Marjane Satrapi : « Nous sommes tous chez nous en France »
La réalisatrice franco-iranienne lance un appel aux cinéastes étrangers pour contrer les idées d’extrême droite dans un film collectif. Elle invite aussi toutes celles et ceux d’origine étrangère à se mettre en grève pour que la France réalise leur apport essentiel.
Rachida El Azzouzi
Celle qui a réalisé le dessin de la tapisserie olympique prévient aussi dans un entretien qu’elle boycottera les JO de Paris 2024 si le Rassemblement national accède au pouvoir, et qu’elle espère « ne pas être seule » à le faire. Elle rappelle également que « l’un des premiers secteurs que l’extrême droite attaquera, c’est la culture, parce que c’est le ciment de la société ».
Que peut le cinéma, que peut un film collectif réalisé par des cinéastes étrangers et étrangères pour contrer l’arrivée en France de l’extrême droite au pouvoir ?
Marjane Satrapi : Nous n’allons pas changer le monde avec ce film collectif qui, restons humble, sera vu majoritairement par des personnes qui pensent comme nous. Mais on ne peut pas rester les bras croisés. Il faut remplir l’espace culturel, prendre notre place.
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Le premier secteur que l’extrême droite attaquera sera la culture. Les livres, la musique et, en général, l’art, leur font peur. Ils ont le désir de contrôler la culture de la société. Regardez ce que les nazis ont fait avec le Bauhaus par exemple. D’ailleurs, pourquoi aller si loin ? Il suffit de regarder la politique culturelle des villes dirigées par le RN ces dernières années. C’est désolant.
Peut-être puis-je en profiter pour lancer un autre appel : et si nous tous, d’origine étrangère, nous nous mettions en grève, que nous arrêtions de travailler, ne serait-ce que pour deux semaines ? Peut-être les gens comprendront-ils enfin ce qu’on apporte à la France aussi d’un point de vue économique. Toutes les couches de la société sont irriguées par des travailleurs immigrés, essentiels pour faire tourner la France : des ouvriers, des livreurs mais aussi des médecins, des avocats, des fonctionnaires, des artistes, etc.
Comment appréhendez-vous cette période historique ?
Le résultat du deuxième tour m’inquiète moins que les idées de l’extrême droite qui ont déjà trouvé leur niche dans la société française. Cette période sombre n’a pas commencé dimanche dernier. Certes, le phénomène est mondial. Aux États-Unis, en Hongrie, en Italie, en Pologne, etc. Ils sont partout. Vous vous imaginez que Trump pourrait être réélu ? C’est aussi absurde qu’un petit populiste inculte devienne premier ministre en France.
Cela fait des années que l’extrême droite s’installe en France, qu’elle est banalisée par les politiques, les médias qui reçoivent des racistes de toutes tailles et de tous genres, comme s’ils étaient une force politique comme une autre, en les laissant étaler leurs mensonges : « Nous ne sommes pas antisémites », « Nous ne sommes pas racistes », « Nous n’avons plus aucune connexion avec le GUD », « Poutine ? La Russie ? connais pas ». Bientôt ils vont prétendre qu’ils étaient résistants. Ils se sont quand même déjà permis de citer Jean Jaurès et Guy Môquet. Ils n’ont aucune honte.
Je ne suis pas née française. Je l’ai souhaité, je l’ai choisi et je le suis devenue. Ça m’a demandé des efforts. Nous sommes tous français.
Je suis arrivée en France il y a trente ans, et déjà, on se mobilisait contre le danger Le Pen. En 1995, j’étais étudiante aux Arts déco de Strasbourg, Jean-Marie Le Pen voulait y venir. 180 000 personnes ont manifesté contre sa venue dans une ville qui ne comptait que 250 000 habitants.
C’est devenu très normal d’être raciste et de ne pas s’en cacher. Maintenant pour être cool, il faut être con et sans nuance aucune et se justifier d’un « moi, je dis tout haut ce que les gens pensent tout bas ». Mais il y a une raison pour laquelle on ne dit pas tout haut ce qu’on pense tout bas : on ne le dit pas car ces pensées reflètent nos bas instincts. Elles sont souvent abjectes. Ne pas exprimer sa haine, sa jalousie, ses pensées perverses, ne pas dire à quelqu’un qu’on le trouve moche et débile s’appelle être civilisé.
Comment peut-on être raciste en 2024 ? C’est une pensée si archaïque.
Droit du sol, Français binationaux… Obsédé par la « préférence nationale », un de ses socles, le Rassemblement national promet des attaques sans précédent. Comment affrontez-vous, en tant que femme franco-iranienne, cette surenchère ?
Le RN fait croire à l’automaticité du droit du sol, mais c’est faux. Quand un enfant de parents étrangers est né en France, il faut qu’il fasse sa demande de naturalisation à partir de 16 ans en apportant la preuve qu’il a vécu en France pendant au moins cinq ans.
Ensuite, au nom de quoi Jean-Michel, Chantal et tous ceux qui votent RN seraient plus français que moi ? Qu’ont-ils fait pour être français à part être nés en France de parents français ? Rien !
Moi, j’ai choisi d’être française. J’aurais pu être suédoise, la nationalité de mon mari. Mais j’ai voulu avoir la nationalité du pays que j’aimais comme mon pays de naissance : la France. J’ai appris sa langue depuis mon plus jeune âge, j’aime sa littérature, son histoire, sa gastronomie. Je ne suis pas née française. Je l’ai souhaité, je l’ai choisi et je le suis devenue. Ça m’a demandé des efforts. Nous sommes tous français. Si Jean-Michel et Chantal sont chez eux, je le suis aussi. La France est mon chez-moi. Nous sommes tous chez nous.
Lorsqu’on naît dans une démocratie, on croit celle-ci éternelle alors qu’elle est très fragile.
C’est un parcours du combattant pour devenir français. Déjà, pour obtenir un visa pour étudier en France, j’ai dû faire plein d’examens médicaux et entre autres un test HIV. Il fallait prouver que j’avais de l’argent pour vivre pendant un an. Il y a trente ans, l’immigration était déjà choisie.
Quand mon livre Persepolis est sorti en 2000, et est devenu un des livres en langue française du XXIᵉ siècle les plus vendus dans le monde, je n’étais pas encore naturalisée française. J’étais l’auteur francophone la plus vendue mais ce n’était pas assez pour devenir française. Il m’a fallu attendre cinq ans, et sans l’intervention de Jack Lang [ancien ministre de la culture – ndlr], je ne suis pas sûre que ça aurait marché.
Je ne suis même plus vraiment binationale. Je suis franco-iranienne, mais de facto je ne suis que française. Je n’ai plus de passeport iranien depuis près de vingt ans. Lorsque le régime iranien a commencé à s’énerver contre moi, je me suis dit : je peux rentrer dans cette ambassade et ne jamais en ressortir.
Vous qui combattez depuis quarante ans la dictature islamique d’Iran, sous laquelle vous êtes née, qu’avez-vous envie de dire à vos compatriotes français à la veille du second tour ?
Lorsqu’on naît dans une démocratie, on croit celle-ci éternelle alors qu’elle est très fragile. Moi qui ai grandi sous une dictature, je peux vous dire que ce n’est pas garanti. Comment peut-on aller voter pour ceux qui croient le moins à la démocratie ?
Il faut se lever, ne pas se taire, car adopter le silence revient à approuver, à donner son accord. C’est un devoir civique. Qu’on soit artiste, boulanger, médecin, fonctionnaire, etc., on doit tous se lever contre l’extrême droite.
On ne peut pas déprimer. On doit se battre. Et on ne peut pas le faire avec la peur. La peur nous rend lâche. Et ce n’est pas en abdiquant et en étant veule qu’on gagne. Maintenant, le plus important : ils sont 12 millions à avoir voté pour l’extrême droite, c’est énorme, mais nous sommes 55 millions à ne pas l’avoir choisie.
Parmi les 12 millions, certains justifient leur vote en disant que la France n’a pas encore essayé l’extrême droite. Mais bien sûr que si, on a essayé : ça s’appelle le régime de Vichy.
Vous avez été choisie pour réaliser le dessin de la monumentale tapisserie des Jeux olympiques. Si ceux-ci se tiennent dans une France dirigée par un gouvernement issu du Rassemblement national, y participerez-vous ?
Le Mobilier national m’a choisie pour représenter la France et réaliser le dessin de la tapisserie des JO, non pas parce que j’étais exotique ou qu’ils aimaient mes beaux yeux, mais pour mon travail. Je suis très fière de l’avoir réalisé, parce que cela veut dire que Marjane Satrapi est une bonne artiste française. Évidemment, si l’extrême droite est au pouvoir, je ne participerai à aucun événement autour des JO et j’espère que je ne serai pas la seule à boycotter.
J’ai travaillé sans difficulté sous les présidences Chirac, Hollande, Macron – qui n’est plus le même homme qu’en 2017, qui saluait Angela Merkel pour accueillir un million de Syriens en Allemagne et a été le premier président français à nommer la colonisation, crime contre l’humanité. Le seul avec qui je n’ai jamais collaboré est Nicolas Sarkozy. Car il a ouvert la boîte de Pandore en posant la question : « Qu’est-ce qu’être français ? » Eh bien, être français, c’est justement ne pas se poser cette question.
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