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En Russie, la justice plus que jamais au service de la répression des opposants…

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Vladimir Poutine, très largement réélu en mars à la présidence de la Russie au terme d’une campagne sans opposants, poursuit tout de même ses basses œuvres contre l’opposition. Moscou a ainsi annoncé mardi avoir émis un mandat d’arrêt contre l’opposante en exil Ioulia Navalnaïa, veuve d’Alexeï Navalny mort en prison en février, accusée de « participation à un groupe extrémiste ».

Mercredi, le bureau du procureur général du pays a annoncé que le média d’information russe The Moscow Times, lancé en 1992, a été classé « indésirable », et donc interdit, dans le pays. Enfin, jeudi, la justice a confirmé, sans surprise, la condamnation du dissident Oleg Orlov, figure de la défense des droits humains, à deux ans et demi de prison, symbole d’une répression dont la quasi-totalité des opposants ont fait les frais.

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Oleg Orlov après l’annonce de sa condamnation à deux ans et demi de prison à Moscou le 27 février 2024

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Vétéran de Memorial, ONG colauréate du prix Nobel de la paix 2022 et dissoute par la justice russe, ce militant réputé de 71 ans avait fait le choix, contrairement à de nombreux autres critiques du Kremlin, de rester en Russie pour « continuer le combat » face à Vladimir Poutine.

Fin février, il a été condamné à deux ans et demi de prison pour des dénonciations répétées de l’assaut lancé par les troupes russes en Ukraine en février 2022. « La cour d’appel a décidé de ne pas modifier le verdict du tribunal de Golovinski et de ne pas donner suite à l’appel » d’Oleg Orlov, a déclaré la juge Maria Larkina, selon une journaliste de l’AFP présente à l’audience.

Participant par visioconférence depuis sa cellule à Syzran, à environ 900 km au sud-est de Moscou, Oleg Orlov est apparu combatif et sans dévier de ses positions. « Je ne regrette rien et ne me repens de rien », a-t-il répété, quelques minutes avant le début de l’audience, avant de « refuser » de répondre aux questions de la cour, qu’il a qualifiée d’« inique ».

Il a ensuite comparé le système judiciaire russe à celui de l’Allemagne nazie, citant les propos de l’avocat américain Telford Taylor lors du procès de Nuremberg après la Seconde Guerre mondiale. « Ils ont déformé, perverti et finalement réalisé la destruction totale de la justice et de la loi », a-t-il répété, des mots à ses yeux « remarquablement adaptés pour caractériser l’état actuel » de la justice russe.

Plusieurs dizaines de ses soutiens sont venus au tribunal pour soutenir cette figure de proue de la défense des droits humains, dont son ami Dmitri Mouratov, colauréat du prix Nobel de la paix 2021. Dans un bref échange à distance avec sa femme, Tatiana, qui s’est enquise de son état de santé, le dissident a assuré : « Je vais bien. » « Merci d’avoir envoyé des colis et d’avoir écrit », a-t-il dit.

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Opposé au conflit en Ukraine

Au terme d’un premier procès, Oleg Orlov avait été jugé coupable en octobre 2023 d’avoir « discrédité » l’armée russe et condamné à une faible amende, un verdict très clément dans une Russie qui a pris l’habitude d’emprisonner les détracteurs du Kremlin. Cette peine avait été requise par le parquet mais celui-ci avait ensuite changé d’avis et fait appel, avant de le faire condamner en février.

Dans les faits, Oleg Orlov s’était vu reprocher d’avoir manifesté contre l’assaut russe en Ukraine et d’avoir signé une tribune au vitriol contre les autorités russes. Ce texte accusait les troupes russes du meurtre de « masse » de civils ukrainiens et dénonçait la « victoire » en Russie des « forces les plus sombres », celles qui « rêvaient d’une revanche totale » après l’effondrement de l’URSS en 1991.

Oleg Orlov avait également dénoncé la mort le 16 février du détracteur numéro un du Kremlin, Alexeï Navalny, dans des circonstances troubles dans sa prison de l’Arctique, qu’il a qualifiée de « meurtre », et appelé les partisans de l’opposition russe à « ne pas perdre courage ». En mai, un tribunal de Moscou a confirmé son statut d’« agent de l’étranger », un label infamant imposé à la quasi-totalité des voix dissidentes de Russie et facilitant les motifs de poursuites pénales.

Actif depuis les années 1970 sous l’URSS, Oleg Orlov est l’un des piliers de Memorial, principale organisation luttant en Russie pour préserver la mémoire des répressions soviétiques et documentant celles actuelles. L’ONG a été dissoute fin 2021 par la justice russe, mais elle s’est ensuite vu décerner le prix Nobel de la paix 2022, quelques mois après le déclenchement de l’offensive russe en Ukraine.

Outre Oleg Orlov, les principales figures de l’opposition russe se trouvent soit derrière les barreaux, comme Vladimir Kara-Mourza, soit à l’étranger, ou bien sont mortes, comme Alexeï Navalny et Boris Nemtsov.

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Ioulia Borissovna Navalnaïa recherchée

Mardi, c’est l’épouse de feu Alexeï Navalny, Ioulia Borissovna Navalnaïa, qui était visée par la justice russe. Sur Telegram, le service de presse des tribunaux de Moscou a en effet fait savoir que celle-ci s’est à ses yeux « soustraite à l’enquête préliminaire et a donc été inscrite sur la liste des personnes recherchées ».

Le tribunal Basmanny de Moscou a aussi ordonné par contumace le placement en détention provisoire de l’opposante, qui réside à l’étranger.

Ioulia Navalnaïa a juré de reprendre le flambeau de son mari, ennemi numéro un de Vladimir Poutine, après sa mort en février 2024. Elle avait appelé les partisans de l’opposant à ne pas perdre espoir et dénonce régulièrement sur les réseaux sociaux le pouvoir russe et le sort des dissidents en Russie.

L’ex-bras droit d’Alexeï Navalny, Léonid Volkov, également en exil à l’étranger, a salué ironiquement mardi la décision de la justice russe. « Une belle reconnaissance de la détermination de Ioulia à poursuivre le combat d’Alexeï », a-t-il écrit sur X.

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« The Moscow Times » interdit

Au lendemain de cette annonce, le bureau du procureur général du pays a fait savoir que le média d’information russe The Moscow Times a été classé « indésirable » en Russie. Lancé en 1992, peu après l’effondrement de l’URSS, le média qui publie en langues anglaise et russe avait déjà été désigné « agent de l’étranger » en novembre 2023, poussant la plupart de ses collaborateurs à quitter le pays.

Le statut d’« organisation indésirable » est plus infamant encore et rend ses collaborateurs passibles de poursuites au pénal en Russie. Des personnes ont été mises à l’amende simplement pour avoir partagé des liens ou des articles publiés par des organisations classées « indésirables », selon le site d’information Mediazona, spécialisé dans les affaires judiciaires et la répression.

The Moscow Times a confirmé sur sa chaîne Telegram, suivie par quelque 100 000 abonnés, avoir été désigné « organisation indésirable ».

Selon le bureau du procureur général russe, « le travail [du Moscow Times] vise à discréditer les décisions des dirigeants de la Fédération de Russie en matière de politique extérieure et intérieure ». L’organisation « interagit en permanence avec des organisations étrangères comme Meduza, The Insider ou Radio Free Europe/Radio Liberty, elles aussi déjà reconnues comme indésirables en Russie », a ajouté le procureur dans un communiqué.

Meduza et The Insider sont des médias russes indépendants ayant dû quitter le pays par crainte de représailles du pouvoir. Radio Free Europe/Radio Liberty est un média financé par le Congrès américain.

« Nous allons continuer à travailler comme avant : le journalisme indépendant, c’est un crime dans la Russie de Poutine », a réagi sur X Derk Sauer, fondateur du Moscow Times. De nationalité néerlandaise, il a transféré la rédaction à Amsterdam après le début de l’offensive russe en Ukraine.

De nombreux journalistes ayant débuté au Moscow Times ont ensuite poursuivi leur carrière dans de grands médias internationaux, dont le New York Times ou l’AFP. Evan Gershkovich, journaliste du Wall Street Journal arrêté en Russie en mars 2023 et actuellement jugé pour des accusations d’espionnage qu’il dément, est de ceux-là, l’ayant rejoint en 2017, avant de rejoindre l’AFP en 2020.

Le pouvoir russe n’a cessé de renforcer la répression de toute voix dissidente depuis le lancement en février 2022 de ce qu’il qualifie d’« opération militaire spéciale » en Ukraine.

La plupart des opposants sont soit en exil, soit en prison, soit morts. Des milliers de Russes ordinaires ont également été arrêtés pour des actes de protestation ou leur critique de l’offensive en Ukraine, et nombre d’entre eux ont été condamnés à de très lourdes peines.

Mediapart

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