COP16 en Colombie : avec les « crédits biodiversité », le risque d’un « blanc-seing à un business sur la nature »
.
L’économiste de l’environnement Harold Levrel explicite les enjeux et les limites des « crédits biodiversité », vedettes de la COP à Cali.
.

ENVIRONNEMENT : Trouver et financer des milliards d’euros pour sauver la faune et la flore. C’est en substance l’idée des « crédits biodiversités », qui seront au cœur des discussions des 12 000 participants attendus lors de la COP16 biodiversité, qui se tient à partir de ce lundi 21 octobre et jusqu’au 1er novembre, à Cali, en Colombie.
.
Le concept des « crédits biodiversité » n’est pas nouveau. L’idée de « vendre la nature pour la sauver », selon l’expression popularisée par la chercheuse américaine Kathleen McAfee, est née aux États-Unis dans les années 1970. Mais ils n’avaient jamais suscité autant d’engouement que depuis la COP15 en 2022. L’un des objectifs fixé à Montréal est de porter à 200 milliards de dollars par an les dépenses mondiales pour la biodiversité. Pour y parvenir, le texte encourage les États à promouvoir « les crédits et compensations en matière de biodiversité » et pousse le secteur privé à sortir le porte-monnaie. Les investissements publics sont en effet largement insuffisants.
.
Alors que la France et le Royaume-Uni vont présenter à Cali une « feuille de route mondiale » sur ces fameux crédits dédiés à la restauration de la nature, l’économiste de l’environnement Harold Levrel, professeur à l’université Paris-Saclay AgroParisTech, explicite au HuffPost les enjeux et les limites de cet outil financier « à la mode » sur la scène internationale.
.
Qu’appelle-t-on « crédits biodiversité » ?
Harold Levrel. Ces crédits visent soit à quantifier des actions menées en faveur de la biodiversité (dépollution, désartificialisation, plantation d’arbres…), soit à donner un prix aux résultats obtenus grâce à cette action. De manière simplifiée, on vous donne une certification prouvant les gains écologiques réalisés, par exemple si vous avez réussi à augmenter le nombre d’oiseaux dans un milieu.
.
Qui veut les acheter ?
Les grandes entreprises ont intérêt à en acheter. Celles employant plus de 500 salariés ou réalisant 40 millions d’euros de chiffre d’affaires ont l’obligation de réaliser des « reportings CSRD ». Il s’agit d’une obligation européenne de faire un bilan sur les dimensions sociales et environnementales de leur activité. La biodiversité en fait partie. Ces crédits sont aussi intéressants pour les entreprises obligées de déclarer leurs impacts environnementaux (dans le secteur agro-industriel, énergétique…) L’achat de crédits leur permet de « compenser » les dégâts sur la nature.
Et pourquoi mettre la restauration de la biodiversité dans les mains des entreprises ne fait pas l’unanimité ?
Le problème est qu’une restauration efficace, comme réhabiliter une friche industrielle, peut coûter des centaines de milliers d’euros par hectare. Une somme que ne voudront sans doute pas dépenser certaines entreprises, qui préféreront des actions moins coûteuses, comme la plantation d’arbres.
.
Vous doutez donc des gains pour la biodiversité ?
Si l’on considère un crédit biodiversité qui correspond à la plantation d’une forêt, mais qui est juste basé sur le fait que vous ayez planté 100 arbres sans garantie qu’ils vont s’adapter au milieu, c’est superficiel. Non seulement on n’est pas certain d’avoir des gains écologiques, mais on ne sait pas non plus s’ils vont durer.
Il faudrait que les scientifiques puissent faire une cartographie des sites éligibles aux « crédits biodiversité ». Harold Levrel, économiste de l’environnement
Par exemple, si on dépollue une zone, mais qu’on ne supprime pas l’origine de la pollution, elle sera de nouveau polluée des mois ou des années plus tard. De la même manière, si un terrain est “désartificialisé” mais qu’il n’y a aucune garantie foncière qu’il ne soit plus utilisé, il peut être de nouveau artificialisé. C’est pourquoi il faut des outils juridiques qui garantissent la pérennité du gain écologique.
.
Outre l’aspect juridique, comment peut-on encadrer cet outil ?
Le plus important c’est de chercher la meilleure alternative pour la biodiversité. Dans le secteur agricole, on pourrait demander à des entreprises de payer les agriculteurs pour leur maintien dans le bio. Des terrains sans pesticides seraient une bouffée d’oxygène pour les écosystèmes. Dans le milieu marin, on peut envisager des zones sans pêche afin que la biodiversité revienne. Il faudrait finalement que les scientifiques puissent faire une cartographie des sites éligibles aux crédits biodiversité.
.
En tant que chercheur, quelles sont vos craintes avec ces crédits nature ?
Il faut espérer que ce ne sera pas une opportunité pour donner un blanc-seing à un nouveau business au détriment de la nature et qui permet de maintenir des activités destructrices du vivant. L’Histoire nous dit de nous méfier, à chaque fois que la biodiversité se retrouve au cœur d’un dispositif financier, elle finit par être la grande perdante de ces innovations.
.
Le HuffPost