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Au procès du RN, les explications alambiquées de l’assistante fidèle de Marine Le Pen : « Je n’avais pas compris que je devais vivre tout le temps à Bruxelles »

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Violette Lazard

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Récit  D’anciens assistants parlementaires de la cheffe de file du parti d’extrême droite ont tenté de justifier leur salaire, ce mardi, devant le tribunal correctionnel de Paris. Quitte à multiplier les explications absurdes et incohérentes.

Au deuxième jour de l’interrogatoire de Marine Le Pen – il doit se poursuivre encore mercredi –, la parole était donnée à ses anciens assistants au Parlement européen. Parmi eux, Catherine Griset, rémunérée par Bruxelles pendant six années alors qu’elle était à la même période, à en croire les organigrammes du Front national (FN, rebaptisé Rassemblement national [RN] en 2018), « assistante » puis « cheffe de cabinet » de la leader du parti d’extrême droite. Elle est donc jugée, comme les autres, pour détournement de fonds publics.

Après chaque question, ses épaules semblent se voûter un peu plus, ses bras se font un peu plus ballants. Catherine Griset essaye de se justifier, mais les mots, les exemples et les détails manquent. Face à l’évidence, ses explications se font parfois inaudibles, incohérentes. Son avocat, Me Georges Sauveur, droit à côté d’elle pendant plus de deux heures à la barre du tribunal correctionnel de Paris ce mardi 15 octobre, n’y pourra rien. Les allers-retours furieux de Marine Le Pen entre le banc des prévenus et celui de son conseil, parfois armée d’un dossier stabiloté et garni de Post-it multicolores, ne l’aideront pas non plus à justifier sa rémunération en tant qu’assistante parlementaire européenne entre 2010 et 2016.

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« J’étais la porte d’entrée de Marine Le Pen »

Mais la tâche est sans doute encore plus ardue pour elle : de tous les assistants jugés depuis le début du procès, elle est la plus proche, un bras droit, une intime presque, de Marine Le Pen. Les deux femmes se sont connues il y a trente-deux ans, alors que Marine Le Pen, qui était toujours avocate, cherchait une assistante. Catherine Griset, une étudiante « montée à Paris pour faire son droit », est choisie. A l’exception d’un court intermède de quelques années, elles ne se sont plus jamais quittées ensuite. En 2010, quand Catherine Griset se retrouve sans travail, un enfant de quelques mois à charge, elle se tourne donc vers Marine Le Pen et se retrouve recrutée comme assistante parlementaire.

« Moi, j’étais, si vous voulez, la porte d’entrée de Marine Le Pen, même si l’expression n’est pas très jolie, dit Catherine Griset, tailleur-pantalon sombre, longs cheveux bruns et haute silhouette. Si quelqu’un voulait lui parler, il passait par moi. » Mais le tribunal cherche des explications plus concrètes. « Gérer un agenda, concrètement, cela veut dire quoi ? » interroge la présidente Bénédicte de Perthuis. « Je gérais des déplacements, je prenais les rendez-vous avec des personnalités… » Catherine Griset est mal à l’aise. Elle tente de se défendre, sans jamais être déloyale.

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En tant qu’assistante parlementaire locale, Catherine Griset se devait, selon le règlement européen, de vivre à Bruxelles. Or la badgeuse du Parlement européen a révélé que la jeune femme n’avait passé que douze heures sur place et n’avait pas non plus loué de logement dans la capitale belge. « J’étais résidente fiscale belge », argumente-t-elle. Sans adresse sur place à son nom ? Catherine Griset balbutie d’abord que sa fille ne voulait pas déménager, qu’elle faisait donc les déplacements. Sur place, elle dormait chez un autre assistant, quelques nuits. Combien de nuits, insiste la présidente ? « Une, deux… » « Quand vous êtes deux nuits à un endroit et cinq nuits à l’autre, vous habitez plutôt à l’autre, non ? » poursuit la magistrate.

Elle n’a pas non plus gardé de traces des remboursements de ses billets de train : « Je les payais moi-même. » « Je n’avais pas compris que je devais vivre tout le temps à Bruxelles », finit par admettre Catherine Griset. L’ancienne assistante est devenue aujourd’hui, ironie du sort, députée européenne et connaît désormais le règlement.

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Réservation d’hôtel et classements de notes

Le supplice se poursuit. Avait-elle compris à l’époque pour qui elle travaillait ? Marine Le Pen eurodéputée ou Marine Le Pen, femme politique française, devenue présidente du Front national en 2011 ? « En fait, mes fonctions n’ont jamais changé, mes activités ont toujours été les mêmes, je n’ai jamais travaillé pour le parti, j’ai toujours travaillé pour Marine Le Pen. » Pas sûr qu’au regard du droit cette réponse convainque le tribunal.

Les e-mails projetés en fin d’interrogatoire ne l’aideront pas davantage. Leur lecture montre que Catherine Griset a certes travaillé pour Marine Le Pen, personne ne le nie, mais à des réservations d’hôtel ou des classements de notes. Jamais pour son activité parlementaire.

« Quand vous êtes entendue par l’Olaf [l’Office européen de lutte antifraude], pourquoi ne remettez-vous pas vos e-mails ? » s’étonne pourtant Me Patrick Maisonneuve, l’avocat du Parlement européen, partie civile au procès. Marine Le Pen, visage agacé, se lève et vient s’asseoir près de son avocat avec lequel elle chuchote. « Attendez, Marine Le Pen parle », feint de s’interrompre Me Maisonneuve. « C’est moi qui ai dit non », lâche alors à haute voix Marine Le Pen à propos de cette non remise d’e-mails.

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« Olé olé »

C’est au tour de Micheline Bruna, la secrétaire historique de Jean-Marie Le Pen, de s’avancer à la barre. Entre les mois de septembre et octobre 2012, elle a pourtant étrangement été payée comme assistante parlementaire de Marine Le Pen et Bruno Gollnisch, l’ex-numéro deux du parti. « Vous avez toujours été l’assistante personnelle de Jean-Marie Le Pen, on a du mal à voir l’articulation », s’étonne la présidente. « J’étais surtout en contact avec sa sec… » Micheline Bruna se reprend. « Son assistante Catherine Griset », termine-t-elle.

« Je me partageais un peu entre Bruno Gollnisch, Jean-Marie Le Pen et Marine Le Pen, j’étais un peu la plaque tournante entre les trois députés, enchaîne-t-elle, d’une petite voix. J’avais du travail, j’ai toujours aimé travailler, je ne me posais pas de questions. »

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La veille, au premier jour de son interrogatoire, Marine Le Pen avait défendu avec véhémence son ancienne assistante. Elle vole maintenant au secours de Micheline Bruna. « Nos assistants étaient mu-tu-a-li-sés ! » martèle-t-elle. Les mêmes éléments de langage développés par tous les anciens eurodéputés FN puis RN pour se sortir de l’ornière dans ce dossier qui les accable. Micheline Bruna faisait donc le secrétariat pour tout le monde. D’autres étaient affectés au travail parlementaire. « Je n’avais pas à l’égard des règles un comportement “olé olé”, s’énerve Marine Le Pen. Nos assistants parlementaires ont fait le travail que l’on attendait d’eux, on n’a pas à rougir. »

D’une manière plus générale, était-elle décisionnaire dans le choix des assistants parlementaires des autres eurodéputés ? « J’ai suggéré, mais je n’ai jamais imposé, les députés ne sont pas des enfants de 4 ans à qui on imposerait untel ou untel. » Si certains ont pu le dire au cours de l’enquête, c’est à cause de la « théorie de l’autorité apparente » d’après Marine Le Pen : « Les gens considèrent que quand vous êtes président, vous décidez de tout. » Le tribunal pourrait aussi suivre ce raisonnement.

  Violette Lazard

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