En Maine-et-Loire, la Safer accusée de ne pas privilégier l’installation de jeunes agriculteurs
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Dans le Maine-et-Loire, 170 hectares vacants ont été confiés à des professionnels déjà implantés au détriment d’un projet d’agriculture bio.
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Devant les grilles de la préfecture du Maine-et-Loire, à Angers, les candidats à la reprise d’une ferme à Denée s’expliquent devant 300 personnes, le 3 octobre 2024.
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Perchée sur un coteau qui surplombe la Loire, isolée au milieu des grasses prairies qui l’entourent, la ferme de Bruno et Chantal Simon inspire douceur bucolique et apaisement de l’âme. Il ne faut pas s’y fier car cette exploitation agricole de Denée – bourgade rurale de 1 400 habitants située à 20 kilomètres au sud-ouest d’Angers, dans le Maine-et-Loire – fait souffler un vent de révolte dans la campagne d’Anjou.
Le 24 septembre, la Société d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer) des Pays de la Loire a décidé de confier l’exploitation des 170 hectares laissés vacants par le couple Simon à leurs voisins, des agriculteurs déjà bien établis, au nez et à la barbe de quatre jeunes candidats à l’installation. Un choix immédiatement contesté par une partie du monde rural (la Confédération paysanne et les groupements d’agriculteurs bio notamment) qui y voit là l’ombre du syndicat majoritaire, la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), plutôt rangé du côté de l’agriculture « conventionnelle ». Et qui occupe accessoirement douze des vingt-quatre sièges du conseil d’administration de la Safer régionale.
A quatre mois des élections dans les chambres d’agriculture, le dossier prend dès les premiers instants un tour politique alors que la question de la transmission et de l’installation des jeunes est un sujet majeur pour l’agriculture tricolore. Le nombre de fermes est ainsi passé de 490 000 en 2010 à moins de 390 000 en 2020, selon l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement.
Les quatre jeunes éconduits par la Safer, tous âgés de 28 à 32 ans, entendaient marier élevage allaitant et vente directe, culture de céréales et maraîchage bio ainsi qu’un fournil pour la confection de pain. Un projet bien dans l’air du temps mais « pas assez mûr », selon la Safer, qui a fait fi du pedigree des intéressés : deux ingénieurs agronomes, une conseillère de coopérative d’installation en agriculture paysanne et une animatrice d’un centre d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural.
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Plus de 350 personnes devant la préfecture
Un profil de techniciens qui leur a permis une levée de fonds exceptionnelle (685 000 euros récoltés auprès de 270 particuliers enthousiastes en moins d’un mois) et de convaincre le Crédit agricole de leur prêter 400 000 euros. Le Conservatoire d’espaces naturels des Pays de la Loire s’est lui-même engagé à acheter une quarantaine d’hectares situés en zone inondable pour faciliter leur projet.
Face à eux, les six agriculteurs lauréats défendaient un projet plus prosaïque : profiter de l’occasion pour restructurer leurs propres exploitations, pour certaines déjà très vastes (jusqu’à 300 hectares) mais morcelées, et garantir leur approvisionnement en fourrage pour l’alimentation des bêtes. Ces quadragénaires avaient néanmoins associé à leur projet une bergère de 26 ans désireuse de créer un élevage de 250 brebis et deux jeunes femmes qui cherchaient un espace de 3 hectares pour faire pousser des fleurs. Ils promettaient aussi de rendre 93 hectares de leurs terres afin qu’elles profitent à d’autres agriculteurs.
Le 3 octobre, plus de 350 personnes ont bruyamment convergé vers la préfecture et la chambre d’agriculture de Maine-et-Loire, scandalisées par le choix de la Safer, qui contredit les préconisations du schéma directeur régional des exploitations agricoles privilégiant l’installation de jeunes et impose des critères comme l’agriculture biologique et le maintien de l’élevage. Outre la mainmise de la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA) sur la structure foncière, ils dénonçaient l’impossibilité d’accéder à la terre pour les « NIMA » (non issus du milieu agricole), en particulier ceux qui entendent développer un modèle alternatif.
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« Il se dit beaucoup de choses »
Cette mise en accusation hérisse Emmanuel Lachaize, président de la FDSEA de Maine-et-Loire. « La Safer n’est pas aux pieds et aux décisions de la FDSEA », expliquait-il dans Le Courrier de l’Ouest, le 28 septembre. « Si être adhérent de la FDSEA permettait d’avoir toutes les terres que l’on voulait, alors tous les agriculteurs seraient adhérents à notre syndicat et on serait les rois du monde ! Il se dit beaucoup de choses là-dessus, je le regrette », ajoutait-il.
Il n’empêche. Face à la pression populaire, la Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt des Pays de la Loire s’est penchée sur le dossier. Le 11 octobre, la commissaire du gouvernement a tranché et demandé à la Safer de trouver une issue qui satisfasse tous les demandeurs.
Mais réunir tous les protagonistes autour d’une table s’avère délicat. « Mettez-vous à la place de ceux qui ont été insultés et qu’on a traités de pollueurs et de magouilleurs », relève Alain Denieulle, éleveur et président de la Safer de Maine-et-Loire, lui-même adhérent FDSEA et qui rappelle qu’un seul des quatre jeunes avait terminé son parcours d’installation.
Du côté des lauréats, on confirme. « Dans le monde agricole, en cas de coup dur, on s’entraide. Et là, ils vont vouloir entrer dans la CUMA [Coopérative d’utilisation des matériels agricoles] après tout ça ? », interroge Vincent Banchereau, 40 ans, un des éleveurs concernés, en fronçant les sourcils. Son voisin et ami, Dominique Chiron, 53 ans, opine : « Quand on nous reproche notre façon de faire, là ça passe mal. »
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Yves Tréca-Durand