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L’écologiste Marie Toussaint : « Nous sommes entrés dans l’hiver européen »

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L’écologiste Marie Toussaint revient sur le virage à droite de la nouvelle Commission européenne et dénonce l’affaiblissement de l’influence française à Bruxelles, après la désignation de Stéphane Séjourné en dernière minute. « Ce sera un mandat de combat et de résistance » pour les gauches, pronostique-t-elle.

Ludovic Lamant

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21 septembre 2024

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Alors que la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a dévoilé mardi les contours de sa nouvelle équipe, l’ex-cheffe de file des écologistes français·es aux européennes Marie Toussaint réagit à la droitisation de la politique au sein des institutions. Elle évoque aussi la stratégie des écologistes en ce début de mandat parlementaire, sur fond de reculs électoraux sur tout le continent.
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 Vous parlez de ce début de mandat européen comme de l’entrée dans un « hiver européen ». Pourquoi ?

Marie Toussaint : Parce que nous assistons au gel de tout agenda progressiste. Il y a incontestablement une poussée conservatrice. On voit des alliances croissantes entre la droite et l’extrême droite dans l’hémicycle, qui se sont encore matérialisées ce jeudi à Strasbourg, puisque c’est la toute première fois que la droite a signé une résolution avec les extrêmes droites [sur le Venezuela – ndlr].

Le visage de cet « hiver européen » à venir, c’est la présence croissante de l’extrême droite et sa banalisation. C’est le portefeuille de vice-président attribué à Rafaelle Fitto [jusqu’à présent ministre de l’Europe de Giorgia Meloni – ndlr]. Il y avait un engagement d’Ursula von der Leyen de tenir à l’écart l’extrême droite. De toute évidence, cet engagement a été bafoué.

Un autre signe de la banalisation du national-populisme, c’est le terrain concédé à Viktor Orbán. Il a finalement été retenu par les inondations, mais avait été invité au Parlement européen [pour s’y exprimer mercredi 18 septembre – ndlr], un peu comme si de rien n’était, au cœur des institutions. J’y vois une régression des valeurs européennes.

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Marie Toussaint lors de la séance plénière au Parlement européen de Strasbourg le 18 septembre 2024
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Vous étiez favorable à ne pas inviter Viktor Orbán, même si la Hongrie occupe la présidence tournante de l’UE ?

Son invitation est logique d’un point de vue institutionnel, mais politiquement dramatique. En juillet, il a été acté qu’il y aurait un débat sur les priorités de la présidence hongroise, ce qui est institutionnellement normal et légitime. Mais la question d’inviter Orbán en personne est tout de même une autre question. Le Parlement européen s’est dressé à moult reprises contre la politique menée par Viktor Orbán ; ce qui n’a pas empêché ce dernier de porter atteinte de façon croissante à la démocratie, aux droits des femmes, des LGBTQI+, des demandeurs d’asile ou encore à l’éducation ou la presse…

Veut-on le recevoir aujourd’hui, alors que l’on réclame la mise en œuvre de l’article 7 des traités [qui permettrait en bout de course de suspendre les droits de vote de la Hongrie au Conseil – ndlr], alors qu’il ne cesse d’injurier tant nos valeurs et nos législations, en particulier sur les droits humains ? C’est une vraie question. Le débat aurait pour le moins dû être posé.

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Concernant la nomination de l’Italien Fitto, la délégation LR au Parlement européen, par exemple, la défend, en jugeant que Giorgia Meloni a précisément envoyé à Bruxelles un profil habitué des institutions, ancien eurodéputé, un pragmatique aux convictions pro-européennes… Qu’en dites-vous ?

Que l’Italie désigne un commissaire issu du gouvernement et donc du parti de Giorgia Meloni, qui est néofasciste, c’est la logique institutionnelle de l’Union européenne. Par contre, qu’Ursula von der Leyen décide, de sorte à pouvoir obtenir le soutien de Giorgia Meloni au Conseil, de lui confier un portefeuille de vice-présidence de la Commission, c’est-à-dire qu’il va chapeauter un certain nombre d’autres commissaires, et piloter la politique de l’Union sur un certain nombre de sujets, c’est une tout autre question.

Il me semble que c’est la moindre des choses de dire que nous défendons le projet de l’UE qui s’est construit en réponse à la barbarie née du nazisme, et que nous refusons donc que ces commissaires-là, héritiers revendiqués du fascisme, aient des postes d’importance. Malheureusement, comme dans d’autres États européens et comme en France où Michel Barnier a été nommé avec l’assentiment de l’extrême droite, nous sommes en train de perdre sur ce terrain. Cela nous entraîne dans l’ère des grands reculs sociaux, écologiques et économiques.

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Qu’avez-vous pensé de la désignation express de Stéphane Séjourné en remplacement de Thierry Breton ?

Cette affaire Séjourné est pour moi un boomerang des législatives. Emmanuel Macron, en organisant ces législatives anticipées à un moment où l’attention devait être portée, justement, sur la construction des équilibres politiques dans l’UE, a vraiment affaibli la voix de la France.

L’idée que l’on a changé le candidat français pour obtenir un portefeuille de compétences élargi est une fable – le portefeuille Séjourné est d’ailleurs plus modeste [que celui de Thierry Breton lors du précédent mandat – ndlr]. La réalité, c’est que l’image de la France est dégradée. Le poids de la France est affaibli à Bruxelles.

Par ailleurs, je regrette encore que l’on n’entende pas la voix de la France pour dénoncer le poste de vice-président accordé à l’extrême droite. Nous avons érigé un front républicain en France. Je m’attendais donc à ce qu’il y ait une expression plus forte d’un refus clair de travailler avec l’extrême droite.

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La co-présidente de votre groupe, l’Allemande Terry Reintke, ne fait pas la même analyse que vous de la nouvelle Commission : elle a parlé mardi d’un « engagement clair » en faveur du Green Deal, quand vous dénoncez son effacement parmi les priorités de la nouvelle équipe… Une fois encore, écologistes français et allemands sont divisé·es. Qu’en dites-vous ?

Nous ne sommes pas divisés. Sur le fond, nous sommes d’accord sur le projet de société. Vous ne trouverez pas des Verts qui soient attirés par les sirènes libérales d’Ursula von der Leyen. Ensuite, il y a effectivement des approches nationales différentes, divergentes, sur la manière dont on perçoit la composition de cette Commission. Forte d’une culture aiguë de la coalition, Terry [Reintke] choisit de voir le verre à moitié plein. Je crains qu’il ne soit plus qu’à moitié vide, et continue à se vider davantage dans les mois à venir.

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Pourquoi dites-vous que le Green Deal n’est plus la priorité de la nouvelle Commission ?

Quel que soit l’endroit d’où on la regarde, on a l’impression de revenir dix à quinze ans en arrière. La compétitivité libérale est à nouveau le maître mot de tout. Des portefeuilles qui ont vocation à porter la transition écologique sont vidés de leur substance. La régression n’est pas uniquement environnementale, mais également sociale : le poste de commissaire aux affaires sociales et à l’emploi, qui existait pourtant depuis plus de trente ans, est supprimé. Et l’on cède à une forme de techno-solutionnisme.

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Le commissaire sortant Olivér Várhelyi, un Hongrois proche de Viktor Orbán, devrait rempiler, cette fois avec un portefeuille inédit « santé et bien-être animal ». Qu’en disent les écologistes ?

La création d’un portefeuille sur le bien-être animal a toujours été une demande des écologistes. Mais les écologistes ont aussi été les plus farouchement opposés à l’octroi de portefeuilles d’importance au commissaire hongrois. Cette affaire ressemble donc à une provocation, de la part d’Ursula von der Leyen.

Au-delà, la Hongrie est l’un des pays de l’UE qui a le moins de dépenses publiques en matière de santé. C’est le cadet des soucis de M. Orban. Et le bien-être animal : aussi. J’ajoute que confier à M. Várhelyi la question du bio et des OGMs, de la prévention sanitaire et donc des produits toxiques, est une hérésie.

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Venons-en à la situation des écologistes. À Strasbourg, votre groupe est passé de 72 eurodéputé·es en 2019 à 53 cette année. La délégation française a fondu (cinq élu·es). Aux dernières régionales en Allemagne, les Grünen en Saxe ont reculé de plus de trois points, en attendant le scrutin dans le Brandebourg ce dimanche. Et les sondages ne sont pas bons à l’approche des législatives en Autriche fin septembre. Quelles conclusions en tirer, sur la stratégie ?

Il faut comprendre le moment politique dans lequel on est. Nous sommes tous les jours confrontés à une campagne d’écolo-bashing de la part des extrêmes droites et d’une droite qui est de plus en plus sous influence de l’extrême droite. Prenez le début de mandat du Parlement : on a entendu l’extrême droite française monter au créneau, d’abord contre les normes environnementales et l’écologie, avant de parler d’immigration. Et pendant tout le débat sur le rapport Draghi [mardi à Strasbourg – ndlr], les droites sont montées au front pour dire que c’est l’écologie qui détruit l’emploi. Quand toutes les études montrent que la transition écologique est le principal filon pour créer des emplois en Europe.

À court terme, les pièges tendus par l’extrême droite sont très difficiles à déjouer. Mais nous devons réussir à construire une écologie ancrée dans le quotidien des gens, dans les territoires, et qui mette en son cœur la question de la justice sociale. J’ai tenté cette synthèse pendant ma campagne, en parlant d’une Europe du « care » et de l’État providence européen. Il faut construire une politique à partir des vulnérabilités et des fragilités : l’état des crèches et des hôpitaux, le dérèglement climatique, la pauvreté qui s’aggrave…

J’ai négligé le fait qu’une campagne électorale n’est guère le meilleur moment pour semer des idées neuves, surtout quand on prend le vent de face. Je persiste toutefois : stratégiquement, l’avenir de l’écologie passe par la confrontation permanente avec la dureté des conditions de vie des plus démunis. L’écologie ne doit pas être un discours descendant, mais bel et bien la caisse de résonance de voix que l’on n’écoute pas.

Le groupe des Verts est bien plus petit que ce qu’il était lors du précédent mandat. La bataille continue pour faire en sorte que l’agenda ne déraille pas totalement. Dans le court terme, il faut au moins maintenir les acquis.

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On entend déjà parler d’une résolution pour un moratoire sur l’application du « devoir de vigilance » imposé aux multinationales, ou encore d’une abrogation de la loi sur la restauration de la nature – deux textes progressistes emblématiques du précédent mandat. Ce sera donc un mandat défensif pour vous ?

Ce mandat sera un mandat de combat et de résistance. En 2019, lorsqu’on est arrivés ici, le groupe écologiste était le plus grand qu’on avait jamais eu. Il y avait la pression citoyenne des marches pour le climat, mais pas seulement : il y avait des engagements des entreprises, des administrations et même de banques. Il y avait un élan général pour le climat. On est dans une situation totalement inverse.

Les vents contraires sont dominants. Cela ne vient pas de nulle part, mais d’un travail de sape au long terme. Les droites ont pris le temps de construire patiemment leur backlash. Elles ont fourbi leurs armes, noué des alliances et ont commencé à emporter des victoires. C’est cela qu’on doit essayer de faire : reprendre de l’élan, avec les forces en mouvement de la société civile.

Regardez ce qu’il s’est passé en Suède : il y a deux ans, l’extrême droite explosait et les écologistes s’effondraient. Aux européennes cette année, ils ont gagné des points, parce qu’ils ont réussi à remettre le climat dans l’agenda, et parce que la droite s’est reprise, refusant de céder davantage de terrain aux thématiques de l’extrême droite. Je sais que la situation suédoise est singulière mais elle prouve qu’un sursaut est possible.

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L’arithmétique du nouveau Parlement pose forcément la question des alliances à gauche. Faut-il élaborer des stratégies communes, avec les sociaux-démocrates et le groupe de La gauche (LFI) ? Manon Aubry plaide pour un travail en commun en amont des auditions des candidat·es à la Commission. Qu’en dites-vous ?

Le Parlement européen est un lieu de transversalité. Sur chaque dossier, on est d’abord en lien avec des députés d’autres partis que de son propre camp. C’est un lieu où l’on construit déjà, au quotidien, des alliances. Quand on voit l’adoption jeudi de la résolution sur le Venezuela, il est impératif, à court terme, de parvenir à créer des alliances transversales avec les démocrates et les humanistes pour résister à l’extrême droite. Il est impératif d’avoir ces discussions à gauche, de dégager une approche commune sur des sujets. Je me suis suffisamment opposée à la guerre des gauches pour ne pas refuser ce travail.

Pour le reste, nos orientations politiques sont tout de même différentes. Y compris dans les rapports de force que l’on veut construire avec la Commission européenne. Notre rapport à la Commission Von der Leyen, par exemple, n’est pas celui des sociaux-démocrates, qui font semblant de crier, se donnent des airs de résistants, mais finiront par voter pour la nouvelle Commission.

Construire un dialogue permanent demande non pas de gommer nos différences, mais de les assumer pour mieux les dépasser. Cette vérité vaut pour l’Europe, mais aussi pour la France. Les gauches doivent retrouver une culture du débat, qui ne se limite pas aux punchlines et à l’invective.

 

Ludovic Lamant sur Mediapart

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