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« Il faut expliquer la différence entre les effets concrets de l’immigration et ceux ressentis par les citoyens »

Jamal Bouoiyour, enseignant-chercheur en économie à l’université de Pau et des pays de l’Adour

L’économiste Jamal Bouoiyour interroge, dans une tribune, le paradoxe entre les effets économiques positifs de l’immigration et son rejet croissant par les Français.

L’immigration continue de hanter la politique nationale. Pourtant, elle a une foultitude d’effets positifs, comme l’ont montré bien des études économiques. Sur la natalité, du fait de son rôle de « réarmement démographique » des sociétés vieillissantes. Sur la richesse nationale, par l’accélération de la croissance économique. Sur le commerce extérieur, à travers l’augmentation des exportations vers les pays d’origine des immigrés.

Sur le budget, du fait que les immigrés contribuent plus en impôts et cotisations sociales qu’ils ne reçoivent en prestations individuelles. Sur la R&D, les immigrés, surtout les plus qualifiés, complétant le stock de capital humain du pays hôte et contribuant à stimuler la science et l’innovation.

Et, cerise sur le gâteau, les immigrés présentent un certain nombre de caractéristiques observables (niveau d’éducation et de santé) et inobservables (goût du risque, motivation) différentes des autochtones ; ils sont plus jeunes et en bonne santé, ils ont un niveau d’instruction en moyenne supérieur aux autochtones.

 

L’enjeu : notre vivre-ensemble et notre démocratie

Mais le contexte politique brûlant, dans la France d’aujourd’hui, ne permet pas une analyse circonstanciée. Les débats sur l’immigration sont biaisés ; le discours l’emporte sur les faits, les humeurs érodent la factualité. Excluant toute description minutieuse des faits, les émotions provoquent une altération de la réalité. Dirigées par des algorithmes, elles rétrécissent la curiosité commune. Débarrassées des « faits inconfortables » (Max Weber, Le savant et le politique, La Découverte, 2003), elles morcellent les valeurs.

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L’enjeu est de taille : il s’agit ni plus ni moins de notre vivre-ensemble et de notre démocratie. Les débats les plus acérés ont besoin d’une base factuelle communément admise, pour qu’ils soient compris et partagés (G. Muhlmann, Pour les faits, Les Belles Lettres, 2023). Mais il ne s’agit pas ici de vilipender les émotions des citoyens ; il s’agirait plutôt de comprendre ce qui les provoque. Ni inversement de jeter aux orties les arguments des économistes ; il faudrait plutôt comprendre les soubassements idéologiques qui les soutiennent.

En tout cas, sondage après sondage, les Français rejettent dans leur majorité l’immigration venant de pays non européens, malgré le coût que ce refus génère pour leur portefeuille. Ils le font au nom de leur vision du monde (Weltanschauung), c’est-à-dire au nom de leurs valeurs. Peut-être cette vision reflète-t-elle simplement ce qu’une société s’accorde à tenir pour réel à un moment donné de son évolution lorsqu’elle ne dispose pas de pondération de réalité. Ou peut-être est-elle le reflet de la convergence des luttes des réseaux sociaux et des médias traditionnels aboutissant à une acculturation de l’opinion.

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Hors d’une dimension humaine

Pour autant, on ne peut pas reprocher aux Français de donner la priorité aux valeurs morales sur l’efficacité économique. Les économistes ont du mal à comprendre cela. Et pour cause : la science économique a pour rôle de maximiser l’efficacité, laissant la problématique embarrassante des valeurs au politique.

On arrive donc au constat suivant : il existe une différence entre les effets concrets de l’immigration et ceux ressentis par les citoyens. Se focalisant étroitement sur le marché du travail ou les dépenses publiques, les études sur l’immigration ferment souvent les yeux sur les dimensions humaines. Or, ces dernières ont un rôle important dans le bien-être des citoyens.

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Tout comme la température ressentie par le corps peut différer de la température de l’air en raison du vent (température faible) ou de l’humidité (température forte), l’impact de l’immigration sur la satisfaction individuelle peut varier, en particulier pour ceux qui se considèrent en compétition avec les immigrés. C’est l’idée que nous soutenons ici à travers ce que nous appelons « l’immigration ressentie ».

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Se fondre dans le creuset français est loin d’être une sinécure

Les citoyens français sont, contrairement aux Anglo-Saxons, plus intransigeants sur l’immigration que sur d’autres domaines (par exemple le protectionnisme ou la taxation de l’héritage par exemple), et ils sont prêts à assumer les coûts du refus de l’immigration (Le Prix de nos valeurs, Augustin Landier et David Thesmar, Flammarion, 2022).

Cette perception de l’immigration peut être atténuée, ou exacerbée, par l’identité de l’immigré et sa capacité à épouser, ou non, celle du pays d’adoption. Se fondre dans le creuset français (G. Noiriel, Le Creuset français. Histoire de l’immigration XIXe-XXe siècle, Seuil, 2016) est loin d’être une sinécure. Et pour cause, quand l’immigré débarque dans son pays d’adoption, il le fait en embarquant ses valeurs.

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Son premier réflexe est d’entrer en contact avec ses compatriotes. Les réseaux dans les communautés d’origine jouent un rôle crucial dans l’acceptation de la norme « indigène » (l’ensemble des valeurs culturelles du pays d’accueil). Cette dernière entre le plus souvent au moins en concurrence, sinon en conflit, avec la norme extérieure. Les réseaux créent un excès d’inertie dans l’adoption de la norme locale.

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De l’importance du réseau

C’est la qualité du réseau qui facilite l’adoption de ces valeurs culturelles, qui est elle-même liée au niveau du capital humain incarné dans ces réseaux. Plus le réseau est important et de bonne qualité, plus grande est la vraisemblance que la norme locale soit acceptée par les individus qui le composent. Si le réseau est de mauvaise qualité (membres peu éduqués, économie souterraine), c’est la norme externe qui l’emporte sur l’autochtone et devient, par conséquent, la règle. C’est la situation tragique qu’on peut rencontrer dans certaines de nos banlieues.

« La Droitisation française. Mythe et réalités », de Vincent Tiberj : quand la France connaît une « grande démission »

C’est un livre convaincant qui va à l’encontre des idées reçues. Dans La Droitisation française. Mythe et réalités (PUF, 340 pages, 15 euros), le politiste Vincent Tiberj démontre avec beaucoup de précision et de rigueur que, contrairement aux discours convenus, la droitisation de la scène politique, depuis les années 1980, ne reflète pas la droitisation de la société. S’appuyant sur des enquêtes comprenant plus de 100 séries de questions posées à l’identique pendant quarante ans, il constate que la société française est de plus en plus ouverte au « libéralisme culturel », mais aussi à l’immigration.

Analysant l’évolution sur le temps long des « indices longitudinaux de préférences », le politiste déconstruit pas à pas le « mythe » d’une France conservatrice. Si cette tolérance croissante des Français envers les minorités ethniques et raciales ne se traduit pas dans les urnes, analyse le chercheur, c’est parce que beaucoup d’électeurs « ouverts » à la diversité, notamment parmi les jeunes et les diplômés, se détournent du vote et parce que l’extrême droite mène depuis les années 1980 un combat acharné pour politiser la question de l’immigration.

Plus qu’à une droitisation, conclut Vincent Tiberj, la France est aujourd’hui confrontée à une « grande démission » : les acteurs politiques occupent la scène, leur parole est commentée dans les médias, mais ils jouent leur rôle « face à une salle de plus en plus vide ». Le décalage entre les valeurs de plus en plus ouvertes des citoyens et les votes de plus en plus conservateurs des électeurs ne cesse de croître, nourrissant jour après jour une crise démocratique. En offrant un visage déformé du monde social, la scène politique peine désormais à assurer sa fonction de représentation.

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« La Droitisation française. Mythe et réalités », de Vincent Tiberj (PUF, 340 pages, 15 pages).

« La Droitisation française. Mythe et réalités », de Vincent Tiberj (PUF, 340 pages, 15 pages).
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Toujours est-il que la norme extérieure n’est pas figée ; elle interagit avec l’héritage idéologique de l’immigré, l’histoire du groupe, les pratiques individuelles soulignées, endurées et aiguisées par le récit collectif ; en interaction aussi en présence d’un Etat fort ou faible, d’un Etat laïque ou d’une Eglise établie. Et ses caractéristiques s’affaissent au fil du temps. En effet, le taux de natalité converge vers celui des indigènes, les liens avec les pays d’origine sont de plus en plus poreux, le goût du risque s’amenuise et les motivations s’estompent.

La légitimité et l’expertise des constats des économistes doivent être revisitées en permanence à l’aune des diagnostics des citoyens qu’ils sont censés éclairer. Au lieu de se contenter d’expliquer les bienfaits, réels, de l’immigration, ils seraient bien avisés d’expliquer aussi le fossé qui existe entre ses effets et ceux qui sont ressentis par les citoyens. S’ils ne le font pas, d’autres le feront à leur place, en donnant au malaise des citoyens, somme toute légitime, une allure de démonstration.

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Jamal Bouoiyour est également responsable du master « Europe, international, environnement et développement » (EIED)

Jamal Bouoiyour (enseignant-chercheur en économie à l’université de Pau et des pays de l’Adour)

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