il constitue et à laisser parler les voix qui apaisent et fédèrent. Rima Hassan, confrontée à plus d’une injuste critique, n’en est pas moins appelée, elle aussi, à ne pas confondre le droit de résister avec celui de provoquer inutilement, en un moment où les nerfs sont à vif. Quel sens avait son apparition, dimanche, au côté du chef de La France insoumise, un keffieh autour du cou ?
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Plus personne n’a raison
La question n’est plus d’affirmer les identités, mais de les faire cohabiter. N’avons-nous pas assez de mal à faire entendre la cause des Palestiniens pour ne pas tomber dans les travers que nous accusons ? Pourquoi apporter de l’eau au moulin de ceux qui se fichent des souffrances qui ne sont pas les leurs ; de ceux qui n’ont que l’accusation d’antisémitisme pour argument fallacieux contre le Nouveau Front populaire ? N’est-il pas temps de mettre nos ego de côté, alors que nous assistons aux ravages que produit la mégalomanie partout dans le monde ? Ne nous laissons pas griser par le sentiment d’avoir raison.
Plus personne n’a raison, à l’heure qu’il est. Nous sommes tous menacés par le triomphe de l’incohérence. Le rendez-vous électoral du 7 juillet est celui du « oui » à la vie, du « non » à la mort. Il appartient aux représentants politiques en guerre contre la guerre à Gaza de ne pas singer leurs ennemis, de ne pas tomber dans le piège des postures infantiles, agressives.
Il incombe à tous les partisans de l’ouverture et de la paix de faire le maximum pour limiter la déferlante du RN, qui troque, au gré de ses intérêts, la haine du Juif et celle de l’Arabe.
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Dominique Eddé est une écrivaine et essayiste libanaise. Elle a écrit notamment « Edward Said. Le roman de sa pensée » (La Fabrique, 2017) et « Le Palais Mawal » (Albin Michel, 2024, 224 pages, 19,90 euros).