“Des cadres de l’agro-industrie se sont mis à me parler faisant état de leur peur de foncer dans le mur”
.
Le journaliste Nicolas Legendre, Prix Albert-Londres 2023, revient sur la nomination de la nouvelle ministre, Annie Genevard et sur l’état de l’agriculture en France à l’occasion de la sortie en poche de sa sidérante enquête sur le système agro-industriel breton.
.

Nicolas Legendre : « On ne peut espérer de réelle transition sans approche systémique. »
.
.
À la droite de la droite, elle est davantage connue pour ses prises de position conservatrices sur des sujets sociétaux – contre le mariage pour tous ou la PMA – que pour ses engagements sur la réforme du système agricole. Lundi 23 septembre, la députée Annie Genevard, codirigeante par intérim du parti Les Républicains (LR), a été nommée ministre de l’Agriculture, de la Souveraineté alimentaire et de la Forêt, dans le gouvernement de Michel Barnier. « On en prend d’autres et on recommence », résume le journaliste Nicolas Legendre, auteur de Silence dans les champs, fruit de sept années d’enquête sur le système « oligarchique » de l’agro-industrie bretonne. Entretien avec ce fils de paysans, lauréat du Prix Albert-Londres 2023, à l’occasion de la sortie en poche de son enquête Silence dans les champs (Harper Collins Poche, 2024).
.
Que pensez-vous de la nouvelle ministre de l’Agriculture ?
Il est peu probable qu’elle dévie de la trajectoire suivie par le ministère depuis 2017, celle d’une prétendue transition suivant « la sainte trinité » : marché, croissance et technologie. Annie Genevard est issue du parti LR qui répond tout à fait aux logiques du système en place et qui est parfois, localement, dans un rapport de consanguinité avec la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA). Elle proposera sans doute, comme d’autres avant elle, des assouplissements des normes environnementales. Selon moi, on ne peut espérer de réelle transition sans approche systémique, européenne, internationale, avec une remise en cause des traités de libre échange. Or, ce n’est pas ce qu’on a observé sous l’ère Macron, où s’est intensifiée la cogestion entre le ministère, les instances publiques et les acteurs dominants du monde agricole : FNSEA, Crédit agricole, coopératives.
.
Ces coopératives jouent un rôle majeur au sein du système agro-industriel breton que vous explorez dans votre ouvrage. Comment fonctionnent-elles ?
Il s’agit du modèle majoritaire en Bretagne. Foncièrement collectives, elles ont été créées par des paysans, qui en sont aussi sociétaires, dans les années 1950. Mais une fois qu’un agriculteur souscrit à une coopérative, il en devient doublement dépendant. La « coop » fournit les consommations intermédiaires (outils, alimentation, intrants) et achète ensuite les produits de l’exploitation, en fixant elle-même les prix. Ce qui veut dire qu’elle est à la fois vendeuse et acheteuse. Parfois, elle se transforme quasiment en banque quand elle propose d’avancer des fournitures lors de coups durs – qui sont nombreux –, moyennant un taux d’intérêt. Ces dettes se cumulent avec celles des « vraies » banques – le Crédit agricole principalement, qui propose souvent une avance du versement des aides de la PAC [Politique agricole commune, définie par l’Union européenne, ndlr] avec taux d’intérêt.
.
Comment des organisations collectives peuvent-elles « emprisonner » leurs sociétaires ?
Ce n’est pas le cas de toutes les coopératives. Mais bien souvent, le système approfondit la logique du plus fort et adopte celles du capitalisme mondialisé : concurrence, concentration et financiarisation. Pour diriger de tels mastodontes, les paysans ne suffisent pas car ils sont occupés à la ferme. Il y a donc besoin d’une équipe exécutive composée de cadres – et de gros patrons, qui n’ont plus forcément les mêmes intérêts que les paysans.
.Le système agro-industriel breton ressemble davantage à un ordre social qu’à une mafia.
.
Certains de ces cadres, qui s’expriment de façon anonyme dans votre livre, prônent un changement très radical du système breton, cela vous a-t-il surpris ?
J’en suis tombé de ma chaise. Des cadres de l’agro-industrie se sont mis à me parler comme des environnementalistes de la première heure, en étant à la fois critiques et lucides sur le système, faisant état de leur peur de « foncer dans le mur ».
.
Pourquoi n’entend-on pas ces voix dans l’espace public ?
Parce que ces personnes ont peur. Le système agro-industriel breton ressemble davantage à un ordre social qu’à une mafia. C’est plus diffus, peut-être aussi plus sournois. Être pris dans cet ordre social, c’est avoir l’impression de participer à la richesse de la région. Difficile alors de devenir le mouton noir. D’autre part, ils craignent des représailles. Par exemple : « Si je parle, mon fils n’aura pas son prêt à la banque. » Pour les agriculteurs, se mettre à dos les banques, coopératives ou fournisseurs est dangereux car ils en dépendent. L’agriculture n’est pas un milieu où il fait bon être isolé. N’oublions pas que c’est la première profession concernée par le suicide.
.
Pour décrire cette menace latente, vous parlez d’« ombres ». Comment faire parler des personnes qui ont peur des ombres ?
Je suis breton et issu du milieu paysan, ce qui a aidé car beaucoup d’agriculteurs souffrent des approximations faites à leur sujet dans la fiction et les médias. Au fil des années, j’ai aussi accumulé contacts et témoignages. J’ai choisi de jouer franc jeu avec tous mes interlocuteurs : je leur ai dit que je cherchais à mettre en lumière le système oligarchique au sein du complexe agro-industriel breton. Je pensais en refroidir beaucoup, mais même si certains croient mordicus aux bienfaits du système, la plupart sont lucides, se sentent dans l’impasse et sont d’accord pour en parler.
.
Un an et demi après, quelles ont été les répercussions de la publication de l’enquête ?
J’ai été très surpris par l’ampleur des réactions des lecteurs, notamment lors des rencontres dans des tout petits villages bretons. J’ai assisté à des moments très forts qui relevaient parfois de la catharsis. Je pense que les Bretons ont besoin d’en parler, d’abord entre eux. Les réactions des institutions ont été plus discrètes. À part des saillies hostiles d’élus de droite dans la chambre régionale – ce qui était attendu –, personne n’a réellement réagi. Cela ne veut pas dire qu’ils n’en pensent rien – certains m’ont remercié en off –, mais que le verrouillage est très fort.
.
Natacha Marbot à suivre sur Télérama
.