Jacques Toubon : « Il faut ériger un front républicain global, y compris avec La France insoumise »
L’ancien ministre de Jacques Chirac estime que l’ensemble des partis « doivent faire le nécessaire pour que le RN n’accède pas au pouvoir », lors du second tour des élections législatives.
.

Après le premier tour des élections législatives, dimanche 30 juin, à l’issue duquel le Rassemblement national (RN) se retrouve en position de force pour obtenir une majorité à l’Assemblée nationale, Jacques Toubon regrette « les nuances » qui peuvent exister dans le camp Macron sur le sujet du front républicain. L’ancien responsable du Rassemblement pour la République, ancien ministre de la justice de Jacques Chirac (1995-1997) et ancien Défenseur des droits (2014-2020) déplore également que le parti Les Républicains (LR) n’appelle pas à faire barrage. Le symbole d’« une dérive de la droite vers l’extrême droite », selon lui.
.
Comment analysez-vous les résultats du premier tour des législatives ?
J’estime qu’il y a une vision excessivement négative des choses. A l’issue du premier tour, l’avènement d’un RN majoritaire n’est pas une fatalité. Les autres partis peuvent, doivent, faire le nécessaire pour que ce parti n’accède pas au pouvoir. En réalité, il n’aura la majorité absolue, dimanche 7 juillet, que si les deux autres blocs le permettent. La question qui se pose désormais est de savoir si, pour la gauche, la coalition présidentielle et la droite républicaine, l’objectif prioritaire est d’empêcher le RN de gagner.
.
Justement, que pensez-vous des positionnements à droite et à gauche vis-à-vis du front républicain ?
J’ai noté la clarté et la rapidité du choix de Jean-Luc Mélenchon qui a dit que le Nouveau Front populaire se désistera s’il est troisième [dans le cas où le RN est en tête du premier tour]. Il y a là une différence notable avec la position que n’ont pas prise les dirigeants d’Ensemble, qui tardent à arbitrer leur attitude pour le second tour. Cela leur met la pression. La position de certains autres est plus problématique encore. Pour justifier un « ni-ni », Edouard Philippe, François Bayrou, Aurore Bergé, Bruno Le Maire ne stigmatisent pas la gauche, mais La France insoumise (LFI). Et les « insoumis » sont bien commodes pour ne pas choisir.
Le front républicain connaît donc des nuances, à mes yeux, coupables. Pour moi, il faut le plus vite possible ériger un front républicain global, y compris avec LFI. J’ai été outré de certaines prises de position, au sein de ce parti, depuis le 7 octobre 2023 et les attentats terroristes du Hamas. Mais face à l’enjeu majeur de dimanche, écartons cela pour le moment, nous y reviendrons. Car dans les cinq jours qui viennent, les « insoumis » sont dans le camp de ceux qui veulent empêcher le RN. Je suis simpliste : on dit « non » et on ne bouge plus. On est contre, sans virgule.
.
Votre famille politique, aujourd’hui représentée par LR, n’appelle pas à faire barrage…
Cela me déçoit de voir des gens de droite modérée ne pas être en mesure d’être clairs. Il y a des atermoiements que je n’admets pas et que je ne comprends pas. Mais il y a peut-être aussi l’idée que nous serions dans un tour préliminaire de l’élection présidentielle. Dans le contexte actuel où la présidence de la République est affaiblie et le système désorganisé, certains pensent donc qu’ils peuvent incarner la solution pour 2027.
.
Quel regard portez-vous sur ce qui se passe au sein de LR depuis la dissolution ?
Il reste trois morceaux dans la droite. Ceux qui sont déjà passés de l’autre côté comme Eric Ciotti [qui s’est allié avec le RN]. Ceux qui ne sont très clairement pas susceptibles d’emprunter le même chemin, comme, par exemple, Aurélien Pradié, qualifié au second tour dans le Lot. Puis il y a ceux qui, d’ici à mardi [2 juillet] au soir, peuvent ourdir un accord avec le RN ou Eric Ciotti, afin de servir des intérêts locaux ou personnels.
Dans toutes ces palinodies, ma famille politique est en train de disparaître. Je la pleure. Je déplore une dérive de la droite, que je représentais, vers l’extrême droite. On en arrive là car ils ont brisé le cordon sanitaire. La tentation d’aller toujours plus à droite est permanente. Elle ne date pas d’hier, mais de la présidence de Nicolas Sarkozy, à partir de 2007.
.
Vous avez connu deux cohabitations (1986-1988 et 1993-1995). Cette situation est-elle envisageable avec le RN ?
La cohabitation, qu’on le veuille ou non, est une « collaboration ». Ce mot est entaché d’infamie dans notre pays depuis les années 1940, mais c’est la vocation de nos institutions lorsqu’elles ne réussissent pas à faire travailler ensemble deux majorités pour faire fonctionner le pays. Des personnalités aux positions antagonistes doivent « collaborer » pour gouverner.
Dans cette configuration, chacun ne peut pas totalement faire ce que son parti exige de lui. Jordan Bardella ne pourra appliquer à la lettre ce que lui commandera le RN. Par exemple, supprimer les prestations sociales aux étrangers, qui relève à la fois de principes constitutionnels et de lois européennes. Le président de la République, Emmanuel Macron, devra alors faire respecter ces principes, à travers le Conseil constitutionnel. Avec Jordan Bardella à Matignon, on devrait assister à une collaboration détestable où la politique sera réduite aux coups bas et aux coups médiatiques.
.
En tant qu’ancien Défenseur des droits, êtes-vous inquiet d’assister à une réduction des libertés publiques si le RN gouvernait le pays ?
Oui. Je crains, et je n’invente rien car on le voit ailleurs, la mise en œuvre d’une politique « illibérale » qui rapprocherait la France de pays comme la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie. Alors que nous avons toujours été, dans l’Union européenne, un représentant de l’Etat de droit, appuyé par l’Allemagne.
Le monde entier connaît une dérive populiste qui a comme conséquence une évolution vers des politiques « illibérales ». Chez nous, le pire n’est pas écrit, mais on ne l’évitera pas si on ne fait rien. Dans les heures qui viennent, ne rien faire, c’est ne pas constituer le front anti-RN.
.
Avez-vous peur de l’arrivée au pouvoir du RN ?
L’avenir des prestations sociales accordées aux étrangers me préoccupe. De manière générale, je pense qu’on assistera à ce qui est la caractéristique des partis de ce type, l’écrasement ou l’effacement des contre-pouvoirs. Et en particulier celui de la justice.
La priorité du RN ne sera pas forcément d’accroître son pouvoir, mais plutôt de limiter ceux qui peuvent l’empêcher de l’exercer de manière arbitraire. Or, le principal contre-pouvoir, c’est une justice indépendante. Mais aussi une presse indépendante. Une presse détenue par des groupes industriels ou financiers, cela pose problème. N’oublions pas la presse quotidienne régionale, dont l’impact est majeur.
.
Si aucune majorité absolue se dégage le 7 juillet, l’Assemblée nationale risque d’être bloquée et le pays ingouvernable. Il est régulièrement évoqué la mise en place d’un gouvernement de techniciens pour répondre à cette situation. Vous y croyez ?
Oui, cela ne me paraît pas du tout impossible. Trouvera-t-on plus facilement des hommes et des femmes politiques très intelligents et très habiles ou bien des hauts fonctionnaires indiscutables par leurs compétences et leur expérience ?
Beaucoup de responsables politiques n’ont peut-être pas conscience de ce qui pourrait se passer. J’emploie sciemment le mot « conscience ». Pour gouverner dans ce schéma, il faudra des gens « conscients » des enjeux.
.
Jugez-vous réaliste l’hypothèse d’un recours à l’article 16 de la Constitution par Emmanuel Macron – il permet de donner au chef de l’Etat des pouvoirs exceptionnels –, en cas de blocage du pays ?
Non. Il n’y a ni la guerre ni la guerre civile, contrairement à ce qui a été dit récemment de manière imprudente [le 24 juin, M. Macron a évoqué un risque de « guerre civile » en cas d’arrivée au pouvoir du RN ou de LFI]. L’article 16 n’est pas fait pour dénouer un blocage politique. Il a été écrit et mis en œuvre [en 1961 lors de la guerre d’Algérie] pour faire face à une urgence nationale. Je ne pense pas, si les mots ont un sens, que nous vivions une telle situation.
.