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En Haute-Provence, des passionnés du loup solidaires des bergers

Le Tour et sa caravane s’ébrouent jeudi 18 juillet entre Gap et Barcelonnette où, depuis les années 2000, l’association Ferus, en faveur des grands mammifères prédateurs, forme des bénévoles pour aller sur les alpages. Leur présence humaine fait dissuasion à la prédation sur les troupeaux.

Pierre Isnard-Dupuy

Turriers (Alpes-de-Haute-Provence).– Vers 1 400 mètres d’altitude, un groupe de randonneurs et randonneuses inspecte le sol. De ce qui ressemble à une crotte laissée par un animal, il ne reste que des poils qui ont survécu à la digestion. « Il y a trois semaines, elle était encore fraîche », affirme Cyril Cayré, qui encadre le groupe en cette fin mai au nord des Préalpes de Digne.

Peu de place au doute pour l’accompagnateur en montagne, étant donné la quantité de poils : « C’est une petite crotte de loup. » Sur la crête, quelques centaines de mètres d’altitude plus haut, la vue embrasse une bonne partie des Alpes du Sud, des Baronnies provençales aux sommets encore enneigés de l’Ubaye. De tous âges, de diverses professions et régions, les seize personnes qui participent à la randonnée suivent un stage pour se former en tant que bénévoles.

Elles iront ensuite aider bergers et bergères, éleveurs et éleveuses sur les alpages, à raison d’un relais de semaine en semaine sur la saison de pâturage en altitude, l’estive. Leur présence humaine auprès des troupeaux, majoritairement prévue de nuit, permet de dissuader les loups d’attaquer.

Ce programme, intitulé Pastoraloup, est réalisé depuis les années 2000 par l’association Ferus, qui milite pour une cohabitation apaisée avec les grands prédateurs que sont les loups, les lynx et les ours. Quatre cents bénévoles peuvent être mobilisé·es auprès d’une vingtaine d’éleveurs et éleveuses. Quatre sessions de stage par an se déroulent sur la commune de Turriers, au col des Sagnes, à 1 200 mètres d’altitude, dans la ferme ovine du même nom.

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André Maurel, éleveur de brebis à Turriers et hôte du stage de formation Pastoraloup, montre aux stagiaires comment installer des filets pour parquer les brebis, en mai 2024.

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Les participant·es vivent à l’extérieur, logent en tente ou en camion. Deux barnums servent de cuisine et d’espace de vie commune. Des chantiers pour ériger des clôtures empêchant les loups d’accéder aux prés font partie des missions. Ferus souhaite sortir de l’enlisement d’un débat principalement présenté comme pro-loup versus anti-loup, en proposant ces actions solidaires.

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« Dire non au loup, c’est dommageable aux éleveurs »

Exterminés en France dans les années 1930, les loups sont revenus depuis l’Italie à partir des années 1990, non sans remous agités par des éleveurs et éleveuses subissant des prédations. Les pressions au niveau européen font envisager à la Commission européenne de réviser le statut d’espèce protégée des canidés. La population lupine dans l’Hexagone est désormais établie à près de 1 000 par l’Office français de la biodiversité (OFB).

« Sur chaque front de colonisation des loups, comme en ce moment en Côte-d’Or, la première réaction des éleveurs c’est de dire non. Ça leur est dommageable, parce que ça les encourage à ne pas s’équiper, à ne pas anticiper », explique Fannie Malet, salariée de Ferus, chargée de Pastoraloup : « Il faut deux à trois ans pour que des chiens de protection soient efficaces. Ça veut dire qu’ils vont passer deux à trois ans à se faire taper dans leurs troupeaux par des loups. »

À l’heure du déjeuner, à l’ombre d’un noyer, l’hôte et éleveuse Ingrid Briclot revient sur son expérience avec Pastoraloup. « Ça fait plus de dix ans que nous n’avons plus eu d’attaque. En 2010, ç’a été le carnage. Nous avons perdu une quarantaine d’agneaux et plusieurs brebis », raconte-t-elle. Son exploitation, de 350 brebis pour la viande en vente directe, est pourtant au cœur du territoire d’une meute.

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Ingrid Briclot avec un de ses chiens de protection des troupeaux et un gros loup capturé par un piège photo à quelques dizaine de mètres de sa ferme.

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Sur son téléphone, elle montre le cliché d’un loup pris par un piège photographique installé à quelques mètres de là, il y a quelques jours. Contrairement à ses habitudes, il est passé vers 8 heures du matin plutôt qu’en pleine nuit. « Je n’avais pas prévu qu’Auguste serait là, commente-t-elle, en nommant le mâle par le prénom qu’elle lui a donné. Il est magnifique, splendide. Mais je ne veux pas le tenter. »

Ce n’est pas que l’on soit pour le loup non plus. Mais soit on trouve une solution pour cohabiter, soit on abandonne le métier. André, éleveur

Plutôt que de hurler à l’extermination des prédateurs, Ingrid et son compagnon, André Maurel, ont cherché à comprendre le fonctionnement de la meute. Grâce aux sept pièges photographiques disséminés sur leurs terres, pour « savoir où les loups passaient », Ingrid est témoin de la succession de plusieurs générations élevées par le couple dominant. « Chaque année, il y a de nouveaux louveteaux », assure la paysanne.

Avec les bénévoles de Pastoraloup, Ingrid et André ont érigé douze kilomètres de clôture autour de leurs pâtures. Un grillage à mouton, en partie enterré, est surmonté de deux fils électrifiés. À 1,40 mètre de hauteur, l’ouvrage empêche les loups de sauter dans le parc. Le dispositif est complété d’une dizaine de chiens de protection qui se relaient auprès des bêtes. Des patous, qui sont nés et ont été élevés au milieu des brebis pour « avoir un attachement au troupeau », précise Ingrid.

L’initiative a reçu un accueil mitigé par la profession. Puis, au fil des ans, d’autres éleveurs et éleveuses sont venu·es sur la ferme des Sagnes pour un partage d’expérience. « On nous a traités de tous les noms », se souvient André. « Ce n’est pas que l’on soit pour le loup non plus. Mais soit on trouve une solution pour cohabiter, soit on abandonne le métier », pose l’éleveur.

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« Aide-bergère, pourquoi pas, je m’y verrais bien »

Chez les bénévoles, les motivations sont multiples, même si tous partagent un amour pour les grands espaces, la randonnée et autres loisirs. Des volontés similaires de comprendre le monde pastoral et ses difficultés les animent également. Romane, 27 ans, a travaillé dans des centres de soin pour la faune sauvage. « Dans ce milieu, il y a un côté “on est pour le loup”, mais on ne sait pas trop pourquoi. Puis, j’ai rencontré des bergers. Je me suis aperçue que c’était dur pour eux », raconte celle qui est désormais saisonnière dans le tourisme en Savoie.

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Les brebis d’Ingrid Briclot et André Maurel à Turriers (Alpes-de-Haute-Provence).

.« Je suis le cul devant mon ordi toute la journée. Pour moi, c’est facile d’être écolo », témoigne Geoffroy, graphiste à Douarnenez. Pour se confronter au terrain, le quadragénaire a fait 1 200 kilomètres en camion depuis le Finistère avec une amie, Sophie, salariée d’une association de cinéma participatif.

« J’aidais une éleveuse bretonne qui venait aussi dans les Alpes, raconte celle qui se présente comme une activiste dans les luttes écologistes du Grand Ouest, de Notre-Dame-des-Landes à Sainte-Soline. Elle m’a fait part de son traumatisme du loup. Elle me disait : “Si j’en vois un, je le tire.” Je n’aimais pas ça, raconte Sophie. Mais je me suis dit qu’il fallait donner un coup de main, comprendre les éleveurs. » « Le loup est arrivé en Bretagne en 2021 », alors Sophie veut s’organiser collectivement avant que « ce soit la chasse au loup ».

Habitante du piémont des Pyrénées-Orientales, Sabine randonne, souvent seule, dès qu’elle le peut. « Quand je pose mon bivouac, les bergers viennent me voir. J’ai envie d’apporter ma contribution pour aider », expose cette coiffeuse de 47 ans. Avec Pastoraloup, elle espère aller dans des coins qu’elle ne connaît pas et pourquoi pas aussi à plus long terme travailler sur les alpages. « Aide-bergère, pourquoi pas, je m’y verrais bien », songe-t-elle. À ses côtés, Colette est une éleveuse à la retraite qui n’a pas connu la prédation et veut « aider les collègues ». Au-delà de prôner une entente avec les loups, Pastoraloup jette des ponts entre différents mondes humains.

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Pierre Isnard-Dupuy à  suivre sur Mediapart

Boîte noire

Soumises à un réchauffement climatique deux fois plus important qu’en plaine, à la désertification des services publics et à une crise de leur modèle socioéconomique fondé sur l’industrie du ski, les sociétés montagnardes – 30 % du territoire national – sont en pleine transition.

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