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Abdennour Bidar, philosophe : « La République est en sursis »

Si, à l’issue du second tour des élections législatives, l’extrême droite a été écartée du pouvoir, le philosophe rappelle que les causes de son ascension sont toujours présentes et qu’il ne faut pas rester sourd à cet ultime avertissement.

Un ouf de soulagement, certes, car cette fois nous l’avons échappé belle, tant l’extrême droite nous a paru soudain aux portes du pouvoir. Mais que vaut ce soulagement ? Que vaut-il si ce qui vient de se passer ne nous sert pas à tous d’ultime avertissement ?

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Car voilà bien le fait, dont nous devrions tous être conscients : notre République est maintenant en sursis, parce que, face à elle, la bête immonde a repris trop de forces, et parce que nous, républicains, risquons un jour très prochain de ne plus avoir l’énième chance que nous nous sommes accordée le 7 juillet, à l’issue du second tour des élections législatives. La chance de vaincre une extrême droite dont nous n’avons pas réussi à endiguer la lente et inexorable montée dans notre pays depuis quarante ans.

Pendant tout ce temps, nos partis au pouvoir, à toutes les échelles, nationale et locale, se sont succédé aux affaires selon une commune et remarquable incapacité à empêcher que ne s’aggravent les maux sociaux qui sont à l’origine de ce succès de l’extrême droite : le déclassement, la paupérisation, le séparatisme généralisé des classes sociales et des communautés culturelles, le sentiment d’une insécurité généralisée, la peur de l’immigration, et une identité française déboussolée, une conscience de soi de la France en berne.

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Logiques mortifères

Lequel, cependant, de nos responsables politiques actuels nous semble porteur d’une vision et d’une action qui seraient – enfin – en mesure de remédier à tout cela ? Ces maux que j’ai cités sont ceux d’un système de civilisation si déréglé, si injuste, d’une perte de sens si profonde, que, hélas, tout ce qui est tenté pour les guérir ne semble plus désormais que conspirer à les aggraver.

Les logiques de fond (concentration du profit, creusement des inégalités, sociétés de contrôle, guerres identitaires, destruction de la nature) sont à ce point puissantes, pervertissant même les idéaux les plus élevés, que ce qui nous menace n’aura peut-être finalement… même pas besoin de l’extrême droite pour advenir ! Car ces logiques nous conduisent tout droit vers la dystopie de ces univers de science-fiction où, dans « le meilleur des mondes », des masses asservies et abruties sont élevées au sein de fermes sociales artificielles où leur travail, leur consommation et leur corps sont totalement exploités.

Bref, je veux bien me réjouir que, pour cette fois encore, la République ait gagné. Toutefois, nous ne pourrons plus très longtemps nous contenter de la fable du camp du bien qui gagne contre le camp du mal, tant, du côté de ce bien républicain, l’impuissance demeure tragique à enrayer le cours de ces logiques mortifères pour notre humanité.

Ces élections européennes puis législatives viennent de montrer – là aussi pour l’énième fois – à quel point nos partis politiques républicains ont perdu toute base populaire réelle. D’élection en élection, ils se posent en sauveurs, en remparts contre les extrêmes ? Quel terrible manque d’humilité et de lucidité sur soi quand on est devenu aussi médiocre ! Plus d’un tiers de nos compatriotes ne sont pas allés voter pour ces législatives, ce qui veut dire que, même face au danger le plus imminent, une part énorme de notre électorat reste dépolitisée et complètement insensible à l’appel de ces partis républicains de tout bord.

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Déshérence morale du peuple français

Voilà qui en dit long sur deux choses. D’abord, sur le niveau radical de perte d’attraction, de désaveu de ces partis et de leurs têtes d’affiche qui continuent pourtant de pérorer sur la scène publique alors qu’ils ne sont plus, dans leur manque abyssal d’envergure, que les fantômes inconsistants de ce que l’on appelait autrefois la classe politique. Ensuite, sur le niveau de déshérence morale du peuple français lui-même, dont la conscience citoyenne a sombré au point qu’une part importante de citoyens ne vote plus, même en cas de péril immédiat ; et au point qu’une autre part, aussi importante, a donné ses voix à l’extrême droite. Or, ce n’est pas mépriser cette part du peuple que de s’indigner de cela, c’est-à-dire de ce que ce vote indique, à savoir un niveau d’inculture politique, historique et éthique qui devrait être impossible dans un pays où l’éducation, la culture et les médias forment encore correctement la conscience générale.

Si, par conséquent, la République est en sursis, c’est que malgré la victoire trop provisoire contre l’extrême droite, les causes profondes du succès de celle-ci perdureront. D’aucuns pourtant se félicitent que « dans les grands moments la France se retrouve » et vote assez puissamment pour repousser encore et toujours le spectre ? Mais combien de fois supplémentaires un tel sursaut de dernière minute nous sauvera-t-il si nous ne passons pas de ces sursauts sporadiques de conscience à une réforme morale, intellectuelle, éducative, sociale et politique d’une ambition suffisante ?

Ne soyons donc pas comme ces imbéciles qui, persistant à marcher au bord d’un abîme, se congratulent lorsque à nouveau leur pied a failli les faire glisser et chuter, et qu’ils ne se sont rétablis que d’extrême justesse. Quand donc allons-nous enfin nous écarter du gouffre ? Comme tout être malfaisant, l’extrême droite se repaît de l’exacerbation de nos propres faiblesses, complicités, renoncements, dégénérescences et vanités. Œuvrons donc à priver enfin la bête de toute cette nourriture pourrie dont nous la gavons continuellement, et, au lieu de retourner comme nous le faisons ces jours-ci à notre spectacle perpétuel du feuilleton de la télé-réalité politique ordinaire, demandons-nous comment reconstruire le niveau de conscience et de puissance d’agir qui nous ouvrirait le chemin d’une authentique revivification démocratique et républicaine.

Abdennour Bidar, philosophe, est l’auteur de nombreux ouvrages, dont « Les Tisserands. Réparer ensemble le tissu déchiré du monde » (Les Liens qui libèrent, 2016), « Quelles valeurs partager et transmettre aujourd’hui ? » (Albin Michel, 2016) et « Génie de la France. Le vrai sens de la laïcité » (Albin Michel, 2021).

Abdennour Bidar est un fidèle des rencontres citoyennes  de Die et de la Biovallée

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