« Convertir les milieux populaires à l’écologie est le point de départ d’une reconstruction de la gauche »
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Pascal Riché
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Pour renaître, la gauche a besoin d’une « décomposition-recomposition », selon le politiste Rémi Lefebvre. Le nouveau mouvement qui sortira de ce big bang devra allier la question sociale et la question environnementale.
Avec la crise ukrainienne, c’est une « non-campagne » qui se profile. Mélenchon est embarrassé par certaines de ses prises de positions conciliantes vis-à-vis de la Russie, tandis que les autres candidats de gauche sont devenus quasiment invisibles. La gauche risque-t-elle un effondrement dans les urnes en avril ?
Rémi Lefebvre. La crise ukrainienne n’arrange pas ses affaires, alors qu’elle pouvait espérer, avec l’entrée en campagne, un rééquilibrage de l’agenda électoral autour de ses thèmes-emblèmes comme l’écologie ou le pouvoir d’achat. La non-campagne va la pénaliser d’autant plus qu’elle va activer sans nul doute un réflexe légitimiste autour du président sortant. Par ailleurs, la gauche donne à voir des divisions sur le fond. Les écologistes et les socialistes cherchent à déstabiliser Mélenchon pour ses positions anti-atlantistes, tout cela va sans doute renforcer des logiques de dispersion…
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Le mouvement social est vivant, comme l’ont montré les Gilets jaunes ou les manifestants pour le climat. Dans les sondages, l’égalité, l’importance des services publics, le respect des minorités, l’écologie sont plébiscités, surtout chez les jeunes. Pourtant, la gauche semble avoir quasiment disparu de la scène politique. Comment s’explique ce paradoxe ?
Si la sensibilité aux inégalités n’a jamais été aussi forte, les thématiques portées par la gauche semblent effectivement absentes d’un débat politique dominé par la droite. Dans les sondages, les gens se classant « à gauche » sont aujourd’hui moins de 20 %. La gauche, comme référent, s’est démonétisée, surtout depuis le mandat de François Hollande. Un énorme décalage s’est creusé entre les attentes des citoyens et la perception qu’ils ont de la capacité de la gauche à répondre à celles-ci. Elle a perdu sa crédibilité. Elle est perçue comme s’étant réfugiée dans une posture morale, purement incantatoire.
L’offre partisane s’est balkanisée, ce qui ne rend pas la gauche attractive. On peut parler de « crétinisme », au sens que donnait Marx à ce mot. La gauche partisane vit dans un monde irréel, tourné vers elle-même, avec des luttes picrocholines incessantes qui sont totalement déconnectées de sa base électorale. Ce qui crée un sentiment d’abandon.
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L’écologie et la bataille des imaginaires
Est-elle victime d’une absence d’idées ?
Beaucoup d’idées sont aujourd’hui produites à gauche, autour de l’écologie notamment. Mais ce renouvellement de la pensée n’a pas trouvé de débouché politique. Prenez la crise sanitaire : la gauche aurait pu se saisir de la question pour avancer un imaginaire alternatif. Cela n’a pas été le cas. La thématique écologique ne « prend pas ». Pire : le discours sur l’environnement, perçu comme culpabilisateur ou sacrificiel, semble être un obstacle au redressement de la gauche. La non-campagne qui s’annonce avec la guerre en Ukraine ne va pas arranger les choses. La gauche ne pèse plus sur le débat électoral.
La gauche ne peut s’appuyer que sur la seule force de ses idées. Elle a besoin, pour les promouvoir et les faire exister, de médiations. Ce rôle était auparavant assumé par les partis politiques, mais aussi par un tissu organisationnel dense, qui s’est délité : le monde associatif, le monde syndical, le monde culturel, les intellectuels. Faute d’un tel écosystème, la gauche est aujourd’hui désarmée. Et renouer avec les catégories populaires tout en promouvant l’écologie relève d’une équation politique particulièrement difficile.
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N’est-ce pas ce que tente de faire Jean-Luc Mélenchon ?
Certes, mais cela marche modérément… Malgré ce que peut dire Mélenchon, son score dans les intentions de vote est très décevant, quand on pense au potentiel de 2017 (7 millions d’électeurs). La France insoumise n’a pas réussi à conquérir les milieux populaires, qui préfèrent l’abstention ou le vote à droite. Mélenchon, qui a une conception césariste du pouvoir dans son mouvement, a refusé de construire une vraie organisation. D’où sa théorie du mouvement « gazeux » développée en 2017 : il veut un mouvement fluide, informel, non bureaucratique, mais aussi non démocratique. Il affirme que c’est plus en phase avec la société, ce que confirment les succès de la République en Marche ou des Gilets jaunes, mais cette théorisation permet aussi de conforter son pouvoir. Quand il n’y a pas de règles, c’est le chef qui dirige. La France insoumise s’est passée du travail de fond qu’elle aurait dû faire : sortir de l’organisation évanescente, structurer et financer des groupes locaux… Les coups de communication, les réseaux sociaux et les meetings, cela ne suffit pas pour mener un travail de fonds. Pour revenir sur le terrain, repolitiser les milieux populaires, un travail de longue haleine.
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Le problème de la gauche n’est pas qu’une question d’organisation. Son identité même semble s’être évaporée…
On ne sait pas à qui elle s’adresse. Elle n’arrive pas à créer une coalition des groupes qu’elle se propose de défendre. Elle est engluée dans cette idée qu’il faudrait choisir entre ces groupes : les minorités ou les milieux populaires ? On a d’un côté Terra Nova qui publie en 2011 une note expliquant que pour gagner les élections, il faut renoncer à la classe ouvrière et se tourner vers la défense de groupes (femmes, jeunes, minorités etc). De l’autre le Printemps républicain qui propose au contraire de reconquérir les classes populaires traditionnelles en renonçant à séduire les minorités et les quartiers. Les deux font une erreur symétrique. La gauche n’a pas à choisir. Elle doit créer un discours permettant à tous de s’y identifier.
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Problème d’incarnation
La disparition de l’homogénéité de la classe ouvrière n’est-elle pas le problème de fond ?
Les milieux populaires sont aujourd’hui devenus extrêmement fragmentés : il y a la France des « petits moyens » des Gilets jaunes, les Français issus de l’immigration, la France périurbaine… Cette hétérogénéité est le produit de l’évolution économique, de la tertiarisation, la désindustrialisation, la précarisation. Et la gauche ne produit plus de discours d’unification. A la fin du XIXe siècle, les milieux populaires étaient aussi très hétérogènes. La conscience de classe n’est pas tombée du ciel, elle est le résultat d’un travail politique. Un des rôles des partis, c’est de proposer une vision de la société à laquelle les individus puissent s’identifier. La gauche ne fait plus ce travail. Les milieux populaires restent une majorité sociale, avec des attentes, mais sont devenus une minorité politique, comme en témoigne leur fort taux d’abstention. Leurs attentes ne se traduisent pas en votes.
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La gauche souffre aussi d’un problème d’incarnation. Les élites de gauche n’ont jamais été aussi éloignées de la société. Rares sont les élus qui ont la capacité de représenter les classes populaires – le cas de François Ruffin (député FI, N.D.L.R.) est une exception intéressante. Mais plus généralement, ceux qui pensent à gauche vivent à droite. Ils mettent leurs enfants dans le privé, ils profitent des aides à domicile défiscalisées, ils cèdent au consumérisme… Il est devenu très difficile d’échapper à cette évolution, tant est puissante la « société de marché ». Cette dissonance entre le discours et les pratiques nuit à la crédibilité de la gauche. L’air du temps est à droite, avec un individualisme concurrentiel omniprésent, et cette idée qu’on doit « gérer sa vie ». C’est un rouleau compresseur.
La gauche, a-t-on beaucoup entendu, aurait fait l’erreur de passer « du social au sociétal » : elle aurait cessé de défendre le pouvoir d’achat et l’emploi pour mettre ses forces dans la défense des minorités, le combat féminisme, la lutte pour l’environnement…
C’est une fable. Que la gauche ait abandonné la question sociale, c’est clair. Mais qu’on me dise en quoi elle aurait privilégié le sociétal pour le social ! On prend la note de Terra Nova pour la réalité ! Quel est le bilan sociétal de la gauche, depuis des années, en dehors du mariage pour tous ? Est-ce qu’elle s’est intéressée aux minorités, aux discriminations ? La gauche n’a même pas mené le combat pour le droit de vote des étrangers aux élections locales, elle a renoncé à s’attaquer aux contrôles au faciès…
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Les pourfendeurs d’une « gauche sociétale » ne visent pas tant les mesures politiques que les discours. La gauche se serait perdue en devenant « woke »…
Je récuse cette opposition social-sociétal. Prenez la gauche des années 1970. Elle était très libérale culturellement, très antilibérale économiquement, et ce n’était pas un problème. Elle a embrassé le combat féministe, puis antiraciste… Le problème de fond est l’abandon de la question sociale, qui a conduit à chercher d’autres marqueurs de gauche. Cela a pu être la laïcité, comme l’a fait le Printemps républicain. Ou bien la référence à d’autres identités que celle de classe (genre, orientation sexuelle, origine…). Tout cela a compliqué le travail de la gauche. Le féminisme, antiracisme, l’ouverture à la liberté sexuelle font partie de son patrimoine, mais elle n’arrive plus aujourd’hui à agréger les revendications de ces différentes personnes victimes de discriminations. Pourtant, quand on y réfléchit, le lien entre la question sociale et ces revendications-là, qui sont devenues très fortes depuis une dizaine d’années, existe : il s’appelle l’égalité. La gauche n’a pas à choisir entre égalité des droits et l’égalité sociale : c’est un faux problème. D’autant que derrière les discriminations, il y a souvent des questions d’égalité sociale. Le candidat communiste Fabien Roussel défend les catégories sociales traditionnelles, en jouant sur des clichés comme la consommation de viande etc. Mais choisir des groupes sociaux au détriment d’autres n’a aucun sens. Ce n’est même pas un bon pari électoral, car les catégories populaires des quartiers votent massivement à gauche.
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Fenêtres d’opportunité
Mettre la question sociale au centre n’est-elle pas une bonne idée pour sortir la gauche du coma ?
Si, bien sûr, mais aussi la question écologique. Et c’est toute la difficulté, car le logiciel traditionnel de la gauche était naguère productiviste. La gauche doit aujourd’hui utiliser la transition écologique, une nécessité historique, pour remettre en cause l’ordre libéral. Au XIXe siècle, la gauche avait pour elle le sens de l’histoire, qui était le progrès. Cela l’a porté pendant des décennies, face au conservatisme. Certes, pour l’instant, la lutte contre le réchauffement climatique n’est pas une perspective historique aussi attractive que le progrès. La gauche doit donc y travailler, et montrer que cette transition énergétique peut nous rendre plus heureux. Elle doit montrer la voie vers une société nouvelle, plus sobre, plus conviviale, moins compétitive, moins fébrile. Ce n’est pas simple dans un monde consumériste.
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Le consumérisme n’est pas le seul obstacle : la question des « fins de mois » l’est aussi.
Evidemment ! Cette recherche d’une société meilleure ne doit pas apparaître comme un luxe de bobos. Le fait est que l’aspiration écologiste est aujourd’hui socialement située. Aux municipales, les écologistes ont gagné à Bordeaux, à Lyon et à Strasbourg, avec les voix de gens qui vivent très bien mais veulent avoir moins de circulation. Le grand défi de la gauche est de convertir les milieux populaires à l’écologie. C’est le point de départ de tout. De ce point de vue, les écolos se heurtent à un vrai problème. Leur distance avec les milieux populaires est énorme. Ils veulent substituer l’écologie au clivage gauche-droite, alors qu’il faut l’intégrer à ce clivage.
La France insoumise n’a-t-elle pas commencé ce travail de réconciliation de la question sociale et de la question écologiste ?
Oui, plus que l’écologie. Quant à la social-démocratie, dont je suis moi-même issu, elle a abîmé la gauche. Les solutions modérées ont perdu de leur légitimité. Pour bousculer un monde libéral devenu extrêmement puissant, il y a aujourd’hui une obligation de radicalité, même si ce n’est pas facile d’en convaincre l’opinion. L’espace pour la gauche modérée a de toute façon presque disparu, une bonne partie de ses partisans étant passé chez Macron.
Dans d’autres pays, comme l’Allemagne ou le Portugal, la gauche modérée a remporté les élections…
En Allemagne, c’est une coalition SPD-libéraux-verts qui gouverne, pas la gauche. Et au Portugal, pour le coup, la gauche a gagné grâce à un discours assez radical. Comparer les évolutions politiques de différents pays européens, avec leurs systèmes institutionnels différents, est toujours délicat.
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A vous écouter, la gauche ne peut pas être reconstruite à partir d’un des partis existants, que ce soit le PS, le PC, EELV ou la France insoumise.
La gauche, aujourd’hui, ce sont des petits appareils partisans repliés sur leurs corporatismes, leurs élus locaux, leurs professionnels de la politique. Ils ne pensent qu’à la prochaine élection. C’est un monde fossilisé. Je pense qu’il faut un big bang, un processus de décomposition-recomposition du paysage. Le risque, pour la gauche, serait de repartir sur les mêmes schémas après sa probable défaite de 2022. Alors que tout le monde peut constater qu’entre les frondeurs du PS, la France insoumise, le PC et les écologistes, il y a de vraies convergences. Ce ne sont pas les divergences sur le nucléaire ou la laïcité qui interdisent à ces gens-là de travailler ensemble : il y a eu dans le passé des désaccords bien plus cruciaux, qui n’ont pas empêché l’union. La gauche a besoin d’un Congrès de Tours inversé.
Construire un nouveau mouvement doté d’une vision idéologique construite, ancré sur les milieux populaires, ouvert à la société civile, associant des intellectuels, des artistes… Tout cela ne va-t-il pas prendre beaucoup du temps ?
C’est vrai et cela ne peut fonctionner que si l’on cesse d’être obnubilé sur les échéances électorales. Historiquement, la gauche ne s’identifiait pas aux élections. Sa perspective temporelle était le changement de la société. Elle doit retrouver le goût de la bataille culturelle.
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Mais la chance de la gauche, c’est que la vie politique est devenue très instable, et des fenêtres d’opportunité peuvent s’ouvrir. La société est mûre pour accueillir un nouveau mouvement, comme en témoignent de nombreuses aspirations, pour la démocratie, la tolérance, l’environnement, la volonté de rompre avec le rythme capitaliste… Oui, la gauche peut revenir assez vite.
Pascal Riché.
Rémi Lefebvre, bio express
Professeur à l’université de Lille, le politiste Rémi Lefebvre enseigne aussi à Sciences Po Lille. Il est spécialiste des partis politiques, du Parti socialiste en particulier, dans lequel il a été militant jusque 2018. Il vient de publier « Faut-il désespérer de la gauche ? » (ed Textuel).