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Catastrophes naturelles

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Jacques Tassin : « Le coût de l’indifférence environnementale dépasse aujourd’hui toute démesure »

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Jacques Tassin, Ecologue

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Alors que l’Espagne compte encore ses morts, l’écologue dénonce, dans une tribune, le culte de la productivité et de la libre entreprise, qui conduit à la multiplication des catastrophes écologiques, ainsi que l’absence de réactions politiques à la hauteur des enjeux.

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Chaque Etat apprend à dénombrer ses morts à la suite de cataclysmes environnementaux désormais récurrents. Aujourd’hui, l’Espagne compte les siens. Demain, ce sera le tour d’un autre pays. Les catastrophes écologiques s’enchaînent, tantôt spectaculaires, tantôt pernicieuses et progressant dans l’ombre, toutes effroyablement coûteuses.

S’agissant des inondations qui sont entrées dans le quotidien médiatique, l’on fait mine d’être surpris, comme si elles demeuraient inattendues et imprévisibles. Pourtant, aujourd’hui, nul n’en ignore plus les causes, liées tout d’abord à l’emballement du dérèglement climatique, mais aussi à des erreurs d’aménagement et de gestion des paysages.

La liste est longue : constructions sur des terrains vulnérables, poursuite de l’étanchéification des revêtements des sols pour les zones urbaines et périurbaines ; comblement des fossés d’évacuation des eaux au terme d’un entretien déficient ; drainage systématisé des parcelles cultivées ; assèchement des zones humides ; suppression progressive des haies ; réduction de la perméabilité des sols agricoles par épandage de pesticides pour les zones rurales, etc.

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Partout, la négligence environnementale est source de coûts délibérément ignorés. Partout, aussi, la main invisible du marché témoigne de sa cécité et de son indifférence à l’égard des impacts environnementaux d’une économie remise aux intérêts particuliers. Partout, enfin, nos décideurs cultivent une paix sociale en demi-teinte à grand renfort de greenwashing politique et multiplient les jeux de rôle en trompe-l’œil, au premier rang desquels figurent les rendez-vous annuels internationaux des COP sur le climat et la biodiversité, dont plus aucune mesure ne semble ressortir.

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Changement d’échelle

Les catastrophes dites « naturelles », en réalité très liées aux activités humaines et à une impréparation des Etats, ont causé en 2023 des dégâts chiffrés par le réassureur allemand Munich Re à environ 228 milliards d’euros. Dans l’Hexagone, selon France Assureurs, le montant atteignait 6,5 milliards d’euros la même année. Or, le changement climatique est en train de changer d’échelle. Selon le réassureur public CCR, le coût des catastrophes naturelles pourrait bondir de 60 % d’ici à 2050.

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Dans une indifférence surprenante, les discours politiques se multiplient de toutes parts pour habituer les populations à la perspective d’une adaptation, pourtant illusoire, face à un réchauffement invivable de + 4 ºC d’ici la fin du siècle. Dans notre pays, le 25 octobre, un troisième plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC-3) était présenté. Ce faisant, les dispositions visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) se retirent peu à peu des scènes politiques et médiatiques. Le culte de la productivité et de la libre entreprise, pourtant générateur patent de telles catastrophes, aspire à se poursuivre sans entraves.

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Dans le domaine de l’agriculture, toute mesure visant à atténuer les incidences environnementales négatives d’un modèle agro-industriel devenu dominant est envisagée désormais comme une contrainte irrecevable. L’idée d’une pause à durée indéterminée sur les normes environnementales y fait son chemin.

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Avenirs sombres et mouvementés

En novembre 2023, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) nous informait pourtant que les coûts cachés de l’alimentation, de nature environnementale, sociale et sanitaire, s’élevaient à au moins 10 000 milliards de dollars par an, soit 10 % du produit intérieur brut mondial. Environ 22 % de ces dépenses cachées portent sur l’environnement. En plus du montant consenti pour se nourrir, le contribuable doit notamment financer la dépollution des eaux corrompues par les épandages de pesticides, de phosphates et de nitrates. Les impacts économiques sur la pollution de l’air et le déclin de la biodiversité restent encore à chiffrer, sans compter les effets sur la multiplication des inondations partiellement consécutives, comme on sait, à une gestion précaire des eaux pluviales. Dans ce seul domaine agricole, qui gère 58 % des surfaces terrestres de notre pays, la nonchalance environnementale demeure largement sous-évaluée.

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Il s’agit de maintenir notre planète dans un état habitable et notre humanité dans l’espoir d’un avenir désirable. Pourtant, les voyants rouges, devenus innombrables, paraissent paradoxalement générer une indifférence généralisée auprès des décideurs. A force de camoufler sa tête dans le sol, l’autruche a disparu sous terre. Quel que soit l’angle pris, y compris selon des considérations purement économiques, le coût de l’indifférence environnementale dépasse aujourd’hui toute démesure. Elle entretient la dangereuse légitimation d’une écocolère sociale qui prend le pas sur l’écoanxiété individuelle. Elle nous projette dans des avenirs sombres et mouvementés.

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Le logiciel de l’économétrie, s’il continue à opérer seul, ne permettra pas de nous préserver de ces noires perspectives. Il convient de passer de l’imprévoyance à la vigilance, au bon sens et à la responsabilité collective. Nos modèles de développement demeurent inaboutis. Comme le notait avec une touche d’humour noir Edgar Morin dans son ouvrage L’Entrée dans l’ère écologique [Editions de l’Aube, 2020], l’idée même du développement reste hélas sous-développée. L’intégration environnementale dans nos modèles politiques et nos modes de vie n’est plus seulement incontournable. Elle est devenue terriblement vitale.

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Jacques Tassin est chercheur écologue au Cirad (Montpellier), membre de l’unité de recherche Forêts et sociétés. Il est notamment l’auteur de « AgriculTerre. Refonder l’agriculture au service de tous » (Odile Jacob, 240 p., 15,99 €).

Jacques Tassin (Ecologue)

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