Fréquences de C8 et de CNews : l’Arcom doit arrêter les frais
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C8 et CNews exploitent gratuitement des fréquences publiques pour y déverser un discours de haine, ultraconservateur et désormais ultrapartisan. Comment mettre un frein à ce scandale démocratique ? L’Arcom, qui doit renouveler ou non 15 fréquences, en a l’occasion.
Yunnes Abzouz
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« Premier enseignement des [élections législatives], les Français ne veulent pas du Rassemblement national et ne sont pas prêts à donner le pouvoir à Marine Le Pen et Jordan Bardella. » Ces mots, d’une étonnante lucidité, sont de Pascal Praud, au lendemain d’une terrible désillusion pour son camp.
Après avoir tant espéré voir la vague brune déferler sur l’Assemblée nationale, quitte à passer une partie de la dernière semaine de campagne à inciter leurs téléspectateurs et téléspectatrices à rejeter le verdict des urnes si le RN perdait, les vedettes de CNews ont bien été forcées, non sans dépit, d’acter la réussite du front républicain. Et elles ont de quoi être déçues, car la déconfiture du RN est aussi la leur.
Pendant ces quatre semaines de campagne, Praud et ses camarades des médias Bolloré ont non seulement souhaité ardemment la victoire de l’extrême droite, mais ils ont également mis tout en œuvre pour la voir se réaliser. Télés, radios, réseaux sociaux, journaux… : après avoir des années durant fait monter les sentiments d’insécurité et d’immigration incontrôlée, tout le conglomérat médiatique du milliardaire breton s’est mué en force politique à part entière pour convaincre les esprits déjà bollorisés que le bulletin RN s’imposait.

Dès l’annonce de la dissolution, Sophie Davant a été éjectée d’Europe 1 pour faire de la place à Cyril Hanouna. L’atout populiste des médias Bolloré a pendant trois semaines, durant une heure trente d’émission quotidienne, fustigé l’alliance des partis de gauche et déroulé le tapis rouge aux candidat·es d’extrême droite.
Selon un décompte du Monde, un tiers de l’émission en moyenne a été consacré à stigmatiser le Nouveau Front populaire, quand le RN était systématiquement épargné et valorisé. Des passages pouvant relever de la diffamation ou de la calomnie ont même été supprimés des replays de l’émission d’Hanouna.
Une ultime cartouche pour faire gagner le RN
Ailleurs, sur les antennes et ondes du groupe, et alors que les têtes d’affiche et éditorialistes passaient leur temps à prôner l’alliance des droites, le grand patron Vincent Bolloré s’affairait personnellement à organiser le ralliement d’Éric Ciotti à Jordan Bardella. Jusqu’à la dernière heure de la période officielle de campagne, un seul mot d’ordre : faire élire le RN et dézinguer ses adversaires.
À 21 h 30, vendredi 5 juillet, la bollosphère abat sa dernière cartouche et tente une énième manipulation électorale. Cette fois, la ficelle est un peu grosse. Le Journal du dimanche, dernière victime de l’appétit sans fin du magnat d’extrême droite, dévoile un document censé prouver que le gouvernement est sur le point de suspendre la loi immigration adoptée en décembre 2023 avec les voix du RN.
Un « scoop » qui pourrait être lourd de conséquences électorales, tant le camp présidentiel s’est appuyé sur ce texte pour montrer sa capacité d’agir à ce sujet et renvoyer à son électorat droitier une image de fermeté. Jordan Bardella ne se prive d’ailleurs pas de relayer aussitôt « l’information », rapidement démentie par le gouvernement, sur son compte du réseau social X. « Alors qu’une immense majorité de Français souhaite maîtriser l’immigration, le gouvernement s’apprête à suspendre les quelques maigres mesures de fermeté de la loi immigration, s’insurge le président du RN. On peut empêcher cette coalition Macron-Mélenchon sous le contrôle de l’extrême gauche : mobilisation ! »
Les soupçons d’une attaque coordonnée se renforcent à la lecture du dernier numéro du JDD, où l’info n’apparaît nulle part. Le post du JDD a même été retiré, samedi en fin d’après-midi. L’article, quant à lui, est toujours en ligne et a été profondément remanié. La signature de Louis de Raguenel, chef du service politique d’Europe 1 et habitué des plateaux de CNews, a également été ajoutée.
« Face au tollé provoqué par nos informations, la porte-parole du gouvernement affirme que “les décrets seront publiés dans les délais” », affirme désormais l’hebdomadaire. Après que son « scoop » a circulé tout le week-end et jusqu’à dimanche, jour du scrutin, le JDD a publié, lundi matin, un nouvel article. Il se défend de colporter des fake news (infox) et maintient ses informations. « Une semaine après la suspension surprise de la réforme de l’assurance-chômage (le soir du premier tour des législatives), [cette information] ne relève-t-elle pas plutôt d’un énième “coup” politique, destiné à temporiser et envoyer des gages à la gauche ? », interroge l’hebdo dominical.
À noter : initialement, l’article relayant l’infox était signé d’un certain Alexis Bergeron. Ce mystérieux journaliste ne dispose d’aucune existence numérique en dehors des articles du JDD, et il y signe seulement depuis août 2023, c’est-à-dire depuis que Vincent Bolloré y a pris le pouvoir.
Selon la liste de ses articles disponibles sur le site du journal, Alexis Bergeron a des goûts éclectiques : il égrène quelques « infos JDD » relatives à des faits divers, relaie des sondages, mais il a aussi une prédilection pour les sujets immobiliers. Les articles sur ce thème portant sa signature sont curieusement stéréotypés, presque tous rédigés sous la même forme et portant sur des sujets aussi décisifs que la vente domaniale, la tontine ou la caution solidaire. Curieux profil.
Le constat est implacable : celui de médias de référence, réputés pour leur sérieux et avalés par Vincent Bolloré pour être transformés en canaux de propagande et de désinformation. Ce constat n’est pas une opinion matraquée par des médias gauchistes qui ne supportent pas qu’on puisse penser différemment d’eux. C’est un fait avéré et à maintes reprises documenté.
À Mediapart, nous avons mis au jour, en rassemblant des dizaines de témoignages et des milliers de documents internes à CNews, les rouages d’une chaîne qui ignore sciemment les faits pour mieux servir ses obsessions sécuritaires et identitaires. D’autres, comme Les Jours, Télérama, France Info, Libération et « Complément d’enquête », ont montré comment ce constat pouvait s’étendre à l’ensemble des médias contrôlés par Vincent Bolloré.
Et depuis la dissolution, la petite entreprise idéologique du milliardaire breton a franchi un seuil jamais observé : ces médias d’opinion ont abandonné l’habit de prescripteur du débat public pour endosser celui de directeur de campagne du RN.
Des chaînes exploitant gratuitement des fréquences publiques pour y déverser un discours de haine, ultraconservateur et désormais ultrapartisan : comment mettre un frein à ce scandale démocratique ? À partir du mardi 9 juillet, l’Arcom, autorité de régulation de l’audiovisuel, a une occasion en or de dire stop. Lundi ont débuté les auditions des 24 chaînes candidates aux 15 fréquences TNT remises en jeu cette année. Parmi celles-ci figurent évidemment C8 et CNews, dont les auditions doivent avoir lieu le 9 et le 15 juillet.
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Un panel de sanctions possibles
L’Arcom y joue, ni plus ni moins, sa crédibilité. Jusqu’à présent, elle s’est montrée largement impuissante et a essentiellement regardé en spectatrice C8 et CNews devenir le creuset de toutes les opinions conservatrices. Et on ne peut pas dire qu’elle n’ait rien vu venir. Les deux chaînes ont reçu au moins 44 sanctions de l’autorité indépendante entre décembre 2012 et mai 2024, selon un décompte du Monde, avec une nette accélération depuis quatre ans.
En dehors de mises en garde et de sanctions pécuniaires, pour un total de 7,5 millions d’euros d’amendes, sans effet sur les finances du groupe, l’Arcom a fait le choix de la mansuétude, quand le panel de sanctions que la loi l’autorise à prononcer peut aller jusqu’à la suspension partielle ou totale des émissions et, en dernier recours, à la résiliation des fréquences.
L’Arcom doit à la démocratie d’assainir le débat public : va-t-elle laisser sans réagir le champ de l’information devenir un simple lieu d’affrontement d’opinions divergentes, au risque d’éliminer la possibilité d’un consensus minimal sur les faits ?
Pour l’instant, les déclarations tièdes de Roch-Olivier Maistre, président de l’autorité administrative, poussent à la perplexité. « Nous repartons d’une feuille blanche », a-t-il dit, en début d’année, devant la commission d’enquête sur l’attribution des fréquences TNT. Autrement dit, cela pourrait passer pour cette fois, à condition que les nouvelles conventions signées avec les candidats sélectionnés soient plus contraignantes. Maistre a ensuite précisé que l’Arcom sera « attenti[ve] à la place que l’information – au sens où nous entendons tous ce terme, distinct du débat – tient sur une chaîne d’information ».
Une nouvelle fois, la balle est dans le camp de l’Arcom. À elle de décider quoi en faire.
Yunnes Abzouz à suivre sur Mediapart
