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Santiago Abascal et Marine Le Pen 28.01.2022  	Vox España via Wikimedia

Santiago Abascal et Marine Le Pen 28.01.2022

Europe : Résister aux faux-semblants de l’extrême droite

Revue Esprit

La dissolution de l’Assemblée Nationale a court-circuité la réflexion sur les conséquences des élections européennes pour l’Europe. Pourtant, si le raz de marée des extrêmes droites a pu être évité, la tentation pour certains partis « traditionnels » de s’aligner sur les idées de l’extrême droite menace directement la démocratie et l’État de droit.

La décision prise par Emmanuel Macron d’imposer au pays des législatives à marche forcée n’a pas seulement abîmé les conditions de la délibération démocratique sur les enjeux nationaux. Un autre effet pervers de l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale aura été d’évacuer du débat public français, et ce, avant même que les résultats soient tous connus, toute amorce de réflexion et de délibération sur les conséquences des élections européennes. Ce n’est pas le moindre des paradoxes pour un président qui se voulait le héraut d’une « Europe plus unie, plus souveraine, plus démocratique » que d’avoir ainsi court-circuité l’un de ces rares moments où les sphères politiques nationales des vingt-sept États qui composent l’Union s’intéressent à ce qui se passe chez leurs voisins et aux équilibres politiques de leurs institutions communes.

Il y avait pourtant matière à s’inquiéter des résultats du scrutin, en particulier dans les pays signataires du traité de Rome de 1957. En France, en Italie, en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Belgique, les forces d’extrême droite s’imposent à la première ou à la deuxième position. C’est du cœur des États fondateurs du projet européen que viennent désormais les attaques les plus virulentes contre les « valeurs » de l’Union européenne telles que définies à l’article 2 du traité, et notamment le respect de l’État de droit, le pluralisme, la non-discrimination et les droits des minorités. Peut-être dira-t-on que le raz de marée annoncé n’a pas eu lieu dans le reste de l’Europe et que l’extrême droite, divisée en deux groupes et mal disciplinée, ne sera pas en mesure de constituer une minorité de blocage au Parlement européen.

Mais ce serait oublier que l’extrême droite gagne aussi quand les partis démocratiques s’alignent sur ses idées ou s’engagent dans des politiques d’alliance avec elle. Le premier mouvement – qui voit moins l’extrême droite se « banaliser » que les partis de centre-droit (voire de gauche, comme le rappelle l’exemple du Danemark) se radicaliser – était déjà largement entamé, dès avant le scrutin, sur la question des migrations. En témoignent l’adoption du Pacte sur la migration et l’asile le 14 mai 2024, suivie de l’appel lancé le lendemain par quinze États membres de l’Union européenne à « externaliser » les politiques d’asile, c’est-à-dire à les déléguer à des pays – Tunisie, Turquie, Libye ou Albanie, par exemple – où le respect des droits fondamentaux est rien moins qu’assuré.

L’extrême droite gagne aussi quand les partis démocratiques s’alignent sur ses idées.

Sur la question des alliances, une petite musique venue du sommet des institutions européennes voudrait que les partis affiliés au Parlement européen au groupe des Conservateurs et réformistes européens (« European Conservatives and Reformists », ECR, qui comprend notamment l’espagnol Vox et l’italien Fratelli d’Italia) seraient compatibles avec les valeurs portées par le projet européen, là où ceux qui sont réunis dans le groupe Identité et démocratie (ID, où siègent le Rassemblement national et la Lega italienne) ne le seraient pas. C’est ce qu’indiquait au printemps la présidente de la Commission Ursula von der Leyen quand elle se disait ouverte à des coopérations entre son parti, le Parti populaire européen, et l’ECR au Parlement européen et qu’elle affichait sa bonne entente avec la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, qu’elle qualifiait de « pro-européenne » et qui serait « en faveur de l’État de droit ».

Un simple coup d’œil sur la composition de l’ECR permet pourtant de douter que les partis qu’il chapeaute soient tous moins radicaux (même si certains, tels que la Nouvelle Alliance flamande, le sont) que ceux réunis dans le groupe Identité et démocratie. Rappelons ainsi que siègent, au sein de l’ECR, les élus du parti polonais Droit et justice (PiS) – parti qui a systématiquement démantelé les contre-pouvoirs en Pologne du temps où il gouvernait – ou les députés de Reconquête, le parti d’Éric Zemmour. S’il est une différence notable entre l’ECR et ID, elle ne tient pas à un plus grand attachement à l’État de droit et au pluralisme démocratique, mais à une opposition à la Russie et à une orientation plus libérale en économie plus affirmées du côté de l’ECR.

Quant à considérer la patronne de Fratelli d’Italia comme une démocrate conservatrice bon teint, c’est oublier qu’elle a mené campagne sous un symbole, la flamme, dont nul Italien ne peut ignorer qu’il était celui de l’Alliance nationale, l’héritière directe du Mouvement social italien, le parti fasciste créé aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale par des nostalgiques de Mussolini. Si elle a réussi à rassurer ses partenaires européens en se ralliant à l’opposition à Poutine, Giorgia Meloni mène bel et bien en Italie une politique d’extrême droite, qui passe par le renforcement des pouvoirs du président du Conseil, la lutte contre les droits à l’interruption volontaire de grossesse et ceux des familles homoparentales, la criminalisation des associations d’aide aux migrants et la volonté d’externaliser les demandes d’asile vers l’Albanie. En pleine campagne des européennes, elle s’est affichée au meeting organisé par le parti espagnol Vox qui réunissait, outre Marine Le Pen et Viktor Orbán, le nouveau président argentin Javier Milei, un nostalgique de la dictature de Pinochet, sans oublier des fidèles de Donald Trump.

On entend souvent dire que la stratégie de « diabolisation » des mouvements d’extrême droite aurait échoué et qu’il serait vain de se draper dans une posture morale en criant au fascisme. Il est pourtant permis de penser qu’on n’a pas cessé de faire l’inverse. À force de jouer avec les mots, en multipliant des concepts flous ou contradictoires tels que ceux de populisme ou de démocratie illibérale, on a euphémisé la réalité des menaces que font peser ces mouvements sur la démocratie et l’État de droit. L’exemple des États-Unis, auquel est consacré ce numéro, rappelle que Donald Trump n’aurait jamais pu se représenter à une nouvelle élection présidentielle sans l’abdication progressive du Parti républicain, dont seuls dix élus à la Chambre des représentants ont voté en faveur de la procédure de destitution ouverte à la suite de l’assaut donné au Capitole. Dans l’Union européenne également, l’avenir de la démocratie et du projet européen dépendra de la volonté ou non des partis dits « traditionnels » de résister aux faux-semblants de mouvements issus de la droite radicale.

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