Non, l’immigration n’a pas d’incidence négative sur le chômage
Pierre Rondeau
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C’est l’argument principal du Rassemblement national: il faudrait mettre fin à l’immigration qui altère les finances publiques et provoque du chômage de masse. Pourtant, la rhétorique xénophobe ne passe pas l’épreuve des faits.
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Alors que le Rassemblement national (RN) est en tête des sondages pour les législatives du 30 juin et 7 juillet prochain, certains se posent la question de la crédibilité de son programme. En cas de majorité à l’Assemblée et de constitution d’un gouvernement, le parti de Jordan Bardella compte réduire les cotisations sociales, réduire la TVA, augmenter les salaires, soutenir le pouvoir d’achat, baisser la facture d’électricité, réduire les coûts de l’énergie, etc. Cette ligne programmatique risquerait de coûter, selon différents experts interrogés, plus de 100 milliards d’euros par an.
Réponse des représentants du RN? Il suffira de s’attaquer à l’immigration massive, qui coûte des dizaines de milliards d’euros à l’État, en matière de santé, de redistribution, de fraude sociale, d’insécurité, etc. Priorité nationale, fermeture des frontières et le tour est joué, la France est sauvée et tous les problèmes s’arrêtent.
Si seulement c’était aussi facile. Déjà, en 1995, lors de la présidentielle, Jean-Marie Le Pen déclarait que «l’immigration aggrave le chômage» et que «2 millions d’emplois sont occupés par des étrangers qui pourraient l’être par des Français». Seulement, «le travail ne se partage pas», comme le précisent les économistes Pierre Cahuc et André Zylberberg, dans leur livre Les ennemis de l’emploi.
Autrement dit, ça n’est pas un stock qu’on distribue à la population active, comme un gâteau qu’on partagerait à une soirée d’anniversaire. Le travail doit être vu comme un flux, dépendant des aléas et des événements conjoncturels.
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Pas plus de chômeurs, mais plus de travailleurs
Pour bien comprendre la chose, imaginez une société constituée de 100 individus en âge de travailler et qui seraient motivés et disponibles. Il y a de la consommation, il y a de la production, il y a un État qui impose une fiscalité et qui assure une protection et une redistribution. De même, avec les évolutions des compétences et des techniques de production, la société connaît, année après année, une croissance de sa production. Les gains de productivité sont redistribués grâce à la présence des syndicats chargés de défendre les travailleurs.
Néanmoins, le chômage n’a pas disparu. Des gens se retrouvent sur la touche, à cause des évolutions technologiques, des effets exogènes (une canicule qui a altéré les récoltes agricoles, une hausse du prix des matières premières, un conflit étranger, etc.) et des évolutions de la structure de l’emploi. Sur ces 100 personnes, on en compte sept au chômage.
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Grâce aux cotisations, ces derniers sont néanmoins protégés et on les invite à réaliser des formations, durant leur période de chômage, afin de retrouver plus rapidement un emploi. Tout cela payé par les actifs occupés. Puis un jour, la société voit débarquer dix migrants –selon l’INSEE, en 2022, la France comptait 10,3% d’immigrants. Tout de suite, c’est l’inquiétude.
Comment vont-ils les intégrer? Comment vont-ils participer aux activités? Elle compte déjà sept chômeurs, si dix nouvelles personnes arrivent, le chômage va augmenter, l’État va être obligé de financer plus d’aides en augmentant les impôts et les cotisations. Puis ces nouveaux chômeurs vont entrer directement en concurrence avec les nationaux, et provoquer une baisse des salaires.
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Alors oui, mais non. Nous l’avons déjà dit, le travail n’est pas un stock, il ne se partage pas. Il faut voir le travail comme un flux qui va s’adapter au contexte et capter les productivités, les savoir-faire et les compétences des travailleurs. De même, plus vous avez d’actifs, plus vous avez de consommateurs qui vont dépenser et acheter, a minima pour se nourrir et vivre. Si un travailleur étranger s’intègre au monde du travail, il n’a pas volé l’emploi d’un natif, il a apporté son capital humain, il a soutenu la productivité. S’il s’est intégré au gâteau, les parts n’ont pas été réduites, c’est la taille du gâteau qui a augmenté.
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L’immigration ne cause pas du chômage
Lorsque dix personnes en plus arrivent sur le territoire, elles vont acheter, consommer, dépenser. Pour cela, il faudra produire plus, d’où une nécessité d’embaucher plus. Le chômage n’augmente pas, bien au contraire. Et ce raisonnement n’est pas seulement théorique, il est aussi vérifié empiriquement.
David Card, prix Nobel d’économie en 2021, a étudié l’impact de l’arrivée massive de Cubains en Floride, en 1980, après que dirigeant castriste Fidel Castro a ouvert le port de Mariel à l’émigration. Résultat, ce sont 125.000 Cubains qui ont débarqué à Miami, aux États-Unis. Proportionnellement au territoire français, c’est comme si d’un seul coup 2 millions d’étrangers étaient arrivés dans l’Hexagone. À l’époque, tout le monde s’inquiétait d’un impact négatif sur l’emploi et sur le pouvoir d’achat, s’imaginant que les Hispaniques allaient voler les emplois des bons Américains et allaient conduire à une baisse des salaires.
L’immigration ne conduit pas à un déluge de désolations. La vague migratoire ne fait que s’intégrer à une économie nationale.
Card a voulu vérifier la chose et, dans un article paru en 1990, il a comparé les effets sur l’emploi et le salaire entre la Floride, qui a connu cette «invasion migratoire», et des territoires économiquement équivalents mais sans aucune immigration: Atlanta, Los Angeles, Houston et Tampa-Saint Petersburg. Résultat? Rien. «L’immigration cubaine n’a eu aucun effet significatif sur les salaires et l’emploi des personnes vivant à Miami. […] Tout se passe comme si cette ville avait absorbé en l’espace d’un an un afflux exceptionnel de population étrangère.»
On pourrait rétorquer que c’est un cas unique et peu comparable avec la France. Mais le pays a vécu une expérience comparable. En 1962, les accords d’Évian proclament l’indépendance de l’Algérie et provoquent le retour de 900.000 personnes, dont une écrasante majorité dans les départements du Sud.
L’économiste Jennifer Hunt, professeure à l’université de Montréal, a voulu vérifier si cet afflux massif avait été vecteur de chômage et de baisse des salaires. Son article sort en 1992 et, en comparant les données socio-économiques des quatre-vingt-six départements français, elle montre les différences minimes et peu significatives entre les territoires ayant accueillis les rapatriés français et les autres
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On pourrait continuer encore longtemps. La migration yougoslave, après la guerre des Balkans, n’a eu aucun impact sur l’économie suisse, autrichienne ou finlandaise. La fin de l’URSS et l’arrivée de 610.000 immigrants en Israël, entre 1989 et 1995, n’a provoqué aucun désagrément ni aucune déstabilisation, etc.
Voilà. L’immigration ne conduit pas, économiquement et socialement, à un déluge de désolations. La vague migratoire ne fait que s’intégrer à une économie nationale. Le migrant n’est pas responsable de la situation, il n’est qu’un élément du système, il n’est pas un grain de sable ou un accélérateur, juste un rouage venant s’associer aux autres. Rien de plus, rien de moins.
Pierre Rondeau
